LES CHEVEUX GRIS
A Ninon.
J'écris; — dans mes papiers curieuse de liie, Approche lentement, penche-toi sans rien diie, Par-dessus mon épaule espionne ma main. — Eh! pourquoi t' exclamer après ce parchemin? Vois-tu pas que ma plume entretient mon notaire? Mais j'entends : il s'agit d'un terrible mystère ; Tu vois dans mes cheveux, dans ma barbe cachés Des poils gris. Bon ! tes yeux se détournent fâchés. Je vais sur quarante ans, maîtresse qui t'étonnes; Résignons-nous, ma chère, aux grêles des automnes. Tu soupires? Alors prends la pince d'acier, Et puis sur mes genoux la place qui te sied.
it>4 ELEGANCES
Tournons notre fauteuil d'abord vers la fenêtre.
Maintenant commençons; refais l'ex-petit-maître,
Épi le ton galant; verse ensuite un parfum,
Et frise doucement, frise ce nouveau brun. —
Que ta sorcellerie avec art me restaure!
A ton toucher déjà je me sens jeune encore.
Cependant qu'aux poils gris chassent tes jolis doigts.
Tiens, je veux t'en conter. — Sais-tu bien qu'autrefois,
Sous le père Abraham, vieillir était superbe ;
Un Juif à menton noir semblait un chanvre en herbe,
Il lui fallait blanchir; jusque-là, point d'amours!
Les femmes l'évitaient par les plus grands détours;
Tandis qu'un patriarche à la barbe de neige
Attirait de très loin un féminin cortège.
Que j'aurais aimé naître en ces temps généreux
Où les vieillards charmaient sous les palmiers hébreux !
Avant peu ton ami sera couleur de cierge;
Conçois-tu quel effet sur le coeur d'une vierge? —
Eh mais ! vous m'enlevez les bruns et non les gris !
Oui, de colère, exprès. Dévote, ai-je compris?
Mon conte offusque-t-il votre ferveur chrétienne ?
Vengez-vous Abraham ?.. . Oh! qu'à cela ne tienne,
Je citerai les Grecs ; mais vous, épiiez bien.
— Vivent les mentons blancs sous le soleil païen !
ÉLÉGANCES loS
L'hétère, qui réglait ses mœurs selon les sages. Forçait ses amoureux aux longs apprentissages; Un blondin l'agaçait — tel pour vous le verjus ; — « Blanchissez », disait-elle. Alors plus de refus! Témoin Anacréon, vénérable exemplaire Des barbons mûrs à point pour se mêler de plaire. Aussi, — tirez moins vite ! — amateur bientôt vieux. J'aurais dû, Grec au fond, finir chez mes aïeux. Ma moustache argentée, aux essences d'Asie, Affilerait ses crocs pour madame Aspasie ; Phryné préférerait leur oncle à mes neveux ; Laïs... j'ai cru sentir sa main dans mes cheveux. Holà! vous m'arrachez bruns et gris tout ensemble; Aux magots de Pékin voulez-vous qu'on ressemble? Dieu, tu pleures, méchante? Ah! la belle raison! Mon air léger t'inspire un orageux soupçon. A-t-on jamais versé plus follement ses larmes ? Parle : qui de nous deux aurait droit aux alarmes? Tes trente ans, nés d'hier, ont l'âge de Vénus, L'âge de ses hauts faits des dames trop connus ; Tandis que ton amant... tu l'as dit, je grisonne. Pour un rien, j'aurais l'air de Vulcain en personne; Et certe on plaint le sort du boiteux forgeron. — Oui, caresse à présent, chatte, fais ton ronron ;
ELEGANCES
Mets tes mains sur ma bouche et l'oblige à se taire... Assez ! je vais sortir; je cours chez mon notaire Demander un manoir où m'enclore avec vous Loin d'Adonis et loin de Mars, — je suis jaloux'