‹ Poésies (volume 3)Chapitre 58 sur 78 · CONSEIL · texte numérisé non relu

CONSEIL

Reste morne. Dérobe-leur L'ivresse où ton âme se noie, Et sache imposer à ta joie La gravité de la douleur.

-Que ton rêve, lent, se balance, Doux et lent comme un encensoir, Parmi la profondeur du soir Mélancolique et du silence.

Que sans désirs et sans effrois Tes grands yeux où rien ne s'étonne Soient semblables aux jours d'automne :

Profonds, placides, ternes, froids ;

Et déplore les courtes fièvres Des amants ivres de chansons Qu'Avril revoit dans les buissons, La flamme aux yeux, le rire aux lèvres;

Car l'ombre est le cachot prudent Du bonheur si vite infidèle, Et le rire, c'est le bruit d'aile Que fait la joie en s'évadant !

230 SOIRS M-OROSES

LE JVfAUVAIS GUIDE

LE GUIDE

Au coup de fouet du vent qui lui cingle les reins La cavale se cabre, et rue, et mord les freins; Saute en croupe, et saisis la bête par ses crins !

LE VOYAGEUR

Cruel avertisseur, tu devances l'aurore !

C'est la veilleuse, et non le jour nouveau, qui dore

La tiédeur de Falcôve ensommeillée encore.

SOIRS MOROSES. 23i

LE GUIDE

Viens ! sors du lâche lit, viens ! romps l'étroit sommeil i Et, l'œil joyeux, regarde à l'orient vermeil Ta gloire se lever comme un jeune soleil !

LE VOYAGEUR

Longtemps elle m'aima la maison grave et bonne Où chaque meuble est cher autant qu'une personne. Où c'est avec un bruit connu que l'heure sonne.

LE GUIDE

Fouille le flanc qui fume à grands coups d'éperons. Louvres aux balcons d'or, sérails aux dômes ronds, Ils sont beaux, les palais que nous te bâtirons !

LE VOYAGEUR

Sous la grêle saulaie où l'aube se tamise, Jeanne passait avec des fleurs à sa chemise, Et c'était ma voisine, et c'était ma promise.

LE GUIDE

Là-bas, avec des bruits de baisers, par essaims, . Les lentes nudités des femmes aux beaux seins Se pâment dans la pourpre ardente des coussins !

LE VOYAGEUR

Hélas ! pour enchaîner ma fuite pécheresse,

Ma mère aux bras tremblants, qui sur le lit se dresse,

Prolonge dans le vent qui me suit sa caresse !

LE GUIDE

Laisse-la, puisque un dieu t'a marqué de son sceau, Geindre quelque vieii air, en tournant son fuseau. N'es-tu point las encore, homme, de ton berceau?

LE VOYAGEUR

Attends ! j'ai vu sombrer sous le flot qui le broie Mon frère, mon ami daas la peine et la joie; Grâce ! arrête ! Je veux le sauver ! Il se noie !

SOIRS MOROSES. â33

LE GUIDE

Dans un bruit glorieux de fête, par milliers, Prêtres et magistrats, barons et cavaliers; T'attendent seul au bas des royaux escaliers.

LE VOYAGEUR

Ab ! je cède. En av.ant ! plus loin 1 le sort m'emporte ! Cent héros vêtus d'or me feront une escorte.

Mon trésor est-il plein? Ma ville est-elle forte?

LE GUIDE

La voici ! Marche, ô roi des royaumes rêvés.

Sous les drapeaux des arcs, sur les fleurs des pavés. Frère des dieux, salut ! nous sommes arrivés.

LB VOYAGEUR

Quoi ! la nuit ? Quoi t le vide? Un ciel de poix surplombe

Une obscure rondeur terreuse qui se bombe

Auprès d'un trou plus noir qui s'enfonce... La tombe!

23i SOIRS MOROSKS.

LE GL'IDE

Oui, c'est elle. Et bénis son ombre, vain flambeau î Que demanderais-tu de meilleur, de plus beau, Ingrat mortel, îi qui t'a donné le tombeau?

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