‹ PoésiesChapitre 62 sur 101 · PROMENADE SENTIMENTALE AU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

PROMENADE SENTIMENTALE AU LUXEMBOURG

Mai me surprend dans le jardin Où joua ma vie écolière.

Je flâne en zigzags, comme un lierre, Portant un touriste badin, Sterne, à la main.

Je lis comme l'Anglais voyage :

Distrait, à travers le récit J'arrête court, comme il écrit; Pour un minois, pour un corsage, Perdant la page.

Passe un parfum : le délateur M'indique une dame inconnue

A dix pas dans cette avenue.

— Preste, sous le bras du lecteur

Glisse l'auteur.

Elle devant, moi derrière elle, Nous gagnons l'endroit des lilas.

— Vous qu'on suit, ne l'entendez pas; Restez, oh ! restez naturelle,

Ma jeune belle ! —

Jeune et belle ? qui me l'a dit ?

Le sang agité dans ma veine.

Où vais-je? où son loisir m'entraîne.

Et que faire? un rêve inédit :

Mon cœur bondit !

A dame de cette apparence, Dont la trace sent le benjoin Et qu'escorte un valet de loin, Le faubourg Saint-Germain, je pense, Donna naissance.

Voyons sa main : — un petit gant De côté prend sa jupe rose ;

Et son pied ? — ici l'on arrose, Elle soulève un jupon blanc...

Quels pieds d'enfant !

Et quel charme dans la tournure !

L'écharpe de crêpe indien L'enguirlande sans cacher rien.

Et sa prestance ! et sa cambrure ! — Mais sa figure ?

Dix pas de plus, et je la voi; Hâtons la marche, allons, courage !

Chaque promeneur de passage Se retourne, l'admire ; et moi, Je crains, — mais quoi?

Ses fiertés ? oh ! non, je suppose La Joconde de Léonard :

La bouche sourit, le regard Velouté mollement se pose Sur toute chose.

Oui, j'imagine un pur Vinci :

Le sourire de sa maîtresse,

Les yeux dont sa Mona caresse.

J'ai peur : la dame, mon souci, Est-elle ainsi ?

Avançons ! — Esprit téméraire, Finis bien un songe enchanté ; Que vaudrait la réalité ?

Ecarte un mécompte vulgaire.

Qu'allais-je faire !

Non, non, je ne la verrai pas !

Simple illusion de mon âme, Cher fantôme, adieu, noble dame !

— Elle s'éloigne des lilas, Là-bas, là-bas.

Mon cœur résigné se soulève Au bruit consolant d'un jet d'eau ; Sous les marronniers en berceau Je reprends mon livre, et le rêve Distrait s'achève.

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