‹ PoésiesChapitre 13 sur 177 · RETOUR A LA POÉSIE · texte numérisé non relu

RETOUR A LA POÉSIE

En vain j'ai fui la plage oisive; En vain ma rame avec effort Fatigue la vague plaintive ; Toujours ma nacelle dérive, El je reviens toujours au bord.

Pourtant je m'étais dit : « Courage !

« Osons vivre, sachons souffrir; « Soyons homme, et si vient l'orage, « Tant mieux, luttons, dût sous sa rage « L'esquif en éclats s'entr'ouvrir. »

Projets d'enfant ! sagesse antique '.

J'ai beau dans ma simplicité Jurer Mentor et le Portique ; Sans cesse une ombre fantastique Me rend ce bord que j'ai quitté.

De nuit, ù Phébé, quand tu n'oses Éclairer qu'à demi les Ilots, Comme une corbeille de roses Au berceau d'Aphrodite écloses, Je crois voir nager ma Délos.

Ces mêmes plages mensongères Reviennent encor voltigeant, Phébé, dans ces vapeurs légères Oui parfois semblent des bergères Dansant à ton autel d'argent.

Parmi les rougeurs de l'aurore (Iliaque matin je crois les voir; Le soleil me les montre encore Dans ces nuages que lui dore Au couchant la pourpre du soir.

A ma vision point de trêve !

Jusque sous des cieux obscurcis, A travers la brume, je rêve Au lieu de bosquets quelque grève Triste, bruyante, aux flancs noircis.

Ile sauvage ou fortunée, Toujours la même, ô lieu charmant, Vers toi ma boussole est tournée, Vers toi ma proue est ramenée Par un secret enchantement !

Toujours j'y reviens, soit que l'onde Grondant sous moi, pauvre nocher, Du sein d'une lame profonde Me jette comme une algue immonde Sur quelque débris de rocher ;

Soit que, plus molle et sans secousse, N'enflant ma voile qu'à demi, Elle me berce, elle me pousse Et me dépose dans la mousse Gomme un alcyon endormi.

Restons-y donc : un Dieu l'ordonne; Écoutons la plage gémir, Le flot qui bat, le ciel qui tonne, Et sous la brise monotone Écoutons mon âme frémir.

Trop longtemps incomplet génie, Disirait jusqu'au pied de l'autel, J'ai senti comme une agonie La lutte entre mon harmonie.

Et les bruits d'un monde mortel.

L'âme ressemble au lac immense De rocs sublimes entouré; Dessus, autour, ombre et silence; Mais que le prêtre vienne et lance In regard sur le flot sacré,

Que d'éelal derrière cette ombre, Et quel beau firmament reluit!

Plus l'œil plonge sous le flot sombre, Plus il voit d'étoiles sans nombre Dans ce qui lui semblait la nuit.

On emporte de ce rivage In saint effroi mêlé d'amour.

Pour l'œil tout plein de cette image Le soleil n'esl plu-; que nuage, Et pâle est la lueur du jour.

Souvent à des festins de joie, Convive malgré moi venu, \>^is sur des coussins de soie, La coupe eu main, je suis en proie An souci d'un mal inconnu.

Si le contagieux délire Effleure mon front moins obscur, Soudain au milieu d'un sourire, Pareil à ce Roi, je crois lire Des mots étranges sur un mur.

Les roses tombent de ma tète, De ma main les gâteaux de miel ; \ilieu le festin et la fête !

Je vais consulter le prophète .

0 Daniel ! ô Daniel !

Ineffaçable caractère

Que je trouve écrit en tout lieu :

Cruel et sublime mystère

Qui corrompt les dons de la terre

Et cache l'énigme de Dieu ;

Ln foule riante et sereine

Ne voit rien ou regarde ailleurs;

L'élu que le génie entraine

Est toujours, sans qu'on le comprenne,

En butte aux profanes railleurs.

De nuit, sur une tour obscure, Et sous la bise qui sifllait, Lorsqu'un fantôme à lourde armure, Poussant un lugubre murmure, Fit trois fois signe au jeune Hamlet ;

D'abord Hamlet, hors de lui-même, Recule, puis, le glaive en main, Revient et suit, hagard et blême, Ce spectre qu'il craint et qu'il aime, Et qui lui montre son chemin ;

Il le suit le long des murailles, Entre avec lui dans la forêt, Arrive au champ des funérailles, Et là s'émurent ses entrailles En entendant l'affreux secret.

Le matin, sa face pâlie Marquait un sinistre tourment; Chacun déplora sa folie, Et la désolée Opbélie Ne reconnut plus son amant.

Tel est le destin du poète :

Errer ici-bas égaré ; Invoquer le grand Interprète; Écouter la harpe secrète, Et se mirer au lac sacré !

SONNET

Sur un front de quinze ans les cheveux blonds d'Aline, Débordant le bandeau qui les voile;» nos yeux. Baignent des deux côtés ses sourcils gracieux : Tel un double ruisseau descend de la colline.

Et sa main, soutenant ce beau front qui s'incline, Aime. à jouer autour, cl dans les flots soyeux A noyer un doigt blanc, et l'ongle curieux Rase en glissant les bords où leur cours se dessine.

Mais, au sommet du Iront, où le flot séparé

Découle en deux ruisseaux cl montre un lit nacré, //

Là, je crois voir Amour voltiger sur la rive;

Nager la Volupté sur deux vagues d'azur; Ou sur un vert gazon, sur un sable d'or pur, La Rêverie assise, aux yeux bleus et pensive.

BONHEUB CHAMPÊTRE A mon ami K. T. de La II.

Lorsqu'un peu de loisir me rend à la campagne, Et qu'un beau soir d'automne, à travers champs, je gagne Les grands bois jaunissants;

Que le bruit de mes pas sur les feuilles séchées, Réveillant mille voix en mon âme cachées, Berce et calme mes sens;

Que je songe au bonheur, à ce flottant nuage Qu'un rayon de soleil de loin dore au passage

Et qu'emporte le vent ; Que je songe à la vie, à ces jeunes années Si fraîches d'espérance et si vite fanées ;

Souvent, alors, souvent.

Las de m'être égaré de clairière en clairière, Et d'avoir du long bois côtoyé la lisière,

Si soudain au délour J'aperçois, sur le seuil d'une cabane blanche, A table, un vigneron, joyeux comme au dimanche, Et ses fils à l'entour,

Je me dis : 0 bonheur ! pourtant j'en étais digne ! A l'ombre d'un pommier, au pied de cette vigne,

Et sous ce petit mur, Quelques amis, l'étude, à mon âme calmée Suffisaient; oui, c'est là près d'une épouse aimée

Qu'il fallait vivre obscur.

Je dis, et, tout marchant, je caresse mon rêve : Ma femme est jeune et belle, et son amour m'élève

Des fils qui me sont chers ; Ma maison au hameau, parmi toutes, est celle Où vous voyez un toit dont l'ardoise étincelle,

Et des contrevents verts.

Les matins de printemps, quand la rosée enivre Le gazon e.nbaumé, je sors avec un livre Par la porte du bois;

Les soirs d'hiver, autour du foyer qui pétille, A liante voix je lis à ma jeune famille Les récits d'autrefois.

Les champs, l'obscurité, des enfants, une femme, Nul regret du passé, nul désir en mon âme...

Ainsi je vais rêvant...

Mais j'ai vu du faubourg fumer les cheminées; •l'ai regagné la ville aux nuits illuminées

Et le pavé mouvant.

Adieu l'illusion! qu'elle était vaine et folle! Ce souffle matinal, ce parfum qui s'envole,

Ce gazon du chemin, Cette main à baiser, à presser dans la mienne, Tout cela, pour un jour, c'est enivrant; mais vienne,

Vienne le lendemain !

L'amour passe, et la fleur, où d'abord l'œil se pose, Pâlit sous le regard et n'est plus une rose ;

Le calice a jauni.

Et puis, quand l'homme est seul, loin du bruit et du inonde Du profond de son cœur plus haut s'élève et gronde

La voix de l'Infini.

Parle, que nous veux-tu, voix puissante et bizarre? Tantôt c'est un soupir, tantôt une fanfare,

Un chant, un cri de nuit ; Tantôt j'entends des chars emportés par des fées, Et tantôt c'est la Gloire agitant des trophées

Qui passe et qui s'enfuit.

L'enfclos qu'on aimait tant devient triste; on dessine Un palais fantastique, et, comme aux jours d'AIcine* Des lieux d'enchantement j

DE JOSEPH DELOIUIE. 63

Et bientôt, pour saisir la proie insaisissable, En idée on franchit monts et plaines de sable Sur un coursier fumant.

On s'élance, on retombe, on brûle sous l'ombrage ; Le cœur saigne et gémit ; en lui-même est l'orage

Dont les coups l'ont blessé.

La nuit, point de sommeil ; et l'épouse inquiète, l'assaut sa douce main sur le front du poëte,

Lui dit : « T'ai-je offensé? »

Parfois en un vallon où règne le silence,

Où l'ardeur qu'à midi d'aplomb le soleil lance

Meurt sur un vert rideau, L'on voit du sein d'un roc, qui s'ouvre en grotte obscure, Parmi la mousse et l'herbe, avec un long murmure

Jaillir un courant d'eau.

Pourtant jamais aux bords de l'onde murmurante, Malgré le poids du jour et la soif dévorante,

Ne boit le voyageur ; Jamais un front de vierge, incliné sur la rive, N'y mire, en se lavant, sa parure naïve

El sa chaste rougeur.

Car qu'importe la mousse, et l'ombre, et le silence, Et qu'en effleurant l'onde un souffle frais balance

Les rameaux sur son cours?

Cette onde dans sa source est comme du bitume; Elle brûle et dévore, et toujours elle écume,

Et bouillonne toujours.

Oi POESIES

SONNETS A madame **

La fine del mio amore fu gvj il salulo di queâta donna, ed in «jnello dimorara la bealhludine del fine di tutti i miei desiderj. Dante, Yilii nuove.

0 laissez-vous aimer!... ce n'est pas un retour, Ce n'est pas un aveu que mon ardeur réclame; Ce n'est pas de verser mon âme dans votre âme, Ni de vous enivrer des langueurs de l'amour;

(le n'est pas d'enlacer en mes bras le contour De ces bras, de ce sein; d'embraser de ma flamme Ces lèvres de corail si fraîches; non, Madame, Mon feu pour vous est pur, aussi pur que le jour.

Mais seulement, le soir, vous parler à la fête,

Et tout bas, bien longtemps, vers vous penchant la tète.

Murmurer de ces riens qui vous savent charmer;

Voir vos yeux indulgents plus mollement reluire; Puis prendre votre main, et, courant, vous conduire À la danse légère... 0 laissez-vous aimer!

Madame, il est donc vrai, vous n'avez pas voulu, Vous n'avez pas voulu comprendre mon doux rêve; Votre voix m'a glacé d'une parole brève, Et vos regards distraits dans mes yeux ont mal lu.

Madame, il m'est cruel de vous avoir déplu : Tout mon espoir s'éteint et mon malheur s'achève ; Mais vous, qu'en votre cœur nul regret ne s'élève, Ne dites pas : « Peut-être il aurait mieux valu... »

Croyez avoir bien fait; et, si pour quelque peine Vous pleurez, que ce soit pour un peigne d'ébène, Pour un bouquet perdu, pour un ruban gâté!

Ne connaissez jamais de peine plus amère; Que votre enfant vermeil joue à votre côté, Et pleure seulement de voir pleurer sa mère!

CAUSERIE AU BAL A la même.

Et je vous ai revue, et d'espérance avide J'ai rougi ; près de vous un fauteuil était vide ; Et votre œil sans courroux sur moi s'est reposé, Et je me suis assis, et nous avons causé :

,, — Que le bal est brillant, et qu'une beauté blonde, ;' Nonchalamment bercée au tournant d'une ronde, « Me plaît ! sa tète penche; elle traîne ses pas. ii — Vous, Madame, ce soir, vous ne dansez donc pas? « — Oui, j'aime qu'en valsant une tète s'incline: « J'aime sur un cou blanc la rouge cornaline, « Iles boutons d'oranger dans des cheveux tout noirs, a Les airs napolitains qu'on danse ici, les soirs; « Surtout j'aime ces deux dernières barcarolles ; « Hier on me les chantait, et j'en sais les paroles. « — Qu'un enfant dequatre ans, n'est-ce pas? dans un bal « Est charmant, quand, tout fier, et d'un pas inégal, « Il suit une beauté qui par la main le guide, « Et qui le baise après, rayonnant et timide. ci — Au milieu de ce bruit, comme votre enfant dort, « Madame! ses cheveux sont, au soir, d'un blond d'or. <i II sourit; en rêvant, lui passe une chimère; « Ilentr'ouvre un œil bleu : c'est bien l'œil de sa mère. » — Et mille autres propos. Mais qu'avez-vous déjà? l'ai cru revoir l'air froid qui souvent m'affligea. ' \\ons-nous donc fait mal? d'une voix qui soupire Ai— je effrayé ce cœur, ou d'un trop long sourire? \i-je parlé trop bas? ai-je d'un pied mutin ^gacé sous la robe un soulier de salin? Saisi trop vivement un éventail qui glisse? Serré la main qui fuit, au bord de la pelisse? Ai-je dit un seul mol de regrets et d'amours?.. . Mais qu'au moins nous causions et longtemps et toujours .

DE JOSEPH L) EU) Il ME. (il

Page 1