CONSEIL
Reste morne. Dérobe-leur L'ivresse où ton âme se noie, Et sache imposer à ta joie La gravité de la douleur.
-Que ton rêve, lent, se balance, Doux et lent comme un encensoir, Parmi la profondeur du soir Mélancolique et du silence.
Que sans désirs et sans effrois Tes grands yeux où rien ne s'étonne Soient semblables aux jours d'automne :
Profonds, placides, ternes, froids ;
Et déplore les courtes fièvres Des amants ivres de chansons Qu'Avril revoit dans les buissons, La flamme aux yeux, le rire aux lèvres;
Car l'ombre est le cachot prudent Du bonheur si vite infidèle, Et le rire, c'est le bruit d'aile Que fait la joie en s'évadant !
230 SOIRS M-OROSES
LE JVfAUVAIS GUIDE
LE GUIDE
Au coup de fouet du vent qui lui cingle les reins La cavale se cabre, et rue, et mord les freins; Saute en croupe, et saisis la bête par ses crins !
LE VOYAGEUR
Cruel avertisseur, tu devances l'aurore !
C'est la veilleuse, et non le jour nouveau, qui dore
La tiédeur de Falcôve ensommeillée encore.
SOIRS MOROSES. 23i
LE GUIDE
Viens ! sors du lâche lit, viens ! romps l'étroit sommeil i Et, l'œil joyeux, regarde à l'orient vermeil Ta gloire se lever comme un jeune soleil !
LE VOYAGEUR
Longtemps elle m'aima la maison grave et bonne Où chaque meuble est cher autant qu'une personne. Où c'est avec un bruit connu que l'heure sonne.
LE GUIDE
Fouille le flanc qui fume à grands coups d'éperons. Louvres aux balcons d'or, sérails aux dômes ronds, Ils sont beaux, les palais que nous te bâtirons !
LE VOYAGEUR
Sous la grêle saulaie où l'aube se tamise, Jeanne passait avec des fleurs à sa chemise, Et c'était ma voisine, et c'était ma promise.
LE GUIDE
Là-bas, avec des bruits de baisers, par essaims, . Les lentes nudités des femmes aux beaux seins Se pâment dans la pourpre ardente des coussins !
LE VOYAGEUR
Hélas ! pour enchaîner ma fuite pécheresse,
Ma mère aux bras tremblants, qui sur le lit se dresse,
Prolonge dans le vent qui me suit sa caresse !
LE GUIDE
Laisse-la, puisque un dieu t'a marqué de son sceau, Geindre quelque vieii air, en tournant son fuseau. N'es-tu point las encore, homme, de ton berceau?
LE VOYAGEUR
Attends ! j'ai vu sombrer sous le flot qui le broie Mon frère, mon ami daas la peine et la joie; Grâce ! arrête ! Je veux le sauver ! Il se noie !
SOIRS MOROSES. â33
LE GUIDE
Dans un bruit glorieux de fête, par milliers, Prêtres et magistrats, barons et cavaliers; T'attendent seul au bas des royaux escaliers.
LE VOYAGEUR
Ab ! je cède. En av.ant ! plus loin 1 le sort m'emporte ! Cent héros vêtus d'or me feront une escorte.
Mon trésor est-il plein? Ma ville est-elle forte?
LE GUIDE
La voici ! Marche, ô roi des royaumes rêvés.
Sous les drapeaux des arcs, sur les fleurs des pavés. Frère des dieux, salut ! nous sommes arrivés.
LB VOYAGEUR
Quoi ! la nuit ? Quoi t le vide? Un ciel de poix surplombe
Une obscure rondeur terreuse qui se bombe
Auprès d'un trou plus noir qui s'enfonce... La tombe!
23i SOIRS MOROSKS.
LE GL'IDE
Oui, c'est elle. Et bénis son ombre, vain flambeau î Que demanderais-tu de meilleur, de plus beau, Ingrat mortel, îi qui t'a donné le tombeau?