CHANSON
Dans des coins bleus parsemés d'or,
(Sans trop le dire) Il faut qu'on cache âme et trésor,
Et doux martyre.
Quand tout déborde en l'univers, Quand nul n'a honte ;
Quand la rumeur sur tous concerts Étouffe et monte;
Quand va l'injure au front d'acier,
Et la huée, Et la louange, au plus grossier
Prostituée;
Quand le talent trop virginal, S'il ne renie,
S'il ne baise au pied l'infernal, N'a qu'avanie ;
Quand c'est le règne du méchant,
Ou du cupide, Ou du cœur sourd pour qui le chant
N'est qu'un son vide;
Oh ! s'il se peut, s'il est encor
Lieux où l'on fuie, Dans des coins bleus parsemés d'or,
Cachons la vie !
Moi, j'en sais un, bien bleu, bien pur,
Où Beauté siège, Beauté sans fard, lis dans l'azur, Candeur de neige;
Ou Reine ou Muse, essor de cœur
Et fantaisie !
Valmore y vient, comme une sœur
En poésie.
Là, chaque jour, je veux venir,
0 Bien-aimée; Dans ton doux règne il faut tenir
L'âme enfermée;
Soumission, amour sans lin,
Joie ou martyre; Pleurs sur les mains, pleurs sur un sein
Qui bas soupire.
Quand votre père, octogénaire Apprend cpie vous viendrez visiter le manoir,
Ce front tout blanchi qu'on vénère De plaisir a rougi, comme d'un jeune espoir.
Ses yeux, où pâlit la lumière, Ont ressaisi le jour dans un éclair vermeil ,
Et d'une larme à sa paupière L'étincelle allumée a doublé le soleil.
11 vous attend : triomphe et joie !
Des rameaux sous vos pas! chaque marbre a sa Heur.
Le parvis luit, le toit flamboie, Et rien ne dit assez la fêle de son cœur.
Moi qui suis sans flambeaux de fête; Moi qui n'ai point de fleurs, qui n'ai point de manoir,
Et qui du seuil jusques au faîte N'ornerai jamais rien pour vous y recevoir;
Qui n'ai point d'arbres pour leur dire Ce qu'il faut agiter dans leurs tremblants sommets (1),
Ce qu'il faut taire ou qu'il faut bruire; Chez qui) même en passant, vous ne viendrez jamais;
Dans mon néant, ô ma Princesse, Oh ! du moins j'ai mon cœur, la plus haute des tours,
Votre idée y hante sans cesse; Vous entrez, vous restez, vous y montez toujours.
(1) Se rappeler le vers de TliL-ocrile dans YOarislys :
'Afàxlxlç tyjïo-Kt T£Ôv yifioi xi /.vitirAnCi.
Là, dans l'étroit et sûr espace, Vous monterez sans fin par l'infini degré ;
Amie, et si vous êtes lasse, Plus haut, montant toujours, je vous y porterai (1]
Plus que narcisse et pâle tubéreuse, Plus que blanc nénuphar aux troublantes odeurs, Doux sont à l'unie, après l'absence affreuse, L'heureux retour et l'haleine amoureuse De ma Beauté, la plus chaste des fleurs.
Parfum léger qui dit d'abord : Cestelle! Petit parfum qu'on distingue entre tous, Qu'à chaque brise on sent venir vers nous, Qu'on voit sortir de la tige fidèle :
L'air s'en embaume, et connaît l'Immortelle.
Mais qui dira l'autre parfum caché, Parfum mortel et d'amères délices, Qui fait pâlir nénuphars et narcisses?
Oh ! l'amant seul, à vos genoux penché, Sait le mystère et garde les supplices : Au fond de lui, c'est la fleur de désir, Par vous craintive, et si close au plaisir!
(1) Cette pièce a été publiée dans je ne sais plus lequel de mes volumes de prose et glissée au bas d'une page sous le couvert d'un autre nom, comme j'ai fait souvent. Elle est de moi, — de ce moi défunt que j'appelle Joseph Delorme.
Comment chanter quand l'Amie est en pleurs, En pleurs ardents, en cuisantes douleurs,
Quand l'insomnie, A son chevet, comme pour l'insulter, Chaque nuit, dresse une image bannie,
Comment chanter ?
D'un court sommeil quand un odieux rêve Toujours l'éveille, et debout la soulève :
Pâleur de mort!
Quand, plus étreint que ce vieillard de Troie, Sous deux serpents son noble cœur se tord
Comme une proie;
Tenant sa main que je n'ose baiser, Dans ma tendresse essayant d'apaiser
Son Apre veine, Quand j'ai senti passer un brusque effroi, Et ce beau sein ressaisi d'une peine
Qui n'est pas moi,
Comment chanter ? — Mais si la belle aimée S'est adoucie et par degrés calmée,
Si sa pâleur N'est plus qu'un charme où sourit l'amour même; Sans s'irriter, si sa molle douleur
Permet : Je Canne!
Si son regard le plus lent, le plus fin, Envoie au mien, dans un oubli divin, L'âme sacrée,
Et si sa lèvre, enflant ses beaux trésors, Semble mûrir pour l'heure désirée, On chante alors ;
On chante un peu, comme après une pluie L'oiseau mouillé dont l'aile se ressuie
Sous un rayon ; On chante aussi comme un rayon qui tremble, Qui craint qu'au ciel le fuyant tourbillon
Ne se rassemble.
Que si l'amie, heureuse d'écouter, Osait encore après moi répéter
Ce mot : Je Vaime !
Si tout son cœur, à la fin découvert, Tombait au mien dans un aveu suprême
D'un seul concert,
Chant du bonheur! ô quelle hymne de fête Pour couronner et bénir la conquête
A deux genoux !
À moins, à moins qu'à ce chant qui s'élance Ne se mêlât le murmure plus doux,
Ou le silence !