LA FAYETTE
Ije brick au vol agile a déployé ses ailes : Sur le liquide azur mollement applani
Il recueille en ses flancs fidèles
Un triomphateur , un banni.
De Washington l'auguste élève
Va toucher le sol révère Où dans ses jeunes mains étincela le glaive : Transfuge de l'Europe , où l'échafaud s'élève Pour la noble Amérique , où l'autel est paré.
Eh ! qui sait les nouveaux orages Qui pouvaient assaillir le déclin du héros ?
Qui sait ce que les rois lui réservaient d'outrages ! Olmutz n'a point encor comblé ses noirs cachots.
Sa voile à peine est reconnue,
Qu'une longue acclamation ,
Se prolongeant de nue en nue ,
Annonce en tous lieux la venue
De l'Ilote de la nation.
Sur les rives américaines ,
Cent mille voix républicaines Percent au loin les cicux de ces cris répétés : « Il vient , fuyant l'Europe et ses fanges immondes Il vient mourir ici, le héros des deux mondes ,
Vétéran de deux libertés. »
0 vous que des tyrans la faveur environne ,
Répondez ! qu'ont de précieux
Tous ces bienfaits capricieux , Humilians trésors jetés du haut d'un trône ,
Au prix de la noble couronne Que décerne un grand peuple à la face des cienx'
De graves souvenirs préoccupant son âme , Du passé fugitif il ressaisit la trame ;
Il songe aux temps évanouis ,
Lorsque jeune il quitta la France ,
Et qu'à ses regards éblouis
Tout se colorait d'espérance.
Modeste en son noble maintien , 11 marche vers l'asile où Washington repose , Détache sa couronne , et , confus , la dépose Au tombeau du soldat demeuré citoyen.
« Salut ombre à jamais bénie ,
Dit le vieillard agenouillé ; A tes nobles travaux bien jeune associé , Tu daignas me chérir; et l'âge et le génie
Disparut devant l'amitié.
Ici nos deux noms s'allièrent;
Ici nos glaives s'échangèrent; Voilà les beaux sillons qu'ont trempé nos sueurs ! Au moins , quand l'avenir épaissira son voile ,
De ta resplendissante étoile Je réfléchirai les lueurs. »
Et voyant de ses yeux une larme qui tombe ,
Le peuple, immobile à l'écart , Ainsi que La Fayette à l'aspect de la tombe ,
Se prosterne aux pieds du vieillard.
Bien qu'à jamais séparé d'elle ,
Par-delà les immenses mers , Conserve à ta patrie un souvenir fidèle. Esclave, je le sais, mais toujours noble et belle , Tes vertueux dédains lui seraient trop amers. Par d'indignes liens aujourd'hui piofanée, L'Eternel sans retour ne l'a point condamnée ; Livrée au vil fardeau d'un inquiet sommeil , Des songes généreux hâteront son réveil. Si de la liberté touchant enfin la cîme , En s'élançant trop haut , il tomba dans l'abîme ; L'abîme à tout jamais ne retient pas encor Ce peuple impatient d'un plus rapide essor :
Et dos tyrans , d'ailleurs , confondant la science , Celui qui tient leurs cœurs en ses puissantes mains ,
A ces arbitres des humains
Dieu prescrivit l'imprévoyance.
Et qu'importe , après tout , l'éclat dont aura lui
Un fatal et vain diadème ?
Le peuple impérissable , ainsi que Dieu lui-même ,
A l'éternité devant lui.