‹ Poésies (volume 2)Chapitre 25 sur 73 · CANIDIE · texte numérisé non relu

CANIDIE

Maîtresse, il faut de Tair aux ailes de ma joie ! Tu jetteras demain, dès Fheure oii l'aube naît, Ton manteau de drap fin sur ta robe de soie, Et nous irons revoir le bois du Vésinet.

Le fleuve a son courant, le pèlerin sa voie. La colombe a son nid qu'elle seule connaît: Mes frères, nous allons où. le ciel nous envoie !

Je te voudrais sans tache et je te sais infâme, >''importe ! Je t'adore et cède au mal vainqueur : C'est mon destin d'aller me brûler à ta llamme. Je subis gravement l'arrêt du sort moqueur.

Et je dirai plus tard, insoucieux du blâme :

Elle n'avait pas d'àme et n'avait pas de cœur,

Mais elle avait des sens qui valaient mieux qu'une âmej

SONNETS. 95

L'EPHÉBE

une homme, sur ton front neigeux comme l'hermine, Ta chevelure allume un céleste halo; Ta joue immaculée où Tincarnat domine lût ravi cet amant des roses, Murillo !

V. r époque païenne où ^'arcisse chemine, ^.moureux de ses pieds d'ivoire, au hord de Teau, ^^a Grèce eût reconnu, voyant ta belle mine, 1.6 frère de Diane ou la sœur d'Apollo !

tfais, ces fronts éclatants de lueurs souveraines,

^es Dieux sont en mépris, les Dieux sont au tombeau :

^e nocher n'ouït plus la chanson des Sirènes:

iB ceste de Vénus est un vague lambeau ;

Coi seul, posthume enfant des époques sereines,

Tu portes fièrement la honte d'être beau !

PAXTELEIA

A Charles Baudelaire.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

Pentéleia, qui parut dans la Revue fantaisiste, fait partie de Philoméla (1863^. Ce poème a été successivement réimprimé dans les Poésies de Catulle Mendès (Sandoz et FischLacher, 1876) et dans les Poésies de Catulle Mendès (Ollendorflf, 1885, et Dentu, 1886).

PANTELEIA. 99

Des murmures lointains s'élèvent des rivages: LVcho re'pète, oreille et bouche des grands mont: Les fiers hennissements des cavales sauvaa^es !

\'ne ardeur dévorante a séché les poumons Du troupeau qui se cabre en masse échevelée, Et leurs yeux sont pareils à des yeux de démons !

1-e poitrail palpitant, l'encolure renflée, Klles fouillent le sol de leurs naseaux sangl Plus promptes que ne va la sagette envolée.

BIBLfOTHECA j

100 PAN TEL El A.

Elle? vont, sans relâche ! et les sveltes élans

Qui franchissent les blés sans en courber les tiges,

Et les fins léopards auprès d'elles sont lents î

Le vent et la poussière effacent leurs vestiges ; Devant ce tourbillon sombre comme la nuit, Les immobilités sont prises de vertiges.

Vol effréné, torrent d'épouvante et de bruit, Où vont-elles, où va le troupeau des cavales ? La montagne s'ébranle et la forêt les suit !

C'est que voici le temps des fureurs estivales, L'instant du rut. L'appel lointain de l'étalon Fait tressaillir d'amour les superbes rivales,

Et le désir leur met des ailes au talon !

Leur amant est là-bas, parmi les herbes jaunes,

Derrière ces taillis qu'émonde l'aquilon,

PANTELEIA. lOl

Rêveur, sur le penchant des monts aux vastes cônes, Où, seuls, dans les sapins fre'missants comme un luth, Les aigles rois ont fait leurs nids qui sont des trônes;

Et sans cesse enivré d'amour, cherchant le hut, Par les rudes chemins et sous le ciel en flamme S'élance le troupeau d -s cavales en rut !

Pareils, durant ces nuits oiî l'être entier se pâme Sous les baisers ardents de la Muse, pareils. Vers l'Idéal lointain nous allons, ô mon âme !

Nous allons, éveillés des terrestres sommeils ;

Notre élan, qui s'accroche à des broussailles d'astres,

Ainsi que des cailloux fait rouler les soleils !

Vers un palais d'argent aux lumineux pilastres

L'étoile d'Orion nous guide, clair flambeau ;

Le lest humain s'écroule en ténébreux désastres ;

PANTÉLEIA.

De la vie échappé sans entrer au tombeau , L'homme plane, et l'amour, rut de Tàme extatique, S'échauffe à la splendeur fécondante du Beau !

Les Édens parfumés comme un bois de TAttique, L'aire où plane l'autel du nn'stique Baal S'ouvrent; et nous passons, tourbillon frénétique!

Le Lyrisme mugit comme un vent boréal.

Dans l'alcôve d'azur que l'étoile bigarre, L'âme un instant s'accouple au farouche Idéal,

Puis enfin, retombée à terre, aile d'Icare, Nostalgique du Beau qu'elle entrevit ailleurs, Oarde un divin amour, où le rêve s'és:are.

De l'étoile et du ciel, de la femme et des fleurs f

PANTELEIÀ. loa

Cypris, fille de l'onde, adorable chimère, Immortelle aux yeux noirs, Reine au cœur indulgent, Oui mires ta beauté dans les hvmnes d'Homère.

ïu courbais sous tes lois les grands monstres nageant

Près des rochers moussus où Molpéa repose,

Et les bètes des bois léchaient tes pieds d'argent !

Et les oiseaux, légers habitants de l'air rose, Dont notre œil sous la nue à peine suit l't'ssor Lablonde mélissette au sein des fleurs éclose,

104 PANTELEIA.

La gazelle qu'au fond des Ijois trouble le cor, A tes travaux charmants soumis avec délices. T'adoraient, vierge au2"uste à la couronne d'or!

Sur la crête des monts. Diane aux jambes lisses. Qui. fière et dédaignant le chœur mélodieux De ses Nymphes., conduit les aboyantes lices

Dans le bois où l'attend le Faune insidieux,

N'Vvita point ton joug, ô terrible Aphrodite !

Et par toi les désirs naissaient au cœur des Dieux.

Les hommes enfouis dans leur fange maudite S'agenouillaient en foule à tes autels divins; Le débauché qui rit. le sage qui médite.

Le poète qui va, troublé de songes vains., Écouter la chanson des brises parfumées Et respirer la nuit douce dans les ravins,

PANTELEIA. iOo

Le conquérant farouche, enivré de fumées,

Le bandit qui s'embusque au détour du chemin

L'hétaïre au péplum agrafé de camées,

Les A'ierges, la bacchante aux lèvres de carmin. Au col enguirlandé de pampres, et, dans l'ombre, Les filles de Lesbos qui se tiennent la main.

Les gais adolescents, les vieux à l'àme sombre, Ceux qui vont à la nuit, ceux qui viennent au jour, A travers tous les temps, dans tous les lieux, sans nombre,

Qu'Usaient, à l'heure pâle où s'éveille l'amour.

Vu l'aube redorer les montagnes d'Asie

Ou faire étinceler les glaciers de Kear-Mour :

Qu'ils aient brùlé leur âme aux genoux d'Aspasie, Ou nourri de leurs cœurs les filles de Paris, Ces succubes divins que rien ne rassasie.

106 PANTÉLEIA.

En ce temps où le musc et la poudre de riz Attachent aux jupons soyeux des amoureuses Le troupeau suppliant des jeunes gens épris;

Tous, la poitrine sèche et les lèvres fiévreuses,

Par les mille sentiers que Tliomme se fraya

Sur les sommets brûlants, dans les plaines poudreuses,j

Dévorés d'une soif dont plus d'un s'effraya, Tous buvaient ta splendeur, o beauté surhumaine, Aphrodite, Astartè, Madeleine, Freya !

Mais Astartè, Freya, Vénus et Madeleine

r)nt dédaigné l'amour des hommes, et, le soir,

Lorsque vers les hauteurs monte l'ombre sereine,

Sur une cime, ensemble, elles vinrent s'asseoir... Lp souffle qui passait les surprit enlacées, Et, blanches, les porta vers le firmament noir.

PANTELEIA. iô:

Elles prirent plaisir, les belles fiancées,

A regarder la nuit d'étoiles s'iriser;

La nue enveloppa leurs formes balancées,

Et, pâles, savourant Textase du baiser, •

Un vit leurs corps épris, ceints d'une lueur blonde

Lentement se confondre et se vaporiser!

Il ne demeura plus qu'une écume féconde,

Blanche vapeur parmi Lair immatériel,

Et, surpassant Vénus, perle éclose de fonde.

Pantéleïa naquit de l'écume du ciel !

PA>-TELEIA.

Pantéleïa, flocon d"aziir, je vous salue! Dans le bois où les vents mugissent en courro Au pied de la montagne énorme et chevelue,

Sur les rocs sourcilleux, dans les taillis de houx,

Dans Tantre où. sur des tas d'ossements verts de mousse,j

Uève paisiblement l'auguste lion roux!

Près du ruisseau jaseur qui suit la pente douce Des coteaux à travers les bleus myosotis, Sur le pic où réclair, lame de feu, s'émousse,

PA^'TELEIA. 109

Dans l'ombre où les serpents, brisant les feuilletis, Près des restes broyés d'une louve poilue Digèrent, par le chaud soleil appesantis !

Partout où sous le ciel la Mère mamelue Fait pulluler la bète et fait germer les glands, Pantéleïa, flocon d'azur, je vous salue!

Vous n'avez pas laissé, Reine, vos talons blancs Se poser sur l'autel d'où notre encens s'élève, Et nul n'a vu s'ouvrir vos yeux étincelants !

Ceux qui portent le luth, ceux qui tiennent le glaive Auraient pu vous chanter et mourir à vos pieds; Vous n'avez pas voulu, nul ne sait votre rêve !

Nul ne sait vos amours vainement épiés !

Mais, un soir, l'œil épris de ténébreux problèmes,

Au-dessus de la ville éteinte vous planiez ;

ilO PANTELEIA.

A l'heure où le désir impur, gros de blasphèmes, Joiot les hommes sans force aux femmes sans beauté, V'ûtre parole émut les crépuscules blêmes ! ^

« Je ne descendrai pas de ma sérénité Hautaine, pour poser mon talon dans la fange. Et nul ne me verra dormir à son côté.

?sulle voix parmi vous ne dira ma louange, Et nul n'arrachera de mon cœur les aveux! ChétifS; que ijourriez-vous me donner en échange ?

Vainement sur Tautel l'encens avec les vœux

S'élève, éparpillant de suaves arômes;

Plus doux est le parfum qui sort de mes cheveux !

Les pilastres d'argent qui soutiennent les dômes

Sont moins beaux que le cèdre au fond des creux ravins;

Les arbustes des bois sacrés n'ont pas les baumes

PAXTELEIA. Ml

<Jiii s'écoulent en pleurs de mes membres divins ; .le ne veux pas m'asseoir sur la cime du temple, l^t je n'inspire pas la voix de vos devins !

Sous la roche profonde et parmi la nuit ample, Immobile, à travers la fureur des vents noirs, Dans ma solennité, seule, je me contemple.

La nuit, les amoureux, dans les doux promenoir; Enlacent mollement leurs bras et leurs pensées: J'ignore les plaisirs comme les désespoirs.

Les hymnes du poète, aux lenteurs cadencées, Exaltent la valeur des jeunes hommes bruns, Et chantent vos vertus, ô pâles fiancées!

Mais les rythmes du luth me seraient importuns : Tous les peuvent entendre, et ma soif d*ambroisi( -\e veut pas s'assouvir aux abreuvoirs communs.

112 PANTELEIA.

Tous passez aux genoux de la femme choisie Les sombres jours d'hiver, les claires nuits d'été; Ruisselante d'amour, votre âme s'extasie!

Si je daignais un jour en votre obscurité Luire, vous laisseriez vos plus chères amantes ; Mais votre amour n'est pas digne de ma beauté.

Elle dit, et les bois, où grondent les tourmentes, La revirent, lassée et croisant les genoux, S'étendre mollement sur les gazons de menthes.

Dans les antres moussus, dans les taillis de houx, Au pied de la montagne énorme et chevelue Oij vague lentement l'auguste lion roux,

Pantélei'a, flocon d'azur, je vous salue!

PAN TEL El A. 113

Le grand lion disait : <^ Vois, tes cheveux sont blonds, Et comme toi je porte une crinière blonde ; Pantéleïa, je t'aime et nous nous ressemblons î

Comme tes yeux reluit ma prunelle profonde ; Ta marche lente imite en ses balancements Mon allure pareille aux mouvements de Tonde.

Si tu voulais m'aimer, perle des diamants, Tu poserais tes pieds sur mon échine rousse Sans crainte, et je serais le plus doux des amants!

PANTELEIA.

Pour te parler rramour. ma voix qui se courrouce Trouverait des accords divins, et, sur le sol, Humble, je lécherais l'ongie blanc de ton pouce! "

L'aquilon qui passait interrompit son vol, Et dit : « Pantëleïa, je a'Ous aime! La brise D'un moins tendre baiser fr(Merait votre col.

Je vous aime! laissez à mon haleine éprise

Le soin de dénouer vos cheveux! Mais ton cœur

Est plus dur que le roc où mon élan se brise !

Si mon souffle pouvait attiédir ta rigueur,

Si tu voulais m'aimer, blanche parmi les blanches,

Tu suivrais dans les airs mon tourbillon vainqueur.

Je te soulèverais doucement par les hanches, Et seuls, à la hauteur sereine des glaciers, Nous irions voir rouler les crandes avalanches! »

PANTELEIA. 115

< Le serpent, dont les nœuds pareils à des aciers j Luisent, disait, caché parmi la pâle mauve : . ■ Je rampais après vous partout où vous passiez

; .Te respirais, la nuit, dressant ma tête chauve, i Les émanations de vos seins onctueux! !' N'écoutez pas le Vent, fuyez le Lion fauve.

jJe suis plus fort que lui, je suis plus vite qu'eux. ^iEt moi seul je pourrai vous donner la caresse î De l'enveloppement humide et tortueux. »

^lUn doux myosotis près de l'enchanteresse S'éteignait sur le sol de brins verts chevelu :

Pantéle'ia, je meurs, ton poids divin m'oppresse;

'eut-être, pâlissant déjà, s'il avait plu,

['aurais pu vivre encor jusqu'à la nuit prochaine

tfais je meurs près de vous ainsi que j'ai voulu! »

116 PANTÉLEIA.

Sur les pics où le rude aquilon se déchaîne

Et fait mugir l'écho dans la sublimité

Des sphères, s'éleva la forte voix du chêne :

« Tel que sur l'humble saule et le frêne argenté Plane mon front, de même au-dessus des plus belles Se dresse fièrement ta grande vénusté!

Les timides enfants dorment sous les ombelles: Viens rêver dans mon ombre immense, et que le vent Secoue en vain ma force et ta beauté rebelles !

Jet"aime! Souviens-toi, Déesse, que souvent J'écartai de tes yeux les rayons et la brise, Lorsque tu reposais sous mon dôme mouvant.

Quand les oiseaux chanteurs menaçaient la cerise De ta lèvre, un rameau tressaillait, et l'essaim De reprendre son vol, craignant quelque surprise.

PAXTELEIA. 1|-

Viens, je te donnerai pour décorer ton sein Des glands encore verts, de belles feuilles lisses, Et ton bonheur sera mon unique dessein! »

Les abeilles sortaient à demi des calices : ' Pantéleïa, je t'aime et je ferai du miel Dans ta bouche, alvéole aux humides délices!

« Pantéleïa, disait le nuage du ciel,

Je t'aime et je voudrais t'enlever dans l'espace,

Vers les palais d'azur oii sont les Ariel ! »

' Je t'aime et je suis doux, >> dit Tépervier rapace. ' Je t'aime et je suis fort, » dit le ramier tremblant. ^ Je t'aime, " dit l'essaim des colombes qui passe!

« Pantéleïa, disait la Lune au front dolent. Sœur des étoiles d'or, tes farouches prunelles Effaceraient l'éclat du Sirius brûlant !

PANTELEIA.

Fille du ciel, remonte aux sphères maternelles. Et l'homme émerveillé nommera de ton nom L'étoile qui luira belle parmi les belles! »

Mais Pantéleïa, calme, a fait signe que non.

PANTELEIA. UU

Ce fut tout, et la nuit redevint solitaire. L'astre dans Tonde noire éteignit son reflet. Et le arand chêne dit au lion de se taire.

Seule, Pantéleïa, qu'une flamme brûlait, Se dressa lentement sur la mousse flétrie, Et dans la solitude elle se contemplait !

Elle se contemplait avec idolâtrie!...

Son regard indolent, nuage où dort l'éclair

Mesure de son corps la belle symétrie.

PAXTELEIA.

Ses deux bras éploj'és se frôlent parmi Fair, Sa tète fière plane, et son âme se noie Dans rëblouissement sublime de la chair!

L"aile de son désir a découvert sa voie ; Elle s'élève enfin, bondissante d'orgueil. Vers la sérénité profonde de la joie!

De chauds rayonnements l'attirent, son grand œil S'aveugle à voir de près l'Idéal, temple auguste Dont elle est à la fois la vestale et le seuil.

" yu\ amour n'a courbé ma volonté robuste,

Et sur le piédestal de la virginité,

Seule, j'ai vu briller la gloire de mon buste.

Mes seuls yeux, jusqu'au bout du temps illimité, Sans que jamais leur feu ne s'apaise ou ne dorme, Posséderont mon corps par mon corps convoité;

PANTELEIA. [-21

Et je m'abîmerai dans le délice énorme

D'être tout le désir et toute la beauté

Fondus dans la splendeur unique de ma forme î »

Comme la mer, le rêve a son immensité î... Puis elle s'accroupit, d'elle-même éblouie, Blanche, sans mouvement, neige, marbre sculpté,

Et le ciel contempla cette extase inouïe.

La nina que â mi me quiera Ha de ser con condicion, Que en haciendole yo una senn.

Ha de salir al balcon.

E>TCDIA>T1.\A.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

Les Sérénades, écrites peu de temps après Pantéleia, ont paru pour la première fois en volume dans les Poésies de Catulle Mendés (Sandoz et Fischbacher, 1876;. Ces petits poèmes ont été réimprimés dans le second des sept volumes intitulés les Poésies de Catulle Mendès (Ollendorff, 18S5, et Dentu, 1886;.

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