‹ Poésies canadiennesChapitre 19 sur 41 · A J.-E. ROBIDOUX · texte numérisé non relu

A J.-E. ROBIDOUX

La nuit d'hiver étend son aile diaphane

Sur rimraobilité morne de la savane

Qui regarde monter, dans le recueillement,

La lune, à Thorizon, comme un saint-sacrement.

L'azur du ciel est vif, et chaque étoile blonde

Brille à travers les fûts de la forêt profonde.

114 Les Feuilles (V Erable

La rafale se tait, et les sapins glacés, Comme des spectres blancs, penchent leurs fronts lassés Sous le poids de la neige étincelant dans Fombre. La savane s'endort dans sa majesté sombre. Pleine du saint émoi qui vient du firmament.

Dans l'espace nul bruit ne trouble, en ce moment. Le transparent sommeil des gigantesques arbres Profilant sur le ciel leurs troncs comme des marbres : Seul le craquement sourd d'un bouleau qui se fend Sous l'invisible effort du grand froid triomphant Rompt d'instant en instant le solennel silence Du désert qui poursuit sa rêverie immense.

Tout à coup, vers le Nord, du vaste horizon pur

Une rose lueur émerge dans l'azur,

Et, fluide clavier dont les étranges touches

Battent de l'aile ainsi que des oiseaux farouches.

Eparpillant partout des diamants dans l'air.

Elle envahit le vaofue océan de l'éther.

Aussitôt ce clavier, zébré d'or et d'agate,

Se change en un rideau dont la blancheur éclate,

Dont les replis moelleux, aussi prompts que l'éclair^

Ondulent sans arrêt sur le firmament clair.

U aurore boréale 115

<5uel est ce voile étrans^e ou plutôt ce prodige ?

C est le panorama que l'esprit du vertige

Déroule à l'infini de la mer et des cieux.

Sous le souffle effréné d'un vent mystérieux,

Dans un écroulement d'ombres et de lumières,

Le voile se déchire, et de larges rivières

De perles et d'onyx roulent dans le ciel bleu,

Et leurs flots, tout hachés de volutes de feu,

S'écrasent, et, trouant des archipels d'opale,

Déferlent par-dessus une montagne pâle

De nuages pareils à des vaisseaux ancrés

Dans les immensités des golfes éthérés,

Et puis, rejaillissant sur des vapeurs compactes.

Inondent l'horizon de roses cataractes.

Le voile en un clin-d'œil se reforme plus beau,

Lobé comme un serpent, vibrant comme un drapeau ;

Plus rapide cent fois qu'un jet pyrotechnique.

Il fait en pétillant un sabbat fantastique.

Il met en mouvement des milliers de soleils

Qui dansent à travers de grands brouillards vermeils

Comme cristallisés dans la plaine azurée.

Quelquefois on dirait une écharpe nacrée

Qu'un groupe de houris secourait en volant

116 Les Feuilles d'Erable

Dans rincommensurable espace étincelant ; Tantôt on le prendrait pour le réseau de toiles Que Prométhée étend pour prendre les étoiles, Ou pour le tablier sans bornes dans lequel Les anges vanneraient des roses sur le ciel.

Et la forêt regarde, enivrée, éblouie.

Se dérouler au loin cette scène inouïe ; Et Forignal, le mufle en avant, tout tremblant, Les quatre pieds cloués sur un mamelon blanc, L'œil grand ouvert, au bord de 1.x savane claire. Fixe depuis longtemps l'auréole polaire Poudroyant de ses feux le céleste plafond, Et son extase fauve en deux larmes se fond.

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