REGNAULT DE SAINT-JEAN D'ANGELY
(^uel est, aux rives de la Seine, Quand pâlit la clarté des deux , Ce mortel que la nuit ramène Sous ses voiles mystérieux?
Est-ce toi , victime innocente , Qui de l'amitié gémissante Viens terminer enfin le deuil :
Ou, vers le déclin du jour sombre, N'aurions-nous revu que ton ombre Ravie à l'exil du cercueil ?
Dans sa douloureuse agonie , Un épais nuage a couvert Ces yeux brûlans que le génie Armait de son rapide éclair.
De ses amis troupe pieuse , Près de sa couche douloureuse, Devancez le réveil du jour, Ou, dans ces funestes murailles, Demain le glas des funérailles Vous instruira de son retour.
Là , dans cette même demeure Où tu fus long-temps attendu , L'amitié te revoit, et pleure A l'aspect d'un ami rendu !
Tel, fuyant le sombre royaume, Un livide et muet fantôme, Triste, apparaît quelques momens ; Et, quand l'orient se colore, De l'infortuné qui l'implore Trompe les vains embrassemens.
Jouet d'une avare clémence , Il respire enfin, le banni!
Mais l'hymne du trépas commence Quand le chant d'exil a fini.
C'en est fait : de sa triste vie , Le doux soleil de la patrie N'a point rallumé le flambeau ; Et , dans cette France si chère , La pitié, tardive et sévère , N'a pu lui rendre qu'un tombeau.
Que de fois , dans sa rêverie ,
Au bord d'un rivage inhumain ,
D'une solitude chérie
Son âme a repris le chemin !
Combien de fois à sa pensée
La douce image retracée
Offrit ses tableaux mensongers;
Jusqu'à l'heure où l'aube naissante,
Dissipant la patrie absente ,
Lui r'ouvrait des cieux étrangers!
Au moins , quand la douce lumière
Échappe à ses yeux expirans ,
Qu'il soit la victime dernière
Offerte au courroux des tyrans.
Beaux lieux qu'ont invoqués ses plaintes ,
Est-ce pour des cendres éteintes
Que vos chemins sont aplanis ;
Et, bornant là notre espérance ,
Veulent-ils ne r'ouvrir la France
Qu'à l'ombre seule des bannis?
Toi , qui dérobant ma misère
Aux mépris des indifférens ,
Sous ton abri , longs-temps prospère ,
Recueillis mes destins errans;
Que de ton ombre désolée ,
Ces chants d'une musc exilée ,
Calment un instant la douleur;
Muet aux jours de ta puissance,
J'ai gardé ma reconnaissance
Pour ta cendre et pour ton malheur.