IDYLLE
Voyant venir Tircis, Chloé baisse la tête. Lui, des fleurs dans les doigts, comme pour une fête, L'interpelle : « Barbare, est-ce un vœu détesté Qui veille ainsi farouche à ta virginité? Dès qu'arrive un pasteur, derrière ta quenouille Tu caches ta contrainte, et le chanvre s'embrouille; Tel un cygne, ennuyé des mâles sur les eaux, Pour tromper leur ardeur plonge sous les roseaux. On maudira les flancs qui t'ont donné la vie, O vierge par mes soins sans espoir poursuivie ! Chez mon père pourtant tes yeux deviennent bons; Tu souris quand mon chien te cerne de ses bonds ; Ta voix rend mes chevreaux légers mieux que ma flûte ; Mais le brun chevricr, ton orgueil le rebute :
Suis-je là? tes regards perdent leur amitié ; Aussitôt ton sourire annonce la pitié; Ta voix, — j'ai beau prier, tu restes lèvres closes. Malheureux! j'apportais la primeur de mes roses; Tiens, voici mon bouquet : si ta main n'en veut pas, Je le jette à tes pieds, flétris-le sous tes pas. — Dans nos champs, la grandeur d'une colonne attire, Seule et blanche elle aussi, l'étranger qui l'admire. Que font à ce passant les prés de notre endroit! Mais pour nous l'herbe meurt autour du marbre froid, Et le pâtre attristé craint l'ombre meurtrière Comme tes durs refus, Chloé, fille de pierre. »
Elle alors : « Du pays n'es-tu pas le premier ?
De ton père le mien n'est-il plus le fermier?
Pour attaquer les loups et punir un outrage,
Qui donc, prompt comme toi, prodigue son courage ?
Et lorsque dans le buis ta bouche enfle le vent,
Te sais-tu sur la flûte un rival plus savant ?
A te voir triompher rien que par ta présence,
Les femmes t'avaient cru d'une divine essence;
Non, Tibur te réclame, et tu subis l'amour :
Heureuse qui te trouble ! On disait, l'autre jour,
Devant mon humble seuil, qu'on la nomme Glycère ;
Qu'une autre te plaisait qui se montra sévère. Si l'une d'entre nous t'opposa des dédains, Je ne la connais pas, mais combien je la plains ! Va, c'est plutôt Tircis, la colonne superbe Qu'une vigne hâtive entoure en chassant l'herbe. Comment peux-tu trouver l'ombre impure à côté, Quand il grandi: ce cep que mes mains ont planté? Le feuillage, empressé comme une jeune épouse, Serre le marbre ami d'une étreinte jalouse; Vers les fruits attendus il allonge ses bras; Les grappes vont fleurir, beau pâtre, et tu verras, Si m'exauce mon Dieu, des raisins cette année. »
— Et l'Amour entonnait : « Hymen, ô Hyménée ! »