‹ Poésies (volume 3)Chapitre 34 sur 78 · LA DETRESSE DES DEVAS · texte numérisé non relu

LA DETRESSE DES DEVAS

Qui donc vaincra le noir Nuage, et d'une main

Qui s'ouvre à coups de foudre un flamboyant chemin,

Ira saisir au cœur des ténèbres profondes

Les receleurs du jour adorable et des ondes,

Commeun chasseur prend des renardsdans leurs terriers,

Sinon Indra, le plus illustre des guerriers

Qui monte sur les chars de bataille? Mais l'ombre

Est vaste. Dans lequel des abîmes sans nombre

Descendre ? Le Berger du ciel ignore encor

Où languit le troupeau rosâtre, aux cornes d'or,

Et, mordant de dépit sa barbe fauve et bleue, Il hésite.

Non loin gît la Chienne ; sa queue Est inerte; l'ennui voile son œil ardent, Indra dit : « Dans le gouffre obscur de l'occident, Ne vois-tu rien, ô toi qui découvres les pistes? » Elle dit : « Rien ! » La Chienne et le Berger sont tristes.

Près d'eux, les trente-trois Dévas, fronts anxieux,

Déplorent la splendeur déchue hélas ! des cieux

Où ne ruisselle plus le lait des vaches roses.

Twactri, l'aïeul clément, qui rend la forme aux choses ;

Agni, fils de la force et seigneur des tribus.

Dont la langue palpite autour des vases bus

Et claque, rouge, au vent, comme une banderole ;

La Libation sainte et la sainte Parole ;

Coma, Hotra, Brahman et les Mortiers divins;

Le couple étincelant de givre, les Açvins

Qui frappent l'ennemi tel que deux lourdes pierres ;

Ourvaçi, qui rouvrait à l'aube ses paupières

Et maintenant s'éteint comme un lotus flétri ;

Les trois Charrons issus d'Angira, Çavitri

Qu'emporte le galop bruyant des sept cavales ;

Les Ritous qui, marchant à d'égaux intervalles, Scandent le temps hâtif de leurs pas re'gulier, Interrogent, courbés et mornes, le Bélier Du Sacrifice, au fond du ciel crépusculaire ; Et sans trêve, les poings crispés par la colère, Roudra hurle, fouillant l'ombre, et de toutes parts L'ombre geint sous le fouet des Maroutes épars. Tandis que Varouna, roi des nocturnes heures, Et Mithra, qui se plaît dans les claires demeures. D'un vol commun, tant l'ordre éternel est détruit, Mêlant au jour serein la détestable nuit.

Semblent un grand oiseau lourd d'horreur et de gloire Dont une aile serait d'azur et l'autre noire!

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HYMNE A KAMADEVA

Vent, flèche, oiseau, tu passes A travers les espaces Où le jour s'alluma, Brillant Kâma !

L'ombre diminuée Voit flotter la nuée De tes parfums ravis Aux madhavîs.

Ton étendard circule Parmi le crépuscule Et dans son blanc frisson Porte un poisson.

A ta cheville teinte De laque un anneau tinte, Imitant, pur métal, Le son du tal.

Sur ton dos d'émeraude Vibre un carquois où rôde L'haleine des cinq Fleurs, Mère des pleurs.

Ces flèches toujours sûres Méditent des blessures Que nul, ô fier Çmara, N'évitera,

172 l^AGODE.

Et ton bras vert balance, Gomme Kâla sa lance Et Roudra son trident, Un arc strident !

Tout s'effare et s'éveille :

Une flamme, ô merveille!

Pénètre les Açwins, Frères divins.

Battant Tair de la queue. Dans la lumière bleue Les vaches ont des bonds Plus vagabonds.

L'Himalaya tressaille; Du chêne à la broussaille Circule un feu secret Dans la forêt.

Sous râmra qui distille Une liqueur subtile Et descend vers le sol En parasol,

La branche refleurie Du manguier se marie Aux rameaux délicats Des malicâs,

Et, mourante femelle, Aspirant Tair que môle Aux senteurs du matin L'époux lointain,

L'onduleuse antilope Rampe et se développe En un long bâillement D'énervement I

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Pris de chaudes démences, Les éléphants immenses S'emportent à travers Les rotangs verts.

Bleus Tîrthas, mers sauvages, Qu'ils sont loin, vos rivages Sans cesse caressés De flots glacés !

Le vent âpre des flèches Gerce les trompes sècheî< Et fait claquer la peau Du noir troupeau.

Sur les collines chères A Kriçhna, les vachères Baisent éperdument L'auguste amant.

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Seins dressés, cuisses nuos, Elles jettent aux nues, A la cime, au ravin, Ce chant divin :

« Ananga, dieu vorace Qui mords au cœur la raco Des antiques Manous, Déchire-nous !

Tes flèches parfumées Dispersent les armées Des héros qu'engendra L'astre Tchandra !

Tu corromps, ô Dieu jeune.

L'austérité du jeûne Par où les Maharchis Sont affranchis!

Les vierges qu'ont surprises Tes -chaleureuses brises Défaillent dans les bras Des vils Coudras ;

Comme de belles tentes Sous le vent palpitantes S'enflent leurs jeunes seins De perles ceints;

Et, l'œil clos d'une larme, Les épouses qu'alarme Un rêve hasardeux, Vont, deux à deux,

Vers le bassin de marbre Endormi sous un arbre Où les aras siffleurs Mordent les fleurs,

Et deux à deux couchées, Pâles, sur des jonchées De roses kadambas, Se parlent bas I »

Ainsi chante la foule Des vachères qui foule Et ravit de ses jeux Les pics neigeux.

A leur voix, sous Taustère Figuier, le Solitaire Sent revivre son cœur Et dit : « Vainqueur

Des voluptés immondes, Hari, dieu des trois Mondes, Confonds les attentats Des noirs Bhoutas,

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Et défends que je rêve A quelque enfant qui lève.

Pour passer le flot bleu, Sa robe un peu... »

Mais en vain. Kâma verse Une langueur perverse Dans le sein palpitant Du pénitent.

Désormais sur le livre Auguste qui délivre L'image dansera D'une Apçara

Demi nue, en délire, Ouvrant, noir de collyre Le lotus de ses yeux Fallacieux,

PAGODE. iVà

Et, selon la cadence De Tonduleuse danse Qui fait tinter sans fin L'anneau d'or fin,

Montrant sa gorge blonde Ou la cachant sous Tonde De ses cheveux épars De toutes parts !

Cependant, vers le faîte A la splendeur parfaite, Kâma suit son chemin.

L'arc à la main I

Dans la pure lumière Où la Cause première Revêt le flamboiement Du diamant.

Parmi des harmonies Où les voix sont unies Des cygnes aux beaux cous Et des coucous,

L'arc sans miséricorde Fait crépiter sa corde Pareille au frisson clair D'un prompt éclair,

Et Lakçhmî que décore Le pur éclat encore De la vague de lait Qui la roulait,

Cédant à la mollesse De son désir, se laisse Tomber sur le genou Du noir Viçhnou,

Et des pleurs de délice Mouillent le bleu calice De son œil immortel Geint de bétel î

A Stéphane Mallarmé.

NOTE BIBUOGRAPHIQUE

Les Soirs moroses, recueil de poésies publiées dans les Revues et les Journaux, font partie de : les Poésies de Catulle Mendès (1876, chez Sandoz et Fischbacher), édition épuisée. Ils forment le troisième des sept volumes intitulés les Poésies de Catulle Mendès (Ollendorff, 1885; Dentu, 1886). A cette édition on avait ajouté quatorze poèmes nouveaux : Funérailles, la Chanson d9 la Haine, Survivance, Promptes Amours, Avant VOrage, le Mauvais Choix, le Triste Espoir, Orgueil, les Retours, Pour la Grande Amie, le Mauvais Guide, Regret d^un Rêve, les Mansardes, Épitaphe.

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