‹ Poésies (volume 2)Chapitre 19 sur 31 · EDWIN ET EMMA · texte numérisé non relu

EDWIN ET EMMA

Il assemblez-vous dans la vallée obscure : De deux amans je dirai les malheurs.

Un ménestrel m'a conte l'aventure ; En la contant il répandait des pleurs.

L'ombre descend , le vent des nuits murmure , L'heure est propice au re'cit des douleurs !

— « Pourquoi gémir quand le bonheur commence 0 mon Emma, doux charme de mes jours ! Heureux long-temps de t'aimer en silence ,

Je sus me taire et t'adorer toujours; Mais dans la tombe, où finit sa puissance , Ma mère enfin laisse en paix nos amours. »

— « Pardonne , Edwin ; l'espérance étrangère Au cœur d'Emma pénètre lentement;

D'un sombre ennui rien ne saurait distraire Ce cœur glacé d'un noir pressentiment.

Même au tombeau , je crains toujours ta mère Vivante encore en son ressentiment.

«. D'un songe affreux le souvenir m'accable ; Un grand malheur, Edwin, pèse sur nous : J'ai vu , la nuit , une ombre lamentable , Qui , me glaçant d'un regard de courroux , S'est écrie* d'une voix redoutable :

« Ces deux amans ne seront point époux. »

Emma se tait. Dans son ame oppressée Le noble Edwin cache un trouble pareil. Trois fois , la nuit , sa paupière lassée Cédait à peine au besoin du sommeil , Le même songe offert à sa pensée Avait trois fois effrayé son réveil.

L'airain qui sonne au temple les appelle ; Il interrompt leurs sinistres discours.

Joyeux témoins de la fête nouvelle ,

Guerriers , barons , vassaux et troubadours Les attendaient au sein de la chapelle , Où le pasteur doit bénir leurs amours.

Auprès d'Edwin paraît la fiancée ,

Osant à peine espérer le bonheur ;

Humide encor , sa paupière est baissée ;

Sa marche est lente et ses traits sans couleur :

Les regards seuls de la foule empressée

Du front modeste enflammaient la pâleur.

« 0 mon Edwin ! époux que je révère , Jusqu'au tombeau je chérirai tes lois. a Elle avait dit : au fond du sanctuaire , Tous les tombeaux ont répété sa voix ; Et répondant à ce cri funéraire , Le glas des morts tinte et gémit trois fois.

La nuit s'écoule; et déjà voici l'heure Où vont finir les chants du troubadour. Aux deux époux s'ouvre enfin la demeure, Des voluptés mystérieux séjour;

C'est là qu'Edwin entraîne Emma qui pleure , Belle à la fols d'innocence et d'amour.

Viens, jeune époux, viens, de bonheur avide...

Mais il s'endort d'un sommeil accablant ;

Et près d'Edwin , inquiète et timide ,

A peine Emma s'est placée en tremblant :

Voilà soudain qu'une clarté livide

Le long du mur trace un sillon sanglant.

Je ne sais quoi de lugubre apparence Dans l'ombre épaisse a semblé se mouvoir. Minuit sonnait. Auprès d'Emma s'avance Un spectre affreux, traînant un linceul noir : Les bras croisés , il approche en silence , Et près du lit , terrible , il vient s'asseoir.

Edwin dormait — La pâle fiancée De son époux s'approche avec effroi :

Le front couvert d'une sueur glacée , Elle s'écrie : « Edwin réveille-toi. »

Edwin dormait — terrible et courroucée , L'ombre se lève et dit : « Écoute -moi :

• Fruit d'un amour que souilla l'adultère , De ton destin connais-tu bien l'horreur Soupçonnes-tu pour quel affreux mystère A votre amour j'opposais la rigueur ?

Femme d'Edwin , frémis , je suis ta mère ; Époux d'Emma , frémis , elle est ta sœur. »

Edwin s'éveille au cri qui l'épouvante.

La lune alors redoublait sa clarté :

Dieu ! quel réveil , quand l'ombre menaçante ,

Le poursuivant d'un regard irrité ,

Lui montre Emma , sa sœur et son amante ,

Pâle , immobile et morte à son côté !

Voici blanchir l'aurore matinale ;

Comme un brouillard, le spectre s'est dissous:

Mais en fuyant de la couche fatale ,

Les bras levés et l'œil plein de courroux ,

( 0 ) 11 s'écria d'une voix sépulcrale :

u Ces deux amants ne seront point époux

Le lendemain de cette nuit terrible , On attendit : ils ne parurent pas ; Dans les tourmens d'une agonie horrible , Ils étaient morts en se tendant les bras , Et sur les murs une main invisible Avait tracé l'arrêt de leur trépas.

Des serviteurs la troupe désolée , La nuit suivante , en cortège pieux , Les conduisit dans l'enceinte isolée Où du hameau reposent les aïeux , Et le pasteur , sur le noir mausolée , Grava ces mots : Passant , priez pour eux.

Un soir , dit-on , le pâtre du village De leur séjour osa franchir le seuil; Il les a vus au milieu de l'orage , S'entretenir , non loin de leur cercueil :

Puis , à pas lents , traverser le bocage Enveloppes dans le même linecuil

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