BATAILLE DE VINS
Je soupe à huis clos, enlre deux bouteilles,
Devant un homard.
Sauterne et Pomard
Ont l'esprit bavard ; Donnons-nous-en jusqu'aux oreilles!
Volontiers je cause avec les glougloux; Du blanc et du rouge alternons les coups, Soyons trois amis sans faire un jaloux.
« Moi, souffle le blanc dans son verre à patte,
J'ai l'art de conter ;
Veuille un peu goûter,
Je vais l'enchanter.
— Par moi l'on rit, et je m'en flatte, Chante le pourpré dans son rouge bord ; Je vais te ravir, goûte un peu, d'abord. — Parfait! mes amis, buvons à l'accord. »
Sauterne répond : « Je hais le mélange, Ne prends que mon cru ; L'autre est un bourru, Régal de ventru !
— J'exècre le gourmet qui change, Réplique Pomard; breuvage de sots Que ce conseiller d'ennuyeux propos!
— Eh quoi ! mes amis, déjà des gros mots? »
« Tu perds ton sang-froid, le Pomard excite, Dit le Bordelais ; Ces vins à couplets Troublent le palais.
— Sauterne endort, l'entrain te quitte, Fait le Bourguignon; avec leurs grands airs Ils glacent le cœur, ces flacons diserts.
— Vos débats, amis, m'agacent les nerfs! »
« Ton front devient lourd, rétorque Sauterne; Vois, le rouge agit :
La fièvre surgit ; Ta santé ci-gît.
— Effet du blanc! ton œil est terne, Riposte Pomard; ce gâte-repas
Conduit ta gaîté de vie à trépas.
— Assez, mes amis, ne m'achevez pas! »
« Quoi! tu laisserais un fond de bouteille?
Geint, toujours coulant.
Le Bordeaux dolent;
J'en suis tout tremblant.
— Tudieu ! quel affront pour ma treille! Jure le Bourgogne; ah! tu t'échappais Quand je verse encor? j'en deviens épais.
— Alors, mes amis, arrosons la paix. »
Je force à trinquer les rivaux de verre.
Mais à les pousser,
A trop les presser,
Je vais les casser.
Imprudemment je persévère :
Mes deux gobelets jettent les hauts cris; Sur le couvert tombe un tas de débris; Et je sors de table un tantinet gris.