PROMENADE SENTIMENTALE AU LUXEMBOURG
Mai me surprend dans le jardin Où joua ma vie écolière.
Je flâne en zigzags, comme un lierre, Portant un touriste badin, Sterne, à la main.
Je lis comme l'Anglais voyage :
Distrait, à travers le récit J'arrête court, comme il écrit; Pour un minois, pour un corsage, Perdant la page.
Passe un parfum : le délateur M'indique une dame inconnue
A dix pas dans cette avenue.
— Preste, sous le bras du lecteur
Glisse l'auteur.
Elle devant, moi derrière elle, Nous gagnons l'endroit des lilas.
— Vous qu'on suit, ne l'entendez pas; Restez, oh ! restez naturelle,
Ma jeune belle ! —
Jeune et belle ? qui me l'a dit ?
Le sang agité dans ma veine.
Où vais-je? où son loisir m'entraîne.
Et que faire? un rêve inédit :
Mon cœur bondit !
A dame de cette apparence, Dont la trace sent le benjoin Et qu'escorte un valet de loin, Le faubourg Saint-Germain, je pense, Donna naissance.
Voyons sa main : — un petit gant De côté prend sa jupe rose ;
Et son pied ? — ici l'on arrose, Elle soulève un jupon blanc...
Quels pieds d'enfant !
Et quel charme dans la tournure !
L'écharpe de crêpe indien L'enguirlande sans cacher rien.
Et sa prestance ! et sa cambrure ! — Mais sa figure ?
Dix pas de plus, et je la voi; Hâtons la marche, allons, courage !
Chaque promeneur de passage Se retourne, l'admire ; et moi, Je crains, — mais quoi?
Ses fiertés ? oh ! non, je suppose La Joconde de Léonard :
La bouche sourit, le regard Velouté mollement se pose Sur toute chose.
Oui, j'imagine un pur Vinci :
Le sourire de sa maîtresse,
Les yeux dont sa Mona caresse.
J'ai peur : la dame, mon souci, Est-elle ainsi ?
Avançons ! — Esprit téméraire, Finis bien un songe enchanté ; Que vaudrait la réalité ?
Ecarte un mécompte vulgaire.
Qu'allais-je faire !
Non, non, je ne la verrai pas !
Simple illusion de mon âme, Cher fantôme, adieu, noble dame !
— Elle s'éloigne des lilas, Là-bas, là-bas.
Mon cœur résigné se soulève Au bruit consolant d'un jet d'eau ; Sous les marronniers en berceau Je reprends mon livre, et le rêve Distrait s'achève.