L'AMOUR ANACRÉONTIQUE
A une Dame.
Eh quoi! votre printemps sourit à mon automne, Y songez-vous, jeune beauté!
J'ai l'âge où le désir veut le jus de la tonne; Il faut Bacchus à ma gaîté.
Coupe en main, vous plaît-il me rajeunir l'ivresse?
Complotez donc avec le vin :
Osez dans le breuvage infuser la maîtresse;
Je vous devrai le feu divin.
D'abord me préparant vos vendanges vermeilles, Secondez la chaleur des cieux;
172 DERNIERES ELEGANCES
Ecartez les sarments, découvrez l'or des treilles, Que les fruits gonflent sous vos yeux.
Puis, vous-même cueillez, sur les jaunes ramures, Grappe par grappe, et, grain à grain,
De vos doigts effilés touchez aux rondeurs mûres, Comme aux perles de votre écrin.
Après, serrant les plis de la jupe en révolte
Plus qu'à mi-jambe retenus, Dans la cuve foulez la féconde récolte,
Oui, bacchante, avec les pieds nus.
Mais pensez à ma coupe avant que le vin coule.
Donnez vous-même son dessin :
Que l'ivoire assoupli discrètement la moule
Sur le galbe de votre sein.
Et, venant me l'offrir, que votre lèvre y louche!
Pour que, buveur à petits traits, Je baise humide encor l'endroit de votre bouche
Sur la forme de vos attraits.
DERNIERES ELEGANCES i y 3
Ivre alors j'oublîrai que mes tempes grisonnent,
Comme Anacréon de Téos; Et vous verrez trop tard que mes vers déraisonnent
D'avoir goûté le vin d'Eros.
Inédit.