LA MORT DE BYRON
Ije guerrier qui meurt pour la patrie accomplit un no. Lie devoir. Il a droit aux larmes des vierges et aux regrets des braves. De grands honneurs sont rendus à sa dépouille. Le peuple en deuil suit le convoi, et un cri de douleur éclate de toutes parts quand il disparaît au sein de la terre , de la terre natale qu'il a si bien défendue.
Ainsi quand tu tombas , frappé à mort , intrépide Bozzaris , quand ils virent s'échapper à longs flots ton sang , pur comme celui de Léonidas , la désolation fut grande dans les cités des Hellènes. Toute la Grèce te pleura comme si elle n'avait eu que toi de soutien. Telle une
tendre mère qui, privée d'un de ses enfans, semble
ignorer ceux qui lui restent et n'éprouver d'amour que pour l'infortuné qui n'est plus.
Oui, sans doute , elle est belle, cette mort du citoyen. Mais où est le lâche qui voudrait la fuir , quand le clairon sonne aux armes ; quand les barbares violent la terre sacrée ; quand les cris des vierges déshonorées , des vieillards égorgés , percent de tous côtés les airs ; que le chaume du toit paternel pétille, embrasé par des torches sacrilèges ; que tous sont indistinctement massacrés , et celui qui a voulu se défendre et celui qui demande grâce à genoux; que rien n'est épargné, ni le palais, ni la cabane , ni l'autel , ni la tombe , ni le berceau ?
Qui voudrait braver les malédictions d'un père et laisser tomber le glaive qu'une femme lui apporte , le suppliant de la défendre? qui voudrait reculer quand ses frères avancent , abandonner les rangs sacrés , et choisir l'ignoble rôle de contemplateur d'une scène de carnage ? A un pareil monstre le prêtre même refuserait l'hostie sainte, comme à. un apostat : car qu'y a-t-il de plus impie , que de renier la cause de la liberté ?
Mais celui qui, jeune encore, fameux entre tous 1rs bardes célèbres , se fait le concitoyen d'un peuple opprime ; lui consacre et ses trésors, et son glaive et sa harpe ; et qui soudainement , à la fleur de l'âge , dans la vigueur du ge'nic, meurt épuisé de veilles, consume' de travaux , victime du plus généreux courage que jamais homme ait déployé, de quelles larmes amères, ô déplorables Hellènes ! ne devez-vous point arroser son tombeau! Quels souvenirs reconnaissans , quels regrets douloureux ne doit-il point laisser dans vos cœurs !
Jamais plus noble étranger n'aborda sur vos rivages , vous que tant d'étrangers illustres ont tour-à-tour visités! Jamais , ô Grèce ! ton sein ne porta d'enfant plus respectueux ni plus tendre , et cependant que de héros , que de martyrs n'as-tu pas vus naître , ô terre glorieuse , dont les cyprès mêmes sont si beaux !
D'abord il avait pleuré sur toi , avant que des héros ne sortissent de tes ruines ; avant que le bruit de tes chaînes brisées n'eût frappé son oreille ; avant que ta résurrection miraculeuse n'eût cxciîé la surprise et l'admiration de l'univers.
11 pleurait , et nous pleurions tous en l'écoutant ; il disait ta beauté fjétrie , ton ciel mélancolique et pur , tes tombeaux silencieux , tes îles si tristement riantes. C'est aux échos d'Abydos qu'il confiait les soupirs de Zulica, la triste fiancée; c'est sur les rives de la mer qui baigne Corinthe , qu'à la clarté de la lune, il guidait vers son farouche amant l'ombre pâle de Francesca.
Mais avec quel ravissement n'apprit- il pas que l'heure du réveil et de la vengeance avait enfin sonné pour toi ! n* 0 Grèce ! ce ne sont point seulement des larmes et des hymnes funèbres qu'il m'est donné désormais de t'ofliir. Ce n'est plus dans les ténèbres du passé que j'irai chercher les traces de ta gloire. Il ne s'agit plus d'évovoquer des ombres! Hellènes, devenus libres, vous êtes mes frères. Communs sont nos souvenirs, nos ressentimens , nos haines , nos espérances. Je pars : j'aiguiserai mon glaive sur la tombe de vos aïeux. »
« Adieu, ingrate patrie; toi qui n'auras pas mes cendres. Ne te prévaux point de ma gloire dans la postérité. Qu'ont de commun les signes inertes qu'inventa l'homme
et les inspirations qui descendent du ciel. J'écrivis avec le cœur d'un Grec : à la Grèce appartiendra toute ma renommée . «
Et il arrive, plein d'allégresse. Qu'il était beau d'enthousiasme et de génie, quand il prit place au milieu des frères de son choix! Quelle enivrante admiration il inspirait! Comme, à son arrivée, les espérances s'exaltèrent de toutes parts ! On eût dit que sa présence avait fixé le destin de la Grèce et que le règne du cimeterre était passé pour toujours.
La nuit, quand de pâles feux couronnaient les coteaux , au bruit monotone et mesuré des batteries , foudroyant par son ordre les forteresses vacillantes des tyrans, il méditait les chants sublimes qui devaient immortaliser les travaux des Hellènes ! Il assurait leur liberté présente , en même temps qu'il consacrait leur gloire à venir.
Appuyé sur sa longue carabine, le Suliote écoutait avec ravissement; et ces hymnes d'une langue inconnue apportaient à son oreille autre chose qu'un son vague et fugitif. Je. ne sais quoi l'avertissait qu'on y parlait de la
douce patrie , de la sainte liberté , et que c'était à ces chants du soldat étranger que l'obscur montagnard devrait peut-être de ne point mourir oublié.
Mais ces chants , qui les a suspendus ? Dors-tu , noble étranger? ou ce lit serait-il ton lit funèbre? Comme tes lèvres sont pâles , bien qu'elles semblent sourire ! Tes yeux sont ouverts, mais la pensée n'y rayonne plus. Hélas! il est trop vrai : il s'est arrêté pour toujours , ce cœur dont les battemens étaient si rapides.
Dans quelle affliction ton départ ne laisse-t-il pas tes tristes compagnons d'armes ! Défendue par toi , leur cause si noble s'ennoblissait encore. Les siècles ont vu si rarement de ces hommes qui , après avoir tiré de la lyre des sons mélodieux , enfoncent les épais bataillons , veillent la nuit , à la rosée du ciel , bravent les fatigues comme un soldat endurci : poètes merveilleux dont peu do poètes seraient dignes de célébrer les exploits !
Maintenant interrompez vos fêtes joyeuse*: il nV;t plus, l'ami , le défenseur, le chantre de votre gloire.
( 47 ) ttngt et un jours, dureront les cérémonies funèbres; nais les vingt et un jours écoules , les pleurs ne seront ">oint encore taris ; et le soleil éclairera le triomphe de a Grèce affranchie, ô Hellènes! bien avant qu'un tel nalheur soit effacé de votre souvenir.
Il fut grand , dans la foule des grands hommes dont a tombe a été creusée en terre étrangère. Il était poète :oreme il est donné à peu d'hommes de l'être. Actions, paroles et pensées , tout révélait en lui la race de ces génies sublimes qui veillent constamment sur les hauteurs. Comme l'aigle, s'il était fatigué de planer, il i'abattait sur des rochers dont les nuages dérobaient mx yeux la cime.
Destinée inconcevable ! tant de monstres décrépits surchargent maintenant l'univers ! De combien de rides le temps ne doit-il point sillonner le front d'un despote , ivant que la mort songe à en faire sa proie? et voilà me Byron s'arrête au milieu de sa vie ! Ils passent vite ,
es jours qu'on dévoue à la liberté. Les tyrans meurent
ioux d'ordinaire.
On dit que la veille de son trépas , son génie , comme la lampe près de s'éteindre, brilla tout- à -coup d'un éclat inoui : des vers sublimes lui échappèrent. Il chanta le croissant fugitif, le Péloponèse délivré; et puis son regard s'obscurcit tout-à-coup , et avec l'hymne prophétique l'âme immortelle s'envola vers les deux.
Quelle est aujourd'hui ta pensée, froide et mélancolique insulaire! toi qu'un imprévoyant amour associa naguères à sa destinée ; toi que le plus déchirant adieu ne put émouvoir; qui le bannis sans pitié de ton sein et du berceau de sa fille ; toi qui , punissant les erreurs comme des crimes , ne sus pas comprendre que le grand homme , beaucoup plus qu'un esprit vulgaire , souffre do maux et en fait souffrir!
Il est bien temps de verser des pleurs et de revêtir les habits du veuvage, toi qui, au lieu de t'élever jusqu'à lui , crus pouvoir faire entrer un tel génie dans le cercle étroit des idées domestiques; toi que je maudirais si , grâce aux souffrances dont tu l'abreuvas , il
n'avait trouve ces chants sublimes que le bonheur n'eût jamais pu lui inspirer. 4
Ombre du poète , encore un adieu ! La page où ta mort me fut révélée trembla dans mes mains, mouillée de larmes involontaires. Des voix plus fortes s'élèveront pour toi; cependant ne rejette pas mon hommage. Dans le beau pays qui gardera ta cendre, quand les magistrats fondaient un temple pour le héros bienfaiteur des hommes , le pasteur qui bénissait sa mémoire lui élevait aussi devant sa cabane un modeste autel de gazon.
IPSARA.
IPSARA.
Uui , je crois à la liberté ; Je crois à ses bienfaits, je crois à ses prodiges : I)e tant d'illusions j'ai vu fuir les prestiges !
Et c'est le seul qui m'est resté.
Mais tous ne sont pas faits pour elle ; II faut un pur encens ; il faut de nobles cœurs ; Ce ne sont pas des vœux , ce ne sont pas des pleurs
Qui font arriver l'immortelle :
Insensible au cri des douleurs , C'est le glaive à la main qu'elle veut qu'on l'appelle.
Le frivole habitant des campagnes d'Enna , Qui murmure et sourit, qui s'indigne et se cache, Qui s'incline en rebelle et se révolte en lâche , Crut l'aimer, et la profana.
Mais d'autres , grâce aux dieux , l'ont aimée et scrvic,jB Et d'un culte idolâtre et d'un pieux amour ;
Enfans d'une terre asservie ,
Ils ont su ramener le jour , Où les enfans de Sparte aux tyrans de l'Asie Vendaient , au prix du sang , l'accès de la patrie , Et d'un noble sourire accueillant le trépas , Au banquet des enfers suivaient Léonidas !
Oui , les Grecs de leur gloire antique
Ont retrouvé les beaux sentiers ;
Et d'un souvenir héroïque
Ils sont les dignes héritiers.
L'Hellène aux fils d'Europe à la fin se révèle Et d'un récent honneur il apparaît couvert ; Et j'ai cru contempler une fête nouvelle
Dans un cirque long-temps désert.
L'Ottoman avait dit dans sa stupide joie :
« Toute lpsara devient ma proie !
La valeur m'a trahi ; mais l'or m'a protégé.
^knbons sur la vieillesse, exterminons l'enfance ! Et, l'arrachant des bras de son père égorgé , Traînons la vierge pâle au marché de Byzance. »
Cherche dans l'esclavage un refuge au trépas ; Grec , il est temps encor ; voici des fers ; prononce !
Des Grecs écoutez la réponse :
« L'Ipsariote ne veut pas. »
A peine avait-il dit, que jaillit l'étincelle : L'extermination enveloppe à la fois ,
Dans une horreur universelle , Les vaincus , les vainqueurs, le Croissant et la Croix,
Oh ! si vous eussiez vu ces vastes funérailles ! Oh! si vous eussiez vu s'élancer les débris
Des corps mutilés et meurtris , Crouler des hauts remparts les pesantes murailles , La terre convulsive entrouvrir ses entrailles ,
Les brouillards , comme uu linceul noir , Des cieux dessérénés ensanglanter la face , La nuit, la mort , la foudre rmplir au loin l'espace
Et dans les flots brûlans les cadavres pleuvoir!
Ce ne fut qu'un moment : et puis , un long silence!... Le soleil , comme avant , paisible et radieux ,
Eclaira le triomphe immense
Des Grecs morts et victorieux.
Qui le premier d'entr'eux a dit le mot sublime ? Aucun : de tous les cœurs le mot s'est échappe;
D'un arrêt de mort unanime
Chaque citoyen s'est frappe'.
C'est ainsi qu'il est beau d'échapper à ses chaînes ;
Mais ceux qui , des îles prochaines , Sentirent sous leurs pas la terre retentir, S'arrêtent, assaillis d'un penser funéraire ,
Commencèrent à pressentir Qu'ils auraient ici bas à pleurer plus d'un frère , Qu'ils pourraient dans le ciel compter plus d'un marfy
Hellènes, le temps presse : abrégez vos alarmée;
Hâtez-vous de verser des larmes
Que tarisse et qu'expie un vertueux courroux.
Ils n'ont point dit : Pleurez ! ils ont dit : Vengez-nous !
Votre douleur , à vous , c'est la vaillance : Signalez votre deuil en cherchant les combats , Et sur vos amis morts ne vous lamentez pas , Comme ces nations qui n'ont plus d'espérance.
Soutiens mystérieux des vengeurs de la Croix , 0 vous , peuples captifs sur un autre rivage , rermettez-vous du moins cet excès de courage : Peuples ! battez des mains à l'insu de vos rois !
A leurs nobles succès la haine en vain s'oppose; Les poètes , du moins , n'ont point trahi leur cause. De ces fils d'Apollon , aux chœurs mélodieux , *• Ils ont 'enflammé le délire :
Et, comme autrefois leurs aïeux, Ils entrent dans les rangs aux accords de la lyre.