LES RUINES DE DOMARTIN
Décembre affligeait la nature.
Près du foyer , trois voyageurs , Des vents écoutant le murmure, Bravaient l'automne et ses fureurs.
Debout, près d'eux, était Marie, Qui , pensive , les yeux baissait; Et la lampe se balançait Au plafond de l'hôtellerie.
Or , on parla d'un monastère , Qu'ils avaient contemplé long-temps Et dont le cloître solitaire S'ouvrait à tous les ouragans.
On ignorait , dans la contrée , Les motifs d'un tel abandon ;
Mais on croyait bien qu'au démon L'église même était livrée.
Plus d'une fois des clartés sombres Avaient brillé sur le clocher.
On avait vu de pâles ombres , Que l'on n'entendait point marcher Au fond d'une chapelle obscure , Un berger , s'étant endormi , Vit les morts lever à demi La pierre de leur sépulture.
Marie écoutait en silence Leurs longs récits bien effrayans.
Pour elle , dès sa tendre enfance , Le cloître était sans revenans.
Souriant aux craintes vulgaires , Elle aimait l'ombre des caveaux , Et sa main, le long des tombeaux .
Détachait des fleurs funéraires.
— Vous qui riez de notre crainte, Lui dit un des trois étrangers , De la mystérieuse enceinte Connaissez-vous bien les dangers ?
La frayeur que le cloitre inspire N'a que trop de realité; Ceux qui de nuit Font visité Ne s'avisent plus de sourire.
— J'y passerais la nuit entière, Dit-elle, et je rapporterais
Du milieu du vieux cimetière Un rameau du plus haut cyprès.
— Eh bien ! sans tarder davantage , Allez , il en est temps encor.
Je vous promets un anneau d'or Si vous nous montrez ce courage.
— Mais pourquoi Firmin, dit l'hôtesse Nous a-t-il quittés aujourd'hui ?....
— Mon fiancé ! clans l'ombre épaisse Je n'irais point seule avec lui.
Tout est calme dans la campagne :
Si vous me promettez l'anneau , Je pars , j'apporte le rameau....
Elle sort.... Que Dieu l'accompagne !
K 'entends-tu rien, jeune imprudente.
Qui t'alarme sur l'avenir?
Quelle est cette voix gémissante Dont la nuit vient de tressaillir?
C'est le hibou mélancolique , Chantre fidèle du trépas , Qui , frappé du bruit de tes pas , S'est enfui le long du portique.
De l'église silencieuse Elle a dépassé les vieux murs.
La nuit devient plus orageuse Et les nuages plus obscurs.
Le cloître s'ouvre devant elle , Appuyé sur ses longs arceaux ; Et les lourds piliers des tombeaux Soutiennent le toit qui chancelé.
C'était là pourtant qu'en automne Firmin, vers la chute du jour, Tenant la main qu'elle abandonne , Obtint l'aveu de son amour.
Aux lieux témoins de son ivresse Elle se repose un moment , Et l'image de son amant Des tombeaux charme la tristesse.
Un cri prochain et lamentable Glace tous ses membres d'horreur ; Ainsi hurle le misérable Dont un fer déchire le cœur.
La lune , perçant un nuage , Lui laisse voir deux meurtriers
( irt )
Qui , se penchant près des piliers Achèvent leur sanglant ouvrage.
Rassurés par les noires ombres
Du sanctuaire désolé ,
Ils enterraient dans les décombres
Celui qu'ils avaient immolé.
Tels , la nuit , de hideux fantômes ,
Heureux du tourment des mortels ,
Boivent dans leurs festins cruels
Et les pleurs et le sang des hommes.
L'un d'eux quitta l'œuvre homicide.
Le chapeau qui cachait ses traits , Emporté par le vent rapide , Etait tombé dans les cyprès.
Elle y court.... sa main frémissante Le saisit , détache un rameau.. . .
Tuis , s'enfuyant vers le hameau , Elle arrive et tombe mourante.
Quand clic revit la lumière , A l'hôtesse , aux trois voyageurs , De l'enceinte inliospitalière Elle raconta les horreurs.
— Conservez ce rameau funeste....
Vos présages étaient réels....
Des souvenirs longs et cruels
De mes jours vont troubler le reste
— Non, le ciel t'inspira peut-être Pour déjouer d'affreux complots.
Toi seule feras reconnaître Et la victime et les bourreaux.
Mais qu'aperçois- je ? — Elle s'écrie C'est le chapeau de l'assassin.
— On y lit le nom de Firmin .
Qui devait épouser Mario.
# Très de l'église formidable ,
Sous les murs mêmes du couvent .
Le corps mutile du coupable Se balance au soufle du vent.
Et quand revient l'anniversaire Du jour qui punit sa fureur , On entend des cris de douleur Dans les caveaux du sanctuaire.
La beauté qui fut sa victime A vu sa raison s'égarer.
Aux lieux où se commit le crime Seule elle vient souvent errer.
S'échappant des voûtes funèbres , Elle offre aux voyageurs surpris D'un cyprès les rameaux flétris , Et disparaît dans les ténèbres.