A MA LECTRICE
« Seule avec moi, madame, où me lisez-vous là? Je devine : au boudoir, sur un moelleux sofa. Il trône dans vos mains, l'enviable exemplaire ; Tous mes vœux sont comblés s'il arrive à vous plaire. Mais pourquoi me tenir ? je vous fatigue ainsi ; Veuillez m'étendre un peu sur vos genoux. — Merci! Je nous sens rapprochés, et si près l'un de l'autre, Que mes vers, ces câlins, ont pour chaleur la vôtre. Vous soupirez, madame! Aussitôt, daignez voir Que la page en frémit comme ce blanc peignoir. Oh ! longtemps, bien longtemps, demeurons de la sorte ! Vous avez, n'est-ce pas, défendu votre porte? Tant ces jolis soupirs, couvés, que dis-je ! éclos Dans ce tissu léger, demandent le huis clos !
Je gagerais encor, pour compléter le charme, Qu'avant d'entrer chez vous le grand soleil désarme Et, confident courtois d'un couple embarrassé, Se glisse en clair-obscur par un store baissé. Maintenant, ma lectrice, offrons-nous cette fête Sur ce damas soyeux de perdre un peu !a tête. J'ai rêvé l'autre nuit un tout pareil amour; O vous, que n'est-ce à toi de lui donner le jour ! J'ai dit toi, — quel oubli! Je vous entends répondre : «Avec qui donc monsieur prétend-il me confondre?» — Las! madame, irez-vous, sur un mot regretté, Prendre un poète ému pour un vil effronté? Consultez, dans mes vers, mon portrait vu de face : Il représente un homme incapable d'audace, Discret, n'en doutez point, mais galant, — le beau mal ! — A mon tour, je pourrais vous peindre en idéal : Feuilleter ce recueil me montre une main fine ; Le lire, un regard vif dont la gaîté s'affine ; Lui sourire, une bouche où l'émail reluit pur; L'aimer, tous mes penchants. Concluons à coup sûr Que pour nous réunir le destin nous fît naître ; Mais, bon Dieu! dans Paris comment se reconnaître? Se chercher sans un guide, autant ne chercher pas; Tandis que, si madame osait le premier pas...
Pardon, Claire ou Sophie ou Berthe ou Jeanne ou Flore,
— Nom chéri dès qu'il est le vôtre et que j'implore, — Pardon! Et cependant, voulez-vous de l'auteur ? Apprenez mon adresse, elle est chez l'éditeur ;
Puis, — calmez-vous d'abord, ô liseuse affolée ! —
On m'écrit en changeant son anglaise en coulée.
« Quoi ! monsieur, vous écrire ? •> — Oui, bel astre ; autrement,
Vous brillez invisible au fond du firmament,
Et mon feu sans espoir flambe à la belle étoile.
Courage ! un billet doux ne sort qu'avec un voile,
Gazez, c'est entendu ; parlez d'une amitié ;
Ne signez pas, d'accord ! mais deux mots, par pitié !
Sur deux mots je m'acharne à trouver l'anonyme.
— Taisons le labyrinthe où mon ardeur s'escrime. — J'arrive, je suis là, vous baisant les genoux...
Ne crains rien, cher amour ; j'ai tiré les verrous ! »
Ah ! Buffon, quelle histoire agréable à poursuivre Si le style était l'homme en cet endroit du livre !