LE ROSSIGNOL
C'était un soir du mois où les grappes sont mûres, Et celle que je pleure était encore là ; Muette, elle écoutait ton chant sous les ramures, Élégiaque oiseau des nuits, Philoméla !
Attentive, les yeux ravis, la bouche ouverte, Gomme sont les enfants au théâtre Guignol, Elle écoutait le chant sous la frondaison verte, Et moi. je me sentis jaloux du rossignol.
" Belle àme en fleur, lilas où s'abrite mon rêve, Disais-je, laisse là cet oiseau qui me nuit. Ah ! méchant cœur, Tamour est long, la nuit est brève ! Mais elle n'écoutait qu'une voix dans la nuit.
Alors je crus subir une métamorphose!
Et ce fut un frisson dont je faillis mourir. Dans un être nouveau ma vie était enclose, Mais j'avais conservé mon àme pour souffrir.
Un autre était auprès de la seule qui m'aime, Et tandis qu'ils allaient dans l'ombre en soupirant. 0 désespoir! j'étais le rossignol lui-même Qui sanglotait d'amour dans le bois odorant.
Puis elle s'éloigna lentement, forme blanche, Au bras de mon rival assoupie à moitié : Et rien qu'à me voir seul et triste sur ma branche Les étoiles du ciel s'émurent de pitié.
PHILOMÉLA
Ce fut tout: seulement, dès faurore prochaine ( Je n"ai rien oublié : c'était un vendredi ) Des enfants qui passaient virent au pied du chêne Un cadavre d'oiseau déjà sec et roidi.
'< Il est mort î >> dirent-ils, et de son doigt agile L'un d'eux creusa ma fosse à l'ombre d'un roseau, Et. tout en enfermant mes plumes sous l'argile, Il priait le bon Dieu pour le petit oiseau.
PHILÛMELA.
ARIAXE
Azur, neige, cinabre ! Splendeur et pur dessin
Du sein Dont la pointe se cabre !
Fureur de l'astre ! essor Rouge dans la nuit noire;
0 gloire Des chevelures d'or !
PlIILOMELA.
Aube immense des pôles !
Baiser torrentiel
Du ciel Sur les belles épaules !
Vague dispersion Des célestes fumées
Pâmées Dans les bras d'Ixion !
Candeur des citronnelles !
Mânes des lys défunts !
Parfums Des lampes éternelles !
Rythme pompeux du vers Blanches apothéoses
Des choses Dans les soleils ouverts !
iO PHILOMELA.
Déchirement des voiles, Et tout ce que Torgueil
De rœil Cherche dans les étoiles.
Les Dieux l'ont amassé Dans les bras d'Ariane,
Liane Où je suis enlacé!
Ariane, farouche Habitante des bois,
Je bois Les baumes de ta bouche !
C'est toi qui me conduis A travers l'épouvante
Vivante Des forêts et des nuits !
Les bêtes, clans nos courses, Te suivent par convois ;
Ta voix Charme le cœur des ourses !
Les chats-tigres fêlons
Baisent avec délices Les lisses
Rougeurs de tes talons !
Tu courbes la panthère A subir comme moi
La loi Divine d'un mvstère !
0 reine enfant! tu peux Interrompre d'un geste
La sieste Des grands hons pompeux
Et. caprices énormes, Rougir leur vaste flanc
Du sang Des mûres ou des cormes,
Et mêler à foison
Leur crinière moins blonde
A Tonde Folle de ta toison,
Et bientôt sur les lierres T'assoupir à demi
Parmi Leurs troupes familières,
Cependant que le feu De ta lèvre m'abreuve,
0 veuve Adorable d'un Dieu !
Mais, enfant, puisque Tombre Des grands ravins te plaît.
Il est Une foret plus sombre.
Ta nuque où l'astre luit N'a pas d'or sous le peigne
Qui teigne D'aurore cette nuit î
Solitudes funèbres Que roule vers l'enfer
La mer Houleuse des ténèbres î
Là, jamais le sanglant Éclair de l'escarboucle
Qui boucle Ta ceinture à ton flanc.
rsi ton regard qui creuse, Comme un soleil, des trous
D'or roux Dans la nuit ténébreuse.
Ni tes lèvres en fleurs rse pourraient faire luire
Le rire Éclatant des couleurs !
C'est rénorme broussaillc Et Tantre et le ravin
Qu'en vain L'aube candide assaille,
C'est le goulTre Aainqueur Du ciel et le désastre
De l'astre.
C'est mon cœur! c'est mon cœur!
0 détestable gîte
De monstres ! longs abois
Du bois .Qu'un souffle impur agite
Dans les repaires noirs Oiî leur A'enin s'égoutte,
J'écoute Ramper mes désespoirs !
Mes remords, bêtes mornes, Passent en défaillant,
Fouillant Leurs ventres de leurs cornes
Et des singes poltrons A la paupière bleue
La queue S'enlace autour des troncs !
i6 PHILOMELA.
Amoureuse des roses Et des œillets naissants,
Descends Dans mon cœur, si tu l'ose?
Dans mon cœur dévasté, 0 vivante statue
Vêtue De ta seule beauté !
Sois l'amour! sois l'aurore!
Perce, rayon d'azur.
Le mur De la nuit incolore!
Que sur l'ombre l'amour Éperdu se déploie
Et noie La baine dans le jour!
Et les monstres infâmes Sentiront, sous tes yeux,
En eux Des éclosions d'âmes !
Et, pareille au chasseur Qui rapporte avec joie
Sa proie, Ariane, ma sœur,
Des gouffres infertiles Quand tu remonteras,
Les bras Enlacés de reptiles,
La troupe des amants Chantera sur Tivoire
La gloire Des sourires charmants,
Et, reine aux belles poses, On te verra, le soir,
T'asseoir Dans les apothéoses !
Tandis que, triomphant.
Je baiserai tes roses
Décloses, 0 délicate enfant
Dont le rire m'accueille, La nuit, dans les massifs
Lascifs D'orne et de chèvrefeuille!
PIIILOMELA. 10
LE BENITIER
L'enfer qui donne aux lys le poison des ciguës A mis en Elle un charme exécrable et vainqueur: Avec sa dent de neige aux morsures aiguës Cette méchante femme a déchiré mon cœur.
Dans ma lâche poitrine elle a fait une brèche Afin de déchirer mon cœur,, et c'est son jeu Familier d'y planter son doigt comme une flèche Elle a l'humeur joyeuse et ne croit pas en Dieu.
On ne la vit jamais se signer, accourue Dans l'église à Fappel désespéré du glas; Lorsque les corbillards défilent dans la rue, Elle a des mots charmants qui font rire aux éclats.
La nuit, dans les langueurs chaudes de Tinsomnie, Elle quitte parfois ma couche, et les démons L'accueillent à la fête énorme où communie Le peuple des damnés éperdus sur les monts !
Et quand l'aurore a terrassé la messe noire, L'infâme dans mon cœur saignant, saignant toujours, Afin de compléter le rit blasphématoire, Trempe son ongle rose et se signe à rebours.
PHILOMELA. !2l