‹ Poésies (volume 3)Chapitre 3 sur 124 · BATAILLE DE VINS · texte numérisé non relu

BATAILLE DE VINS

Je soupe à huis clos, enlre deux bouteilles,

Devant un homard.

Sauterne et Pomard

Ont l'esprit bavard ; Donnons-nous-en jusqu'aux oreilles!

Volontiers je cause avec les glougloux; Du blanc et du rouge alternons les coups, Soyons trois amis sans faire un jaloux.

« Moi, souffle le blanc dans son verre à patte,

J'ai l'art de conter ;

Veuille un peu goûter,

Je vais l'enchanter.

— Par moi l'on rit, et je m'en flatte, Chante le pourpré dans son rouge bord ; Je vais te ravir, goûte un peu, d'abord. — Parfait! mes amis, buvons à l'accord. »

Sauterne répond : « Je hais le mélange, Ne prends que mon cru ; L'autre est un bourru, Régal de ventru !

— J'exècre le gourmet qui change, Réplique Pomard; breuvage de sots Que ce conseiller d'ennuyeux propos!

— Eh quoi ! mes amis, déjà des gros mots? »

« Tu perds ton sang-froid, le Pomard excite, Dit le Bordelais ; Ces vins à couplets Troublent le palais.

— Sauterne endort, l'entrain te quitte, Fait le Bourguignon; avec leurs grands airs Ils glacent le cœur, ces flacons diserts.

— Vos débats, amis, m'agacent les nerfs! »

« Ton front devient lourd, rétorque Sauterne; Vois, le rouge agit :

La fièvre surgit ; Ta santé ci-gît.

— Effet du blanc! ton œil est terne, Riposte Pomard; ce gâte-repas

Conduit ta gaîté de vie à trépas.

— Assez, mes amis, ne m'achevez pas! »

« Quoi! tu laisserais un fond de bouteille?

Geint, toujours coulant.

Le Bordeaux dolent;

J'en suis tout tremblant.

— Tudieu ! quel affront pour ma treille! Jure le Bourgogne; ah! tu t'échappais Quand je verse encor? j'en deviens épais.

— Alors, mes amis, arrosons la paix. »

Je force à trinquer les rivaux de verre.

Mais à les pousser,

A trop les presser,

Je vais les casser.

Imprudemment je persévère :

Mes deux gobelets jettent les hauts cris; Sur le couvert tombe un tas de débris; Et je sors de table un tantinet gris.

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