‹ Poésies (volume 2)Chapitre 18 sur 31 · LES RUINES DE DOMARTIN · texte numérisé non relu

LES RUINES DE DOMARTIN

Décembre affligeait la nature.

Près du foyer , trois voyageurs , Des vents écoutant le murmure, Bravaient l'automne et ses fureurs.

Debout, près d'eux, était Marie, Qui , pensive , les yeux baissait; Et la lampe se balançait Au plafond de l'hôtellerie.

Or , on parla d'un monastère , Qu'ils avaient contemplé long-temps Et dont le cloître solitaire S'ouvrait à tous les ouragans.

On ignorait , dans la contrée , Les motifs d'un tel abandon ;

Mais on croyait bien qu'au démon L'église même était livrée.

Plus d'une fois des clartés sombres Avaient brillé sur le clocher.

On avait vu de pâles ombres , Que l'on n'entendait point marcher Au fond d'une chapelle obscure , Un berger , s'étant endormi , Vit les morts lever à demi La pierre de leur sépulture.

Marie écoutait en silence Leurs longs récits bien effrayans.

Pour elle , dès sa tendre enfance , Le cloître était sans revenans.

Souriant aux craintes vulgaires , Elle aimait l'ombre des caveaux , Et sa main, le long des tombeaux .

Détachait des fleurs funéraires.

— Vous qui riez de notre crainte, Lui dit un des trois étrangers , De la mystérieuse enceinte Connaissez-vous bien les dangers ?

La frayeur que le cloitre inspire N'a que trop de realité; Ceux qui de nuit Font visité Ne s'avisent plus de sourire.

— J'y passerais la nuit entière, Dit-elle, et je rapporterais

Du milieu du vieux cimetière Un rameau du plus haut cyprès.

— Eh bien ! sans tarder davantage , Allez , il en est temps encor.

Je vous promets un anneau d'or Si vous nous montrez ce courage.

— Mais pourquoi Firmin, dit l'hôtesse Nous a-t-il quittés aujourd'hui ?....

— Mon fiancé ! clans l'ombre épaisse Je n'irais point seule avec lui.

Tout est calme dans la campagne :

Si vous me promettez l'anneau , Je pars , j'apporte le rameau....

Elle sort.... Que Dieu l'accompagne !

K 'entends-tu rien, jeune imprudente.

Qui t'alarme sur l'avenir?

Quelle est cette voix gémissante Dont la nuit vient de tressaillir?

C'est le hibou mélancolique , Chantre fidèle du trépas , Qui , frappé du bruit de tes pas , S'est enfui le long du portique.

De l'église silencieuse Elle a dépassé les vieux murs.

La nuit devient plus orageuse Et les nuages plus obscurs.

Le cloître s'ouvre devant elle , Appuyé sur ses longs arceaux ; Et les lourds piliers des tombeaux Soutiennent le toit qui chancelé.

C'était là pourtant qu'en automne Firmin, vers la chute du jour, Tenant la main qu'elle abandonne , Obtint l'aveu de son amour.

Aux lieux témoins de son ivresse Elle se repose un moment , Et l'image de son amant Des tombeaux charme la tristesse.

Un cri prochain et lamentable Glace tous ses membres d'horreur ; Ainsi hurle le misérable Dont un fer déchire le cœur.

La lune , perçant un nuage , Lui laisse voir deux meurtriers

( irt )

Qui , se penchant près des piliers Achèvent leur sanglant ouvrage.

Rassurés par les noires ombres

Du sanctuaire désolé ,

Ils enterraient dans les décombres

Celui qu'ils avaient immolé.

Tels , la nuit , de hideux fantômes ,

Heureux du tourment des mortels ,

Boivent dans leurs festins cruels

Et les pleurs et le sang des hommes.

L'un d'eux quitta l'œuvre homicide.

Le chapeau qui cachait ses traits , Emporté par le vent rapide , Etait tombé dans les cyprès.

Elle y court.... sa main frémissante Le saisit , détache un rameau.. . .

Tuis , s'enfuyant vers le hameau , Elle arrive et tombe mourante.

Quand clic revit la lumière , A l'hôtesse , aux trois voyageurs , De l'enceinte inliospitalière Elle raconta les horreurs.

— Conservez ce rameau funeste....

Vos présages étaient réels....

Des souvenirs longs et cruels

De mes jours vont troubler le reste

— Non, le ciel t'inspira peut-être Pour déjouer d'affreux complots.

Toi seule feras reconnaître Et la victime et les bourreaux.

Mais qu'aperçois- je ? — Elle s'écrie C'est le chapeau de l'assassin.

— On y lit le nom de Firmin .

Qui devait épouser Mario.

# Très de l'église formidable ,

Sous les murs mêmes du couvent .

Le corps mutile du coupable Se balance au soufle du vent.

Et quand revient l'anniversaire Du jour qui punit sa fureur , On entend des cris de douleur Dans les caveaux du sanctuaire.

La beauté qui fut sa victime A vu sa raison s'égarer.

Aux lieux où se commit le crime Seule elle vient souvent errer.

S'échappant des voûtes funèbres , Elle offre aux voyageurs surpris D'un cyprès les rameaux flétris , Et disparaît dans les ténèbres.

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