AVERTISSEMENT
Milton, dans une dissertation littéraire, désigne pour sujet d'un poë ne héroïque les aventures d'Alfred, qui, ajoute-t-il, ne sont pas moins intéressantes que celles d'Ulysse. Si, comme le chantre d'Ulysse et d'Hector, Milton avait pu enfanter deux chefs-d'œuvre, sans doute il eût fait mieux que d'indiquer un sujet remarquable, il l'eût traité.
Mais ce qui doit surtout nous étonner, c'est que Shakspeare, ce peintre énergique des royales infortunes , c'est que Pope , ce traducteur célèbre de la plus belle des épopées, n'aient pas confié, l'un à la tragédie, l'autre à la muse héroïque, le soin de reproduire le grand nom d'Alfred et son histoire merveilleuse.
Quel personnage plus éminemment poétique, en effet, qu'un monarque fondateur et guerrier, poète et législateur, qui joint à tant de sortes d'intérêt l'intérêt plus grand qu'inspire un malheur non mérité? Les poètes et les romanciers onl-ds rien inventé de plus généreux que le caractère, de plus attachant que les aventures de cet Alfred , qui, accablé sous le nombre après d'éclatantes victoires , abandonné de son peuple dont il est
chéri, suspend sa couronne aux rameaux d'un chêne, se réfugie dans une cabane, et, simple paire, songe, eu conduisant un troupeau, qu'il doit encore gouverner un peuple ; qui , au signal de l'amitié , passe sous le déguisement d'un chanteur dans le camp des farouches Danois, observe leurs positions, profite de leur désordre, et, un luth en main, s'apprête à reconquérir ses Étals?
Au charme d'un sujet si noble, si dramatique, si complet , se rattachent les scènes d'une nature prifnitive, les tableaux contrastés de mœurs sauvages et de mœurs plus adoucies, des soins champêtres et des travaux guerriers , de l'audace ignorante et sans frein et de la valeur disciplinée; et, au milieu de ces images four à tour gracieuses et sombres, imposantes et terribles, domine le caractère magnanime d'un héros à qui les victoires mêmes n'ont pu faire aimer la guerre, d'un roi dont la gloire est pure et consolanfe, et dont un historien qui ne prodiguait pas la louange disait : « Je ne sais s'il y a jamais eu sur la terre un homme plus digne des respects de la postérité qu'Alfred le Grand.... L'histoire, qui d'ailleurs ne lui reproche ni défaut ni faiblesse, le met au premier rang des héros utiles au «ïcnre humain. »'
ALFRED. i9\