A RODOLPHE LEMIEUX
Un soir de Tan dernier, à la fin de septembre, Au temps où sur les prés flotte l'odeur de Tambre, Où les blés blondissants ondulent follement Comme des flots d*or pleins d'un doux bruissement, Je passais, par hasard, dans un petit village Qui s'élève pimpant et coquet sur la plage
184 Lea Feuilles (VErable
Du lac Saint-Jean.
La nuit déjà tombait au loin.
Comme j allais descendre à Tauberge du coin Profilant sur le ciel sa silhouette grise, J'aperyus dans un champ, en face de Téglise, Des paysans groupés derrière une maison.
Je marchai vers ces gens, et je sus la raison De leur attroupement.
On causait, dans Tavoine, Devant un ours géant que le chasseur Antoine Venait de tuer là, caché dans un fossé.
Le hameau tout entier fixait le trépassé.
Gars robustes, enfants, femmes, vieillards austères — De ces derniers j'entends encor les commentaires-
Une Légende 185
Devisaient sur la bête et ses antécédents, Sur son âge, son poil, ses griffes et ses dents.
Un rictus effroyable entrouvrait ses mâchoires Où se coagulaient des gouttes de sang noires. Des enfants lui passaient des bâtons sur les crocs, — Les poltrons, le danger passé, sont des héros, — Et chacun comparait ses pieds à ceux de l'homme. On ne se lassait pas de supputer la somme Que sa robe devait rapporter au veinard Qui vous tuait un ours comme on tue un renard.
Un vieux, palpant sa patte et son épaule ronde. Dit:
-Dans le bon vieux temps,les ours, c etaitdu monde.
— C'était du monde ? fîs-je étouffant un éclat De rire.
186 Lcfi Feuilles d'EroUe
— Quoi ! monsieur ne sait donc pas eela^ Repartit-il, avec un haus-seuient d'épau le.
Jt^ me tus, ne voulant point passer pour un drôle .
Et le vieillard, voyant que j étais ignorant Du fait dont il voulait parler, d'un ton navrant, Après avoir eu lair de fouiller sa mémoire, Se prit à raconter cette naïve histoire :
— En ce temps-là, Jésus dans un hameau passait. Et le jour était morne, et le soleil baissait, Dépouillant ses rayons dont il semblait avare. Jésus, la veille, avait ressuscité Lazare.
Il s'arrêtait souvent, — et son cœur remuait, — Rendant Touïe au sourd, la parole au muet.
Or, pendant qu'il faisait tant de sublimes choses. Deux femmes, allaitant deux petits enfants roses. Assises à leur porte, où des filets séchaient, Se moquaient de Jésus et de ceux qui marchaient
Une Légende 187
Sur ses pas, et, voyant le Christ et ses disciples S'avancer, entourés de convertis multiples, Chacune prit l'enfant qui dormait sur son sein. Et courut le cacher au fond d'un four voisin. Et puis revint s'asseoir sur le seuil de sa hutte.
Comme Jésus passait, au bout d'une minute, La plus vieille lui dit ;
— Arrêtez donc un peu ! . . . .
Vous qui connaissez tout, vous qui pouvez tout lire Dans l'ombre ou les rayons, vous plaît-il de nous dire Ce que nous avons mis tout à l'heure en ce four Que vous voyez non loin, au coin du carrefour ?
Alors Jésus, debout au milieu de la foule
Qui grossissait toujours avec un bruit de houle.
Répondit :
-Vous avez mis deux oursons au four.
188 Les Feuilles d' Erable
— Vous êtes pris au piège . . . Oh ! le tour ! le bon tour ! S'écria la plus jeune, en éclatant de rire, Vous n'êtes pas très fort, quand vous voulez prédire, Et, pour bien vous prouver ce que nous avançons. Nous allons vous montrer, cachés, nos nourrissons.
Et, courant vers le four, elle en ouvre la porte.
O terreur ! deux oursons, que l'épouvante emporte. En sortent tout à coup, bondissant et criant.
Et Jésus regardait la foule en souriant.
En vain aux pieds duChristlesdeux femmes tombèrent, En vain jusqu'à la nuit elles le conjurèrent De faire revenir leurs enfants, leurs amours <3u'il venait de changer subitement en ours, Pour réponse Jésus secoua sa sandale,
Une Légende 18^
En s'éloignant, pensif, sous le firmament pâle, Pendant que les oursons s'enfonçaient dans un bois, Suivi par le regard des mères aux abois.
Et c'est depuis ce temps que partout sur la terre On rencontre des ours, ajouta le grand-père. —
Quand le vieux eut fini son récit merveilleux. Je vis que le village avait des pleurs aux yeux, Et je sentis moi-même à ma joue une larme.
Je m'éloignai, rêveur, savourant tout le charmé
Du conte ingénieux que j'avais écouté ;
Mais j'eus toute la nuit le sommeil agité
Par des songes affreux, et dans un champ d'avoine
Je revis Tanimal abattu par Antoine,
Je revis les petits enfants changés en ours.
Et depuis ce moment ils me hantent toujours.
L'OUIATCHOUAN.
Le torrent, furieux, se plonge en tournoyant Dans un gouffre affolé de peur et de colère.
Et les sourdes clameurs de son flot aboyant Font toujours tressaillir la forêt séculaire.
Le grand cèdre, penché sous le roc vacillant Qui surplombe Tabîme inondé de lumière, Semble aux yeux du touriste un fantôme effrayant Qui tombe du soleil la tête la première.
192 Les Feuilles d! Erable
Un nuage blanc, fait d'une poussière d'eau, Monte du précipice, et, comme un blanc rideau. Retombe sur les bois, en bruine éclatante ;
Et l'esprit du vertige, au bord des eaux perdu, Voltige sur nos fronts, nous attire, nous tente, Et cherche à nous pousser dans le gouflFre éperdu.