‹ Poésies canadiennes (volume 2)Chapitre 41 sur 52 · A THOMAS FORTIN · texte numérisé non relu

A THOMAS FORTIN

Au bord du lac Saint-Jean, non loin de Roberval, Dans un lieu si charmant qu'il n a pas de rival, Lorsque mai fait briller sa corbeille éclatante, Quatre cents Montagnais viennent planter leur tente

Débris d'une tribu puissante encore hier, Ils viennent, au retour de la chasse d'hiver,

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Rêver, dormir, bercés aux mille épithalames Des roseaux mariant leui-s chants à ceux des lames,- Aux lointaines rumeurs de TOuiatchouan qui fond En avalanche d'or dans un gouffre sans fond, Au murmure enivrant de la forêt voisine Leur soufflant ses senteurs de sève et de résine.

Ils aiment le grand lac.

Lorsque sur son flot clair Ils poussent leurs canots, leurs œil lance un éclair. Et, dès que le géant se soulève et divague.

Ils courent, fous de joie, au-devant de sa vague. Lui jettent des défis, et, cheveux dans le vent. S'y bercent tout le jour dans le bouleau mouvant Volant sous Taviron que l'onde à peine lèche. Léger comme la plume, et prompt comme la flèche.

Bien souvent on les voit, au milieu de la nuit.

Si le vent est muet et si l'étoile luit.

Assis au bord du lac qui mollement balance

Ses eaux dont les soupirs troublent seuls le silence ,

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Ecoutant, tout rêveurs, l'indicible concert De rimmensité bleue où leur resjard se perd ; Et, sitôt qu'ils l'ont fui, pour chasser, à l'automne. Sitôt qu'ils ont cessé d'ouïr son flot qui tonne. Ils se sentent ployer sous le poids de l'ennui. Ils promènent un œil morne comme la nuit.

Le Montagnais n'a plus d'ennemis à combattre, Et ne porte la foudre aux bras que pour abattre L'animal dont la robe opulente est le pain Qu'il voit dans son sommeil agité par la faim. Dès longtemps de la guerre il enterra la hache ; Il ne s'embusque plus, sous les bois, comme un lâche. Pour attendre et scalper le blanc ou le Huron : L'eau régénératrice a coulé sur son front.

Et devant les autels avec nous il s'incline.

Il boit le sang tombé de la sainte colline.

Mais si le prêtre a pu sous l'étendard sacré

Faire courber enfin l'Indien régénéré,

S'il a pu dans son cœur étouffer la vengeance

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En y faisant germer la divine semence,

S'il a pu le soumettre au doux joug du Seigneur,

Il tenta vainement d'en faire un moissonneur.

Fier comme Test toujours l'enfant de la nature, Il voit dans le travail des champs une torture, Il trouve humiliant de travailler toujours, De suivre le pas lent des grands bœufs de labours Qui traînent, tout fumants, le soc qui fertilise.

Libre comme l'oiseau, libre comme la brise, Ne voyant rien delà l'immense bois mouvant Qu'en sa course annuelle il traverse rêvant, En quête de gibier, en quête d'aventure.

Seul avec l'inconnu, seul avec la nature, Il ne songe jamais, ce solitaire errant, A fonder un foyer, à léguer en mourant Un héritage à ceux qui doivent lui survivre.

Et des bords infinis, que le beau lac enivre, Le conquérant des bois, des plaines et des flots Ne veut qu'un petit coin de terre pour ses os.

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Ne pouvant dominer comme un reste de haine

Pour l'homme policé qui constamment le gène,

Qui lui ravit son pain en brûlant les forêts,

En couvrant les déserts giboyeux de guérêts

Que sillonne l'éclair de la locomotive,

Il résiste, hautain, à toute tentative

Que les cœurs généreux font pour le secourir.

Comme l'ëlan craintif qui se laisse mourir Au fond des bois, au bord d'une source tarie, Plutôt qne de sortir boire, dans la prairie, A l'étang où le bœuf va se désaltérer.

Le sauvage aime mieux de misère expirer Que de tourner le dos aux forêts infinies Si pleines de parfums, si pleines d'harmonies. Où, rêveur indolent, ivre d'immensité.

Il jouit de l'air pur et de la liberté.

Aussi, partout cerné par l'industrie ardente, Par le progrès roulant sa vague débordante.

Par les empiétements de l'âpre défricheur Changeant en sillons chauds lesbois pleins de fraîcheur,

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Ronfi^é par la famine, accablé des sévices

D'une société i\\\\ lui donne ses vices

Sans pouvoir lui donner ses vertus en retour,

Le dernier Montagnais va disparaître un jour,

Sans laisser plus de trace, hélas ! de son passage

Que la feuille, emportée au souffle de Torage,

N'en laisse sur les flots au reflet si changeant

De rOuiatchouan qui tonne au bord du lac Saint- Jean.

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