‹ PoésiesChapitre 12 sur 177 · LE SONGE · texte numérisé non relu

LE SONGE

Quand autrefois dans cette arène, Où tout morte! suit son chemin, En coureur que la gloire entraîne, Je m'élançais, l'âme sereine, I n flambeau brillant à la main ;

Des Muses belliqueux élève, Quand je rêvais nobles assauts, Couronrie el laurier, lyre et glaive, Étendards poudreux qu'on enlève, Baisers cueillis sous des berceaux;

Parloul vainqueur, amant, poète, Pensais-je, hélas! que mon flambeau, Au lieu de triomphe et de fête,

N'éclairerait que ma défaite

Et mes ennuis jusqu'au tombeau'

La destinée à ma jeunesse Semblait sourire avec amour ; J'aimais la vie avec ivresse, Ainsi qu'on aime une maîtresse Avant la fin du premier jour.

11 a fui, mon rêve éphémère...

Tel, d'un sexe encore incertain, Un bel enfant près de sa mère Poursuit la ilatteuse chimère De son doux rêve du matin.

Tout s'éveille, et, lui, dort encore; Déjà pourtant il n'est plus nuit; L'aube blanchit devant l'Aurore; Sous l'oeil du bien qui la dévore, L'Aurore rougit et s'enfuit.

Il dort son sommeil d'innocence ; Avec l'aube son front blanchit ; Puis par degrés il se nuance Avec l'Aurore qui s'avance Et qui bientôt s'y réfléchit.

I n voile couvre sa prunelle Et cache le ciel à ses yeux; Mais un songe le lui révèle ; En songe, son àme étincelle Des rayons qui peignent les deux.

() roult\ coule, onde nouvelle, Suis mollement ion cours vermeil!

Peux-tu jamais couler plus belle Que sous la grotte maternelle, Aux premiers rayons du soleil'.'

Que j'aime ce front sans nuage, Qu'arrose un plus frais coloris!

Bel enfant, quel charmant présage Parmi les Heurs de ton visage Fait soudain éclore un souris?

Dans la vie encore ignorée As-tu cru voir un bonheur pur?

I n Ange le l'a-t-il montrée brillante, sereine, azurée, A travers ses ailes d'azur?

Ou quelque bonne fée Urgèle, Promettant palais et trésor Au tilleul mis sous sa tutelle.

Pour le promener t'aurait-elle Ravi sur son nuage d'or?

Mais le soleil suil sa carrière, El voilà qu'un rayon lancé he l'enfant perce la paupière:

Ses yeux s'ouvrent à la lumière :

Il pleure... le son^e est passé !

uE JOSEPH DELORME.

LE DEIINIER VOEU

Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoii être jeune. Sknvncouii. Oberman-

Vierge longtemps rêvée, amante, épouse, amie, Charmant fantôme, à qui mon enfance endormie

Dut son premier réveil ; Qui bien des fois mêlas, jeune et vive Inconnue, A nos jeux innocents la caresse ingénue

De ton baiser vermeil ;

Qui depuis, moins folâtre et plus belle avec l'âge, De loin me souriais dans l'onde delà plage,

Dans le nuage errant; Dont j'entendais la voix, de nuit, quand tout repose, Et dont je respirais sur le sein de la rose

Le soupir odorant ;

Étoile fugitive et toujours poursuivie; Ange mystérieux, qui marchais dans ma vie,

Me montrant le chemin, Et qui d'en haut penchant ton cou frais de rosée, Un doigt vers l'avenir, à mon âme épuisée

Semblais dire : Demain! —

Demain n'est [tas venu; je n'ose plus l'attendre. Mais si pourtant encor, fantôme doux et tendre. Demain pouvait venir;

Si je pouvais atteindre ici-bas ton image, D'un cœur rempli de toi mettre à tes pieds l'hommage, 0 vierge, et t'obtenir!...

Ah! ne l'espère peint;... ne crains peint que je veuille Entre tes doigts fleuris sécher la verte feuille

Hu bouton que tu tiens, Verseï un souffle froid sur tes destins rapides, Un poison dans Ion miel, et dans tes jours limpides

L'amertume des miens.

Un mal longtemps souffert me consume et me tue; Le chêne, dent toujours l'enfance fut battue

Par d'affreux ouragans, Le tronc nu, les rameaux tout noircis, n'est pas digne D'enlacer en ses bras et d'épouser la vigne

Aux festons élégants.

Non; c'en est fait, jamais! ni son regard timide, nu de l'astre d'amour tremble un rayon humide,

Ni son chaste entretien, Propos doux comme une onde, ardents comme mit; flamme Serments, soupirs, baisers, son beau corps, sa belle âme,

Non, rien, je ne veux rien!

bien, excepté l'aimer, l'adorer en silence;

Le soir, quand le zéphyr plus mollement balance

Les rameaux dans les buis.

Suivre de loin ses pas sur l'herbe défleurie, Épier les détours où fuit s;; rêverie,

L'entrevoir quelquefois;

Kl puis la saluer, lui sourire au passage, Et, par elle chargé d'un frivole message, Obéir en volanl ;

Dans un mouchoir perdu retrouver son haleine, Baiser son gant si fin ou l'amoureuse laine Qui toucha son cou blanc ;

Mais surtout, cher objet d'une plainte éternelle, Autour de toi veiller, te couvrir de mon aile,

Prier pour ton bonheur, Comme, auprès du berceau d'une fille chérie, Une veuve à genoux veille dans l'ombre et prie

La mère du Seigneur !

Ce sont là tous mes vœux, et j'en lais un encore : Qu'un jeune homme à l'œil noir, dont le front se décore

D'une mâle beauté; Qui rougit en parlant ; au cœur noble et fidèle ; Le même que souvent j'ai vu s'asseoir près d'elle

Et lire à son côté;

Qu'un soir il la rencontre au détour d'une allée, Surprise, et cachant mal l'émotion voilée

De son sein palpitant ; Qu'alors un regard vienne au regard se confondre, Écho parti d'une âme et pressé de répondre

À l'âme qui l'attend !

Aimez-vous, couple heureux, et profitez de l'heure; Pour plus d'un affligé qui souffre seul et pleure

Ce soir semblera long; Allez; l'ombre épaissie a voilé la charmille, El les sons de l'archet appellent la famille

Aux danses du salon.

Confiez vos soupirs aux forêts murmurantes, Et, la main dans la main, avec des voix mourantes Piulez longtemps d'amour;

Que d'ineffables mots, mille ardeurs empressées, Mille refus charmants gravent dans vos pensées L'aveu du premier jour!

Et moi qui la verrai revenir solitaire, Passer près de >a mère, et rougir, et se taire,

Et n'oser regarder ; Oui verrai son beau sein nager dans les délices, Et de ses yeux brillants les humides calices

Tout prêts à déborder;

Comme un vieillard témoin des plaisirs d'un autre âge, Qui sourit en pleurant et ressent moins l'outrage

De la caducité, Me laissant un instant ravir a son ivresse, J'adoucirai ma peine et noierai ma tristesse

En sa félicité.

ADIKl \ A LA POÉSIE

Rivage où ma frêle carène

\\;\it lui pour ne plus sortir,

Au large le flot me rentraine ;

Mon penchant sur tes bords m'enchaint

Faut-il rester? fàut-il partir?

I n soir (à peine, ô doux rivage, Deux printemps sont depuis passés)

Tu me recueillis du naufrage, Errant sans voile, et sous l'orage Ramant avec des bras lass's.

Oh ! qu'alors défaillait mon âme !

Combien de fois en ces moments Je souhaitai laisser la rame, Et, roulant au gré d'une lame, Rendre ma vie aux éléments!

Mais l'Espérance aux vœux timides Me tendit la main prés du bord ; Je baisais les sables humides, J'embrassais les rochers arides, Heureux de vivre et d'être au port.

Moins doux est à la jeune épouse Le lit où vont couler ses pleurs; Moins douce est la verte pelouse Qui, loin de la foule jalouse, Cache deux amants sous les Heurs.

l'ourlant ce n'est pas une plage Où croit le myrte, l'oranger; Ce n'est pas Tonde avec l'ombrage, Des colombes dans le feuillage, Des alcyons qu'on voit nager;

Ni l'aspect gracieux de l'anse Oui prête son charmant abri A la nacelle où se balance, De longues heures, en silence, Baïa, ton poêle chéri.

Mais, au lieu d'une tiède brise, Des vents L'orageuse rumeur Bat des rochers à tête grise, El de la vague qui se brise Gémil L'étemelle clameur.

Sur une grève désolée,

Pour tromper nies ennuis amers,

Tout le jour, ma lyre exilée

Répétait sa plainte mêlée

Au bruit monotone des mers.

Si parfois, après la tempête, Un rayon perçant le brouillard Donnait au jour un air de fête, Et, tombé d'en haut sur ma tète, Me réchauffait comme un vieillard,

Ma bouche alors aimait redire Un reste de songe amoureux; Sur ma lèvre errait un sourire; Un chant s'échappait de ma lyre, Comme un écho des temps heureux.

Lieux de repos et de tristesse Où j'espérais bientôt mourir, De vous laisser qui donc me presse?

Quelle voix me parle sans cesse El de lutter el de souffrir?

C'est qu'on n'a pas pour tout partagé De soupirer el de rêvef;

Que sur l'Océan sans rivage 11 faut poursuivre -mi voyage', Dût-on no jamais arriver.

Qu'importe que pour ma nacelle Ne batte aucun coeur virginal?

Qu'aucune main chère et fidèle Au haut du phare qui m'appelle N'attache en tremblant le fanal?

Qu'un soir, où ma voile attendue N'aura point blanchi sur les flots, Jamais une amante éperdue, Près de mon cadavre étendue, Ne le soulève avec sanglots ;

Et puis de sa tête baissée Tirant son long voile de deuil, N'en couvre ma tête glacée, Et longtemps baisée et pressée Ne la pose dans le cercueil?

Qu'importe? il faut rompre le câble; Il faut voguer, voguer toujours, Ramer d'un bras infatigable, Comme vers un port secourable, Vers le gouffre où tombent nos jours;

Où s'abîment tristesse et joie, Amer et riant souvenir ; Où, paré de crêpe et de soie, Notre mat s'agite, tournoie Et s'engloutit sans revenir.

Adieu donc, ô grève chérie ; Un instant encore, et je pars; Adieu plage toujours meurtrie Des flols et des vents en furie, Désert si doux ù mes regards'

Adieu douleur longue et profonde ; Adieu tant de jours écoulés A contempler l'écume et Tonde, A méditer le vent qui gronde, A pleurer les biens envolés !

Souvent, quand la brume abaissée Obscurcira le ciel couvert, Tu brilleras à ma pensée, Etoile dans ma nuit placée, 0 souvenir du mal souffert ;

Et durant sa course nouvelle, Mon âme, prêle à s'épuiser, Vers le passé tournant son aile, Comme une colombe fidèle, Sur loi viendra se reposer.

A MON AMI V. H. (victok hugo.)

Entends-tu ce long bruit doux comme une barmonie, Ce cri qu'à l'univers arraclie le génie

Trop longtemps combattu, Cri tout d'un coup sorti de la foule muette, Et qui porte à la gloire un nom de grand poêle,

Noble ami, l'entends-tu?

A l'étroit en ce inonde où rampent les fils d'Eve, Tandis que, l'œil au ciel, tu montes où t'enlève Ton essor souverain,

Que ton aile se joue aux flancs des noirs nuages, Lutte avec les éclairs, ou qu'à plaisir tu nages Dans un êther serein ;

Poussant ton vol sublime et planant, solitaire, Entre les voix d'en haut et l'écho de la terre,

Dis-moi, jeune vainqueur, Dis-moi, nous entends-tu? la clameur solennelle Va-t-elle dans la nue enfler d'orgueil ton aile

Et remuer ton cœur?

Ou bien, sans rien sentir de ce vain bruit qm passe, Plein des accords divins, le regard dans l'espace

Fixé sur un soleil, Plonges-tu, pour l'atteindre, en des Ilots de lumière, Et bientôt, t'y posant, laisses-tu ta paupière

S'y fermer au sommeil?

Oh! moi, je l'entends bien ce monde qui l'admire. Cri puissant! qu'il m'enivre, ami; qu'il me déchire!

Qu'il m'est cher et cruel !

Pour moi, pauvre déchu, réveillé d'un doux songe. L'aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge

Sans m'emporter au ciel !

Comme, un matin d'automne, on voit les hirondelles Accourir en volant, au rendez-vous fidèles,

Et sonner le départ; Aux champs, sur un vieux mur, près de quelque chapelle, On s'assemble, et la voix des premières appelle

Celles qui viennent tard.

Mais si, non loin de là, quelque jeune imprudente, Oui va rasant le sol de son aile pendante, S'est prise dans la glu,

Captive, elle entend tout : en bruyante assemblée On parle du voyage, et la marche est réglée, Et le départ conclu ;

On s'envole; ô douleur! adieu plage fleurie, Adieu printemps naissant de cette autre patrie

Si belle en notre hiver !

Il faut rester, subir la saison de détresse, Et l'enfant sans pitié qui frappe et qui caresse,

Et la cage de fer.

C'est mon emblème, ami ; . . . mais si, comme un bon frère, Du sein de ta splendeur à mon destin contraire

Tu veux bien compatir ; Si tu lis en mon cœur ce que je n'y puis lire, Et si ton amitié devine sur ma lyre

Ce qui n'en peut sortir;

C'est assez, c'est assez : jusqu'à l'heure où, mon Ame Secouant son limon et rallumant sa flamme

A la nuit des tombeaux, ,1e viendrai, le dernier et l'un des plus indignes, Te rejoindre, au milieu des aigles et des cygnes,

O toi, l'un des plus beaux !

SONNET

Enfant, je m'étais dit et souvent répété : « Jamais, jamais d'amour; c'est assez de la gloire ; « En des siècles sans nombre étendons ma mémoire, « Et semons ici-bas pour l'immortalité. »

Plus tard, je me disais : « Amour et volupté, « Allez, et gloire aussi ! que m'importe l'histoire? « Fantôme au laurier d'or, vierges au cou d'ivoire, « Je vous fuis pour l'étude et pour l'obscurité. »

Ainsi, jeune orgueilleux, ainsi longtemps disais— je ; Mais comme après l'hiver, en nos plaines, la neige Sous le soleil de mars fond au premier beau jour,

Je te vis, blonde Hélène, et dans ce cœur farouche. Aux rayons de tes yeux, au souffle de ta bouche, Aux soupirs de ta voix, tout fondit en amour.

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