LA NAUFRAGÉE
Le souper à la ferme est morne.
Les enfants, D'habitude joyeux, loquaces, triomphants, Mangent sans souffler mot le potage qui fume, Se regardant d'un œil noyé par Tamertume, Pendant que les époux, si sereins autrefois, Se parlent tristement, des larmes dans la voix.
Comment donc expliquer ce changement étrange ? Ah ! c'est que le foyer vient de perdre son ange,
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C'est que les bons fermiers ont vu partir soudain
La plus fraîche des fleurs qui peuplaient leur éden,
C'est que leur fille aînée à la ville voisine
S'en est allée hier rejoindre une cousine
Qui depuis bien longtemps lui promet de l'emploi
Comme bonne d'enfants chez un homme de loi.
Bien avant dans la nuit la vieille mère prie,
Les yeux baignés de pleurs, pour l'absente chérie,
Et, dès que l'aube pâle à la vitre paraît.
Le père, le premier debout, baise en secret
Le lit resté désert de la pauvre Marie
Que l'on vient d'arracher à son idolâtrie,
Et qui, chaque matin, devançant le pinson,
Réveillait de son chant sonore la maison.
Et la fille des champs, dont l'œil enthousiaste Brûlait de contempler un horizon plus vaste, A qui l'isolement de la ferme pesait.
Que le pompeux éclat de la ville grisait, Le soir même du jour qu'elle a fui sa paroisse. Se sent le cœur serré d'une indicible angoisse. Commence à regretter déjà d'avoir quitté
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Le village natal au vallon enchanté, Se surprend essuyant des pleurs à sa paupière, Au souvenir des jours passés à la chaumière Où pourtant le labeur et le pain sont bien durs, Mais où Ton voit la mer blonde des épis mûrs ; Et si l'orgueil — combien ce démon en arrête ! — Ne la retenait pas, dès demain la pauvrette.
Comme Toiseau blessé qui retourne à son nid.
Reprendrait le chemin du vieux foyer béni.
La jeune paysanne, ignorante du vice, Ohez un maître opulent prend bientôt du service. Elle habite un palais, boit dans des coupes d'or, Sur un lit d'édredon toutes les nuits s endort, S enivre de parfums, de rayons, d'harmonie.
A lui plaire la fée Urgande s'ingénie.
On croirait que son cœur naïf est satisfait ; Mais toujours elle rêve un bonheur plus parfait ; Et bien vite, au milieu du luxe et de la joie ■Qui font un paradis du château qui flamboie. Perdant le souvenir si pur des jours anciens, Elle ne parle plus que rarement des siens Peut-être en ce moment rongés par la famine,
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Et finit par rougir de son humble origine.
Au sein de plaisirs purs son esprit se corrompt,
— Les anges dans le ciel ont bien souillé leur front,-
Et cette folle enfant, jusque-là si rieuse,
Si douce, si soumise et si laborieuse.
Trouve le maître dur, le travail assommant,
Devient brusque, colère, et ment effrontément.
Inventant des raisons, elle est constamment prête
A sortir sur la rue étaler sa toilette ;
Et, quand elle apparaît dans ses pimpants atours
— Elle porte un manteau de soie ou de velours —
On la prendrait, ma foi ! pour une archiduchesse.
De son maître elle croit posséder la richesse.
Comme ce sot de geai qui s'était affublé
Du plumage d'un paon dont la fable a parlé.
Elle veut éblouir, et Ton se moque d'elle.
La bonne d'enfants a le malheur d'être belle. Elle est à l'âge où tout sous le soleil sourit, Où, sans cesse bercé par les rêves, l'esprit, Ignorant les regrets, les souvenirs moroses.
Croit à l'éternité des feuilles et des roses. Où l'âme de la femme aux rayons de l'amour
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S'ouvre comme la fleur aux premiers feux du jour.
Aussi la fillette aime ; elle aime à la folie
Un jeune forgeron auquel elle se lie.
Elle aime, et tous les deux, en été, les dimanches,
Ils vont à la campagne errer seuls sous les branches^
Ecouter gazouiller, assis au bord des eaux.
Le moineau dans les blés, le vent dans les roseaux.
Respirer les senteurs des foins et des mélèzes.
Et cueillir en chemin des roses ou des fraises.
Elle aime, et son esprit dans les jours à venir
Voit pour elle un bonheur qui ne doit pas finir.
Elle aime, et son cœur a de longs frissons d'ivresse.
Elle aime avec l'ardeur folle de la jeunesse,
Et ne se doute pas que sous ses blancs rayons
L'aubépine toujours cache des aiguillons,
Que sous le flot limpide, où tremblote son ombre.
Fourmillent quelquefois des microbes sans nombre.
Elle aime, et, pour prouver un jour à son amant,
Hélas ! tout son amour et tout son dévoûment.
L'insensée à ses pieds foule sa robe d'ange,
Incline son beau front virginal sur la fange,
Et son gardien divin, à ce fatal instant.
S'en détourne et s'envole aux cieux en sanglotant.
Et le l)el artisan, qui ne rêvait que d'elle,
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Qui jurait à genoux de lui rester fidèle,
■Cesse de la revoir, l'abandonne à son sort.
La voilà maintenant seule avec son remord,
Seule avec sa douleur, et seule avec sa honte
Qui fait que la rougeur au front des maîtres monte.
Qu'on la chasse aussitôt du palais attristé ;
Et, perdue au milieu de la grande cité,
Elle va devant elle, au hasard, comme soûle,
S'appuyant aux maisons, se heurtant à la foule.
Elle cherche partout vainement du travail.
Et la faim fait pâlir ses lèvres de corail.
Souvent on la bafoue, on lui parle avec morgue. Il lui reste à présent le choix entre la morgue, La maison de refuge ou bien le mauvais lieu ; Et, n'osant plus, hélas ! tourner son œil vers Dieu, Un soir, un de ces soirs sombres qu'apporte octobre, La grisette, ployant sous le poids de l'opprobre. Après avoir longtemps erré sous le ciel noir, Fermant les yeux, tendant les bras, se laisse choir Dans cet abîme immonde où tant de cœurs qui souffrent Disparaissent, où tant d'espoirs déçus s'engouffrent.
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Elle tombe, et sa chute au tripot délirant Fait le bruit d'une feuille entraînée au torrent.
Pour tâcher d'oublier, — dans les baisers farouches Que la fille d'amour vend à toutes les bouches La misérable enfant se jette à corps perdu.
Pillant chaque rameau de Tarbre défendu.
Quelquefois, dans les nuits de l'été si splendides Où sous les astres d'or peuplant les cieux limpides Le sonore frisson de la feuille seul rompt Le silence rêveur des bois ployant leur front, Où la terre charmée au ciel parle à voix basse, La pécheresse va, de plaisirs toujours lasse. Quand les folles clameurs de l'orgie ont cessé. S'accouder au balcon, et là songe au passé.
Devant elle apparaît le vieux logis champêtre Ouvrant, comme autrefois, aux brises sa fenêtre. Elle entend résonner la cloche du hameau.
Chanter le rossignol matineux dans l'ormeau
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Dont la tête se penche aux carreaux de sa chambre, Elle respire Tair plein des senteurs de l'ambre •Qui flottent sur les prés inondés de soleil, Elle aperçoit sa mère auprès du feu vermeil, Dérobant dans les plis de sa robe ^ossière La tête d'une enfant bégayant sa prière, Voit son père lisant, le menton dans la main. Les feuillets mutilés d'un paroissien romain. Elle rêve longtemps, distraite, oubliant l'heure .... <3uand la réalité la secoue, elle pleure.
Oependant la débauché a flétri sa beauté, Emporté sa jeunesse et détruit sa santé.
Elle cherche pourtant encor l'amer dictame De l'oubli dans le vin et la caresse infâme, Et nul enivrement ne saurait l'assouvir.
Or, comme l'honneur a des marches à gravir.
Le libertinage a des degrés à descendre, Et la fille, qu'on voit à tout venant se vendre. Pose bientôt son pied, sans un tressaillement, Au dernier échelon de l'avilissement.
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Vieille et laide, elle donne à présent la nausée.
Naufragée aux abois, haletante, épuisée, Elle erre eneor longtemps à la merci des flots De la corruption étouffant ses sanglots.
Mais enfin elle meurt, et Tocéan du crime.
Où la sonde se perd, roule sur sa victime, Sans en laisser de trace, et sans garder son nom. Elle meurt, et demain Thospice ou la prison — On refuse un cercueil à la prostituée Que le vagabondage et la faim ont tuée — Jetera son cadavre aux beaux étudiants Qui, manche retroussée et cigarette aux dents. Après avoir fouillé dans sa chair violette, • Pourront tirer au sort les os de son squelette.
i; AURORE BOREALE