‹ Poésies canadiennesChapitre 22 sur 41 · A EUGÉNIE TESSIER · texte numérisé non relu

A EUGÉNIE TESSIER

Tu ne te souviens pas d avoir vu le soleil •Qui dore T horizon, le flot, Tarbre, la pierre, Oar le destin ferma pour toujours ta paupière, Sitôt qu'elle eut souri dans ton berceau vermeil.

Or, quand s'évanouit l'éclair de ta prunelle. Le gënie en ton âme alluma son flambeau.

Et l'œil de ta pensée a vu l'astre du Beau, Ton esprit, pour l'atteindre, a déployé son aile.

122 Les Feuilles d'Erable

Et ce que Tonde dit d enivrant au roseau, Ce que le hautbois a de divin dans sa note, Ce que le vent de mai sous les lilas chuchote. Oui, tout cela frémit dans ton gosier d'oiseau.

Comme le rossignol dont la chanson se mêle Aux sonores frissons des feuilles dans la nuit. Tu gazouillas d'abord pour tromper ton ennui. Et ton refrain rendit jalouse Philomèle.

Et bientôt le passant, tout ravi, s'arrêta Pour savoir qui chantait dans cette ombre sereine . . Lorsque tu fis un soir ton début sur la scène. Une acclamation délirante éclata.

Dès ce moment ta main a fait tomber le voile Qui te cachait aux yeux des chercheurs d'idéal. Déjà tu fais l'orgueil de ton pays natal, Et ton nom désormais luira comme une étoile.

A Eugénie Tessier 12^

Mais, malgré tes succès, quand ton trille argentin Fait tressaillir les cœurs, d'une ivresse divine, Parfois un sanglot semble étreindre ta poitrine, Une larme jaillit de ton grand œil éteint.

Tu pleures, le front plein d'une sublime fièvre, T/esprit dans les rayons éblouissants de lart, De ne pouvoir, hélas ! caresser du regard Les milliers d'auditeurs suspendus à ta lèvre.

Et tu songes toujours que c'est payer bien cher Les applaudissements de la foule éperdue Que de venir chanter à tâtons et perdue Sous les feux de la rampe aussi vifs que l'éclair.

Tu préfères la paix des humbles villageoises

Qui contemplent les cieux, les prés, les eaux, les bois,

Aux bravos éclatants que soulève ta voix,

Au prix de tant d'ennuis, au prix de tant d'angoisses.

124 Les Feuilles âJ Erable

Ton cœur saigne souvent en palpitant d'émoi .... Mais coDsole-toi donc, en songeant, Eugénie, -Que Ton a de tout temps vu souffrir le génie, ■Que le grand Milton fut aveugle comme toi.

Oui, chante plus gaîment au-dessus de nos fanges . . Et, quand tu nous fuiras, oiseau mélodieux, Aux rayons éternels tu rouvriras tes yeux, Tu mêleras ta voix à Thosanna des anges !

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