CHANT TROISIÈME
Les paladins, appuyés sur la lance, Pleuraient leur gloire : Isambart n élait plus, Et, dans ces murs où régnait le silence, On eût douté quels étaient les vaincus. Pour le convoi cependant tout s'apprête. Le grand monarque , assis sur des pavois , Reste à Técart , immobile et sans voix , Et sur sa main laisse tomber sa tète.
Les dards croisés, les larges boucliers Sont du héros la couche funéraire.
Là tour à tour on voit les chevaliers Se prosterner devant leur noble frère : Ils vinrent tous.... Ogier seul ne vint pas. Il lui semblait de son compagnon d'armes Ouïr le sang qui murmurait tout bas, Et repoussait ses remords et ses larmes. Muet, plongé dans un farouche ennui , Les bras tendus , le front morne et slupide , Il regardait de loin ce corps livide, Moins effrayant et moins pâle que lui.
Dans la poussière, autour du mausolée, Confusément traînent les étendards; Et des guerriers la foule désolée Raisse en pleurant la pointe de ses dards. D'un crêpe noir la trompette voilée, Plaintive et sombre, affaiblit ses accords, Et tristement répond aux sons des cors.
Quand, tout enlière à la lugubre fête,
L'armée en deuil oubliait sa conquête,
Les citoyens, prompts à se révolter.
De ces instants songeaient à profiler.
Ils sont armés , leur troupe se partage ,
Et, s'enivrant de Tespoir inhumain
Qui lui promet un facile carnage ,
Vient à la fois par un triple chemin
De ses vainqueurs surprendre le courage.
C'était en vain : des héros indignés
Le front penché se relève , et la rage
Sèche les pleurs dont leurs yeux sont baignes.
En lourds faisceaux assemblés sur la terre,
Leurs boucliers et leurs glaives nombreux
Sont ressaisis : Mort est leur cri de guerre ;
Mort!... A ce cri répété plus affreux,
Ils crurent voir dans le sang qui la souille
Se ranimer l'insensible dépouille,
Etd'Isambart l'ombre s'armer pour eux.
Des révoltés la horde téméraire
Aux coups vengeurs veut en vain se soustraire;
Et des mourants les corps amoncelés
Ont satisfait sur le lit funéraire
Du paladin les restes consolés.
« Arrêtons-nous, dit Charles; nos épées
De trop de sang se sont déjà trempées.
Que dès ce jour ini convoi douloureux
Aux habitanl>^ de ma cité fidèle
Porte le cœur du plus vaillant des preux ,
Mort pour la France en triomphant pour elle. »
On dit qu'alors, posant son bouclier,
CHARLEMAGNE A PAVIE. iSS
II s'inclina \ers la terre sanglante,
Pleura longtemps, et d'une main tremblante
Pressa la main du pâle chevalier.
0 d'isambart compagne triste et chère, Que faisais-tu ? Des créneaux de la tour, Tes yeux, errant vers la plage étrangère, Redemandaient l'objet de ton amour.
Tout désormais à ton cœur le retrace : Là, quand du glaive avait jailli l'éclair, Ton sein tremblant sentait les coups du fer Que d'Isambart émoussait la cuirasse; Mais d'Isambart quand les rapides coups D'un palaiiin consommaient la défaite.
Ton âme alor.- lespirait satisfaite.
Et tes regards brillaient d'un feu plus doux. Là, quand le soir, aux heures du silence. Le ménestrel consacrait ses chansons A ce vainqueur dont la terrible lance Aux plus vaillants fait vider les arçons. Tu descendais de la tourelle obscure, Pour octroyer au chanteur fortuné L'agrafe d'or, et la verte ceinture, Et le chapeau de roses couronné.
Parfois aussi, livrée à tes alarmes.
Tu remontais au moment odieux
Où ton époux, les yeux baignés de larmes ,
Reçut de toi le présent des adieux :
(I Prends, disais-tu, cette écharpe nouvelle;
Garde-la bien hélas! et puisse-t-ellc
A tout jamais conserver sa couleur ! » Stériles vœux , espérance trompée I
De ton époux atlcslanl le malheur, L'écharpe blanche, encor de sang Ircmpc N'a pas longtemps conservé sa couleur.
Mais Chaiiemagne, aussi grand que sa gloire,
Des châtiments déployant la rigueur,
Sait réprimer Tabus de la victoire,
Et du vaincu la grâce est dans son cœur :
(I Prince, a-t-il dit, je plains votre misère;
Vous faisant roi, le ciel vous fit mon frère.
Si votre empire a passé sous ma loi ,
Toute grandeur ne vous est point ravie :
Ce beau palais, cette illustre Pavie,
Seront à vous; acceptez-les de moi. »
En écoutant cette voix généreuse,
Didier pardonne au sort moins inhumain .-
« Ma fille encor, dit-il , peut être heureuse. »
Et du vainqueur sa main toucha la main.
Lors une vague et timide espérance
Vient d'Ophélie adoucir la souffrance.
Oh! si jamais un avenir plus doux,
Réunissant Gharlemagnc et son père,
Dans un vainqueur lui gardait un époux!...
En ce moment son inflexible frère
L'appelle et dit : « Tout est perdu pour noi> ;
Mais à l'affrtjut je saurai te soustraire.
.l'ai des amis, ce fer et mon courroux.
Console-toi ! l'oppresseur téméiaire
Avant trois jouis lombeia sous mes coups. >■
Sa sœur à peine entend ce vceu farouche,
Qu'un cri d'effroi s'échappe de sa bouche :
« Eh quoi! s'écrie Adalgisc égaré,
ClIARLEMAGNE A PAVIE. io7
Notre ennemi fe deviendrait sacré!
Tu chérirais des jours que je déteste !
Tremble à ton tour : ce fer encor ine resto ,
Il est pour toi; tremble! » A ces mots, il paît,
Lançant sur elle un sinistre regard.
Elle en frémit; son erreur passagère
A disparu comme une ombre légère.
Et le réveil la rend à ses douleurs :
Tel un berger, qui, sur les bords de l'onde,
Tranquillement dormait parmi les (leurs.
S'éveille au bruit de la foudre qui gronde.
Sa longue nuit s'acheva dans les pleurs.
Le lendemain, languissante et plaintive,
Se dérobant à la foule attentive,
Dans les jardins seule elle s'égara ,
Et jusqu'au soir, silencieuse, erra.
En ces jardins s'ouvre une morne enceinte,
Lieu d'épouvante où le saule agile
Semble imiter les soupirs et la plainte,
Lieu rarement des heureux visité.
Si l'on en croit les longs récils du pâtre,
Au clair de lune, en cortège folâtre.
Après minuit tout le peuple lutin
Y vient souvent, au bruit d'un luth sonort,
Sous les rameaux du jeune sycomore ,
Danser en rond jusqu'aux feux du matin.
Là, depuis peu, sous la sombre feuilléc.
Seule, Ophélie à ses chagrins secrets,
Sa harpe en main, consacre la veillée;
Sa harpe encore est au pied d'un cyprès.
Sur les débris d'un tronc couvert de mousse
Elle s'assit, déplorant son malheur.
Et soupira d'une voix lente et douce
Ce lai touchant d'amour et de douleur ;
lo8 POEMES.
Le noble Arthiis fut aimé d'Arabelle, Qui pour lui seul avait connu l'amour • Dissimulant sa blessure mortelle, Elle brûlait sans espoir de retour.
Dieu fasse paix à qui brûle comme ellel
Les doigts errants sur sa barpe lidèle, Elle venait, à l'approcbc des nuits, Sous les créneaux de la sombre tourelle Gémir dans l'ombre el cbanler ses ennuis. Dieu fasse paix à qui gémil comme cliel
Un soir, ccdaul à sa peine cruelle, L'infortunée à jamais disparu! ; El, loin d'Arllius, la plaintive Arabolla Ne pleura point, bclas! elle niourul.
Dieu fasse paix à qui mourra comme elle!
Ainsi chaiifa la royale beauté; Et, du palais suivant la route obscure. Elle entendit, sous le dénie écarté, Siffler Toiseau de lamentable augure.
C'était non loin de l'asile pieux Où de Didier reposent les aïeux.
A cet aspect, la tremblante Ophélie Sentit rouler des larmes dans ses yeux, Et dit : " Il reste une place en ces lieux , Bientôt peut-être elle sera remplie »
Et cependant Charlemagnc abusé Ignore un mal que lui-même a causé.
Le voyageur ainsi dans la prairie, Sans le savoir, a renversé la fleur, Qui, se pencliant sur sa lige flétrie Déjà s'oileuille, el languit sans couleur.
CIIARLEMAGNE A PAVIK. 159
Morgane alors, dans l'ombre solitaire,
De se venger gardant encor Tespoir,
De la magie invoquait le pouvoir,
De son pied nu frappait sept fois la terre,
Et, l'œil fixé sur le fatal poignard
Qui s'est plongé dans le sein d'Isambart,
Par ces accents commençait le mystère:
Rois des enfers et sujets de mon art, Assemblez- vous autour de ce poignard !
Esprits des bois , vous qui dans la clairière Allez rêvant à quelque affreux dessein, Qui do vos feux armez l'incendiaire, De vos couteaux le nocturne assassin ; Esprits des bois ! de l'obscure demeure Sortez enlin : se 'fiz, voici votre heure!
Rois des enfers et sujets de mon art , Assemblez-vous autour de ce poignard !
Démons du sang, noires Intelligences, Qui , sur le corps d'un enfant massacré, C'nantez en chœur les sinistres vengeances, L'ombre est complice et le crime ignore; Démons du sang, pères des malélices!
Inlerrompez vos hideux sacrifices.
Rois des enfers et sujets de mon art, Assemblei-vous autour de ce poignard!
Parques du Nord , divinités sauvages!
Fatales Sœurs, que servit mon amant!
Apportez-lui vos terribles breuvages, Et l'cnchainez à mon ressentiment:
Parques du Nord ! quittez vos Scandinave! '1 vient, le jour de la moisson des braves I
B.iiis des enfers et sujets de mon art, As>cmble2-vous autour de ce poignard I
\m POEMES.
Morganc ainsi, tic vengeances avide,
Chaniait tout bas les mois accoutumés;
Et tout à coup naît la plante homicide
Au noir calice, aux sucs envenimés,
Affreux trésor des marais de Colchide.
Elle sourit; et quand lliorrible fer
En triple cercle a layonné dans l'air,
Elle répand sur sa pointe fatale
Tous les poisons de la plante infernale,
Et le dévoue à ces dieux qu'à la fois
Du sombre bord vient d'évoquer sa voix. ^
Pour achever sa crucFle entreprise ,
Le front tranquille, elle aborde Adalgise :
« Je t'ai sauvé, dit-elle; mais tes jours Seraient un bien trop peu digne d'envie. Si ton rival empoisonnait leur cours.
Sans la vengeance, ehl qu'importe la vie! Prends ce poignard..... en tes mains est la mort, Frappe et détruis : je te réponds du sort. » Elle parlait; deux légères sylphides Prennent dans l'air un lumineux essor, Fendent l'espace, et leurs ailes rapides Ont emporté le char étoile d'or.
Enseveli dans sa mélancolie,
Le même soir Ogier, seul à l'écart,
Baignait de pleurs le tombeau d'Isambart ;
Et quelquefois il nommait Ophélie.
A ses regards se présentant soudain :
M Est-ce bien toi, valeureux Scandinave?
Crie Adalgise. Vi\ fils du grand Odin