QUAI DE L*£COLE
— Et quand tout fut changé, le ciel, la terre et l'homme. Quand le berceau du monde en devint le cercueil, Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome De sa sombre avalanche étendit le linceul ; —
Regrettez* vous le temps où d'un siècle barbare
Naquit un siècle d*or, plus fertile et plus beau ?
Où le vieil univers fendit avec Lazare
De son front rajeuni la pierre du tombeau ?
Regi*ettez-vouS le temps où nos vieilles romances
Ouvraient leurs ailes d*or vers leur monde enchanté ,
Où tous nos monuments et toutes nos croyances
Portaient le manteau blanc de leur virginité ;
Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître ;
Où le palais du prince, et la maison du prêtre.
Portant la même croix sur leur front radieux.
Sortaient de la montagne en regardant les cieux ;
Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre,
S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre.
Sur l'orgue universel des peuples prosternés
entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés :
Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire ;
Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire
Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ;
Où la Vie était jeune, — où la Mort espérait ?
0 Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants ; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants ;
ROLLA.. t
Et je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Gomme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, ô Christ! à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux. Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés; L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombi*es, Jette au gouffre étemel tes anges mutilés. Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ; Sous ton divin tombeau le sol s^est dérobé : Ta gloire est morte, 6 Christ! et sur nos croix d'ébèuc Ton cadavre céleste en poussière est tombé !
Ëh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, El de pleurer, ô Christ ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi ! Oh ! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera ? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira ?
Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance . Nous attendons autant, nous avons plus perdu. Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense Pour la seconde fois Lazare est éteudu.*.
a POÉSIES.
Où donc est le Sauveur pour enlr'ouvrir nos tombes?
Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains,
Suspendant tout un peuple à ses haillons divins?
Où donc est le Cénacle? où donc les Catacombes?
Avec qui marche donc Tauréole de feu?
Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ?
Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine ?
Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu?
La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée.
Elle branle une tète aussi désespérée
Que lorsque Jean parut sur le sable des mers.
Et que la moribonde, à sa parole sainte
Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte,
Sentit bondir en elle un nouvel univers.
Les jours sont revenus de Claude et de Tibère;
Tout ici, comme alors, est mort avec le temps.
Et Saturne est au bout du sang de ses enfants ;
Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère,
Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité,
Elle fait son repos de sa stérilité.
be tous les débauchés de la ville du monde ^ Où le libertinage est à meilleur marché. De la plus vieille en vice et de la plus féconde, Je veux dire Paris, — le plus grand débauché Etait Jacques Rolla. — Jamais, dans les tavernes. Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes^ Plus indocile enfant ne s'était accoudé
Sur une table chaude ou sur un coup de dé.
Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie,
C'étaient ses passions; — il les laissait aller
Comme un pâtre assoupi regarde Teau couler .
Elles vivaient; — son corps était rhôtellerie
Où s^étaient attablés ces pâles voyageurs •
Tantôt pour y briser les lits et les murailles,
Pour s*y chercher dans l'ombre, et s'ouvrir les entrailles,
Comme des cerfe en rut et des gladiateurs :
Tantôt pour y chanter, en s'enivrant ensemble.
Comme de gais oiseaux qu'un coup de vent rassemble,
Et qui, pour vingt amours, n'ont qu'un arbuste en il «mus.
Le père de Rolla, gentillâtre imbécile.
L'avait fait élever comme un riche héritier.
Sans songer que lui-même, à sa petite ville.
Il avait de son bien mangé plus de moitié.
En sorte que Rolla, par un beau soir d'automne,
Se vil à dix-neuf ans maître de sa personne, —
Et n'ayant dans la main ni talent ni métief .
Il eût trouvé d'ailleurs tout travail impossible ;
Un gagne-pain quelconque, un métier de valet.
Soulevait sur sa lèvre un rire inextinguible.
Ainsi, mordant à même au peu qu'il possédait.
Il resta grand seigneur tel que Dieu l'avait fait.
Hercule, fatigué de sa tâche éternelle.
S'assit un jour, dit-on, entre un double chemin .
Il vit la Volupté qui lui tendait la main :
Il suivit la Vertu qui lui sembla plus bcWe.
Aiijoiird'lii/i rien n'est })eau, ni le maV m \e\Acw.
6 POASIBS.
Ce n'est pas notre temps qui s'arrête et qui doute ; Les siècles, en passant, ont fiiit leur pande toute Entre les deux sentiers, dont il ne reste rien.
Rolla fit k vingt ans ee qu'avaient fiiit ses pères.
Ce qu'on voit aux abords d'une grande cité.
Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetières;
C'est ainsi qu'en entrant dans la société
On trouve ses égouts. — La virginité sainte
S'y cache à tous les yeux sous une trij^ enceinte;
On voile la pudeur, mais la corruption
Y baise en plein soleil la prostitution.
Les hommes dans leur sein n'accueillent leur «emUable
Que lorsqu'il a trempé dans le fleuve fimgeux
L'acier chaste et brûlant du glaive redoutable
Qu'il a reçu du ciel pour se défendre d'eux.
Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe : L'habitude, qui fait de la vie un proverbe. Lui donnait la nausée. — Heureux ou malheureux. Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux L'audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées.
Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années. Il vécut au soleil sans se douter des lois; Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière. N'a, de Test au couchant, promené sur la terre Un plus large mépris des peuples et des rois.
Seul il JDarchait tout nu dans cette mascarade
Qu'on appelle la vie, en y parlant tout haut. Tel que la robe d'or du jeune Aicibiade, Son orgueil indolent, du palais au ruisseau, Traînait derrière lui comme un royal manteau.
Ce n'était pour personne un objet de mystère
Qu'il eût trois ans à vivre et qu'il mangeât son bien .
Le monde souriait en le regardant faire,
Et lui, qui le faisait, disait à l'ordinaire
Qu'il se ferait sauter quand il n'aurait plus rien.
C'était un noble cœur, naïf comme l'enfance, Bon comme la pitié, grand conmie l'espérance. Il ne voulut jamais croire à sa pauvi'eté. L'armure qu'il portait n'allait pas à sa taille ; Elle était bonne au plus pour un jour de bataille, Et ce jour-là fut court comme une nuit d'été.
Lorsque dans le désert la cavale sauvage.
Après trois jours de marche, attend un jour d'orage
Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux,
Le soleil est de plomb, les palmiers en silence
Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux.
Elle cherche son puits dans le désert immense.
Le soleil l'a séché ; sur le rocher brûlant.
Les lions hérissés dorment en grommelant.
Elle se sent .fléchir ; ses narines qui saignent
S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré
Vient boire avidement son sang décoloré.
Alors elle se couche, et ses grands "jewx ^*è\e\^«^V>
8 POfiSi ES.
Et le pâle désert roule sur son enfant
Les flots silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes
Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,
Qu'elle n'avait qu'à suivre et qu*à baisser le front ,
Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,
Et des puits dont le ciel n*a jamais vu le fond.
Si Dieu nous a tirés tous de la même fange,
(^.erte, il a dû pétrir dans une argile étrange
Et sécher aux rayons d'un soleil irrité
Cet être, quel qu'il soit, ou l'aigle, ou l'hirondelle.
Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile,
El qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté.
Est-ce sur de la neige, ou sur une statue,
Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue.
Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant ?
Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins l)lauc.
(i'est une enfant qui dort. — Sur ses lèvres ouvertes
Voltige par instant un faible et doux soupir ;
Un soupir plus léger que ceux des algues vertes
Quand, le soir, sur les mers voltige le zéphyr,
Kt 7110, sentant fléchir ses ailes embaumées
Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aîmées, Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.
C'est une enfant qui dort sous ces épais rideaux,
Une enfant de quinze ans, — presque une jeune femme ;
Rien n'est encor formé dans cet être charmant.
Le petit chérubin qui veille sur son âme
Doute s*il est son frère ou s'il est son amant.
Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière.
La croix de son collier repose dans sa main,
Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière,
Et qu'elle va la faire en s'éveillant demain.
Elle dort, r^;ardez : quel front noble et candide ! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide, Le ciel sur la beauté répandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur son cœur. N'est-ce pas que la nuit la rend encor plus belle ? Que ces molles clartés palpitent autour d'elle. Comme si, malgré lui, le sombre Esprit du soir Sentait sur ce beau corps frémir son manteau noir?
Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte Font tressaillir le cœur d'une terreur moins sainte, 0 vierge! que le bruit de tes soupirs légers. Regardez cette chambre et ces frais orangers, Ces livres, ce métier, cette branche bénite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix ; Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerile Dans ce mé]ancohqiie et chaste paradis?
N'est-ce pas qu*il est pur, le sommeil de l'enfance ? Que le ciel lui donna sa beauté pour défense? Que l'amour d'une vierge est une piété Conmie l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle. Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du séraphin jaloux qui veille à son c6té?
Si ce n'est pas ta mère, ô pâle jeune fille I Quelle est donc cette femme assise à ton chevet, Qui regarde l'horloge et l'âtre qui pétille, En secouant la tête et d'un air inquiet? Qu'attend-elle si tard ? — Pour qui, si c'est ta mère. S'en va-t-elle entr'ouvrir, depuis quelques instants. Ta porte et ton balcon... si ce n'est pour ton pèi-e? Et ton père, Marie, est mort depuis longtemps. Pour qui donc ces flacons, cette table fumante, Que, de ses propres mains, elle vient de servir? Pour qui donc ces flambeaux, et qui donc va venir?. Qui que ce soit, tu dors, tu n'es pas son amante. Les songes de tes nuits sont plus purs que le jour, Et trop jeunes encor pour te parler d'amour,
A qui donc ce manteau que cette femme essuie?
11 est couvert de boue et dégouttant de pluie ; C'est le lien, Maria, c'est celui d'une enfant.
Tes cheveux sont mouillés. Tes mains et ton visage Sont devenus vermeils au froid souffle du vent. Où donc t'en allais-tu par celte nuit d'orage ? Cotte femme n'est pas ta mère, assurément.
ROLLA. It
Silence ! on a parlé. Des femmes inconnues Ont entr'ouvert la porte, — et d'autres, demi-nues, Les cheveux en désordre et se traînant aux murs, Traversaient en sueur des corridors obscurs. Une lampe a bougé ; — les restes d'une orgie, Aux dernières lueurs de sa morne clarté, Sont apparus au fond d'un boudoir écarté. Les verres se heurtaient sur la nappe rougie ; La porte est retombée au bruit d'un rire afireux.
C*est une vision, n'est-il pas vrai, Marie ?
C'est un rêve insensé qui m'a frappé les yeux.
Tout repose, tout dort ; — cette femme est ta mère.
C'est le parfum des fleurs, c'est une huile légère
Qui baigne tes cheveux, et la chaste rougeur
Qui couvre ton beau front vient du sang de ton cœur.
Silence î quelqu'un frappe, — et, sur les dalles sombres, Un pas retentbsant fait tressaillir la nuit. Une lueur tremblante approche avec deux ombres... C'est toi, maigre Rolla.^ que viens- tu faire ici.'
0 Faust ! u'étais-lu pas prêt à quitter la terre Dans cette nuit d'angoisse où l'archange déchu, Sous son manteau de feu, comme une ombre légère. T'emporta dans l'espace à ses pieds suspendu ? N'avais-tu pas crié ton dernier anathème, Et, quand tu tressaillis au bruit des chants sacrés, N'avais-tu pas frappé, dans ton dernier blas-^Vv^îû» ^ Ton front sexagénaire à tes murs deVaVvc^^?
t2 POfiSIES.
Oui, le poison tremblait sur ta lèvre livide;
La Mort, qui t'escortait dans tes œuvres sans nom,
Avait à tes côtés descendu jusqu'au fond
La spirale sans fin de ton long suicide ;
Et, trop vieux pour s'ouvrir, ton cœur s'était brisé,
Comme un roc, en hiver, par la froidure usé.
Ton heure était venue, athée à barbe grise ;
L'arbre de ta science était déraciné.
L'ange exterminateur te vit avec surprise
Faire jaillir encor, pour te vendre au Damné,
Une goutte de sang de ton bras décharné.
Oh ! sur quel océan, sur quelle grotte obscure.
Sur quel bois d*aloès et de frais oliviers.
Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers,
Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure,
Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps,
Que celui qui passa sur ta tète blanchie,
Quand le ciel te donna de ressaisir la vie
Au manteau virginal d'une enfant de quinze ans ?
Quinze ans ! ô Roméo ! l'âge de Juliette I
L'âge où vous vous aimiez! où le vent du matin.
Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette,
I)er(^ait vos longs baisers et vos adieux sans fin !
Quinze ans ! — l'âge céleste où l'arbre de la vie,
Sous la tiède oasis du désert embaumé.
Baigne ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie,
Et, pour féconder l'air comme un palmier d'Asie,
N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé I
Quinze ans ! — l'âge où la femme, au jour de sa naissan
Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence,
AOLLA. 13
Si riche de beauté, que son père immortel De ses phalanges d*or en fit l'âge étemel!
Oh ! la fleur de TÉden, pourquoi Tas-tu fanée,
Insouciante enfiuit, belle Eve aux blonds cheveux?
Tout trahir et tout perdre était ta destinée ;
Tu fis ton Dieu mortel, et tu Ten aimas mieux.
Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore.
Tu sais trop bien qu'ailleurs c'est toi que l'homme adore ;
Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler.
Pour mourir sur son cœur, et pour l'en consoler!
Rolla considérait d'un œil mélancolique
La belle Marion dormant dans son grand lit ;
Je ne sais quoi d'horrible et presque diabolique
Le faisait jusqu'aux os frissonner malgré lui.
Marion coûtait cher. — Pour lui payer sa nuit,
Il avait dépense sa dernière pistole.
Ses amis le savaient. Lui-même, en arrivant,
Il s'était pria la main et donné sa parole
Que personne^ au grand jour, ne le verrait vivant.
Trois anS) -^les trois plus beaux de la belle jeunesse, ~
Trob ans de volupté, de délire et d'ivresse,
Allaient s'évanotdr comme un songe léger.
Gomme le chant lointain d'un oiseau passager.
Et cette triste nuit, — nuit de mort, — la dernière, —
Celle où l'agonisant fait encor sa prière,
Quand sa lèvre est muette, — où, pour le cotidamiié,
Tout est si près de Dieu, que tout est pardonné^ —
Il venait la passer chez une fille infâme,
Lui, chrétien, homme, fils d'uu homme I Et cette femme , Cet être misérable, un brin d'herbe, une enfant, Sur son cercueil ouvert dormait en l'attendant.
0 chaos étemel I prostituer l'enfance ! Ne valait-il pas mieux, sur ce lit sans défense, Balafrer ce beau coqis au tranchant d'une feux , Prendre ce cou de neige et lui tordre les os? Ne valait-il pas mieux lui poser sur la face Un masque de chaux vive avec un gant de fer, Que d'en faire un ruisseau limpide à la surface, Réfléchissant les fleurs et l'étoile qui passe, Et d'en salir le fond des poisons de l'enfer?
Oh ! qu'elle est belle encor ! quel trésor, ô nature ? Oh ! quel premier baiser l'Amour se préparait ! Quels doux fruits eût portés , quand sa fleur sera mûre, Cette beauté céleste, et quelle flamme pure Sur cette chaste lampe un jour s'éveillerait !
Pauvreté ! Pauvreté ! c'est toi la courtisane.
C'est toi qui dans ce lit as poussé cette enfant
Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane !
Regarde, — elle a prié ce soir en s'endormant...
Prié ! — Qui donc, grand Dieu ! C'est toi qu'en cette vie
Il faut qu'à deux genoux elle conjure et prie ;
C'est toi qui, chuchotant dans le souffle du vent,
Au milieu des sanglots d'une insomnie amère,
Es venue un beau soir murmurer à sa mère :
Cl Ta fille est belle et vierge, et tout cela se vend 1 »
Pour aller au sabbat, c'est toi qui Tas lavée,
Gomme on lave les morts pour les mettre au tombeau ;
C'est toi qui, cette nuit, quand elle est arrivée.
Aux lueurs des éclairs, courais sous son manteau !
Hélas ! qui peut savoir pour quelle destinée.
En lui donnant du pain, peut-être elle était née ?
D'un être sans pudeur ce n'est pas là le front
Rien d'impur ne germait sous cette fraîche aurore.
Pauvre fille I à quinze ans ses sens dormaient encore.
Son nom était Marie, et non pas Marion .
Ce qui l'a dégradée, hélas ! c'est la misère,
Et non l'amour de l'or. — Telle que là voilà
Sous les rideaux honteux de ce hideux repaire.
Dans cet infâme lit, elle donne à sa mère,
En rentrant au logis, ce qu'elle a gagné là.
Vous ne la plaignez pas, vous, feomies de ce monde ! Vous qui vivez gaiement dans une horreur profonde De tout ce qui n'est pas riche et gai comme vous ! Vous ne la plaignez pas, vous, mères de familles, Qui poussez les verrous aux portes de vos filles, Et cachez un amant sous le lit de l'époux ( Vos amours sont dorés, vivants et poétiques ; Vous en parlez, du moins, — vous n'êtes pas publiques. Vous n'avez jamais vu le spectre de la Faim Soulever en chantant les draps de votre couche, Et, de sa lèvre blême effleurant votre bouche. Demander un baiser pour un morceau de pain
0 mon siècle! est'H vrai que ce qu*oii Vft novV toc^
Se soit vu de tout temps? 0 fleuve impétueux! Tu portes à la mer des cadavres hideux i Ils flottent en silence, — et cette vieille terre, Qui voit rhumanité vivre et mourir ainsi, Autour de son soleil tournant dans son orbite. Vers son père immortel n'en monte pas plus vite, Pour tâcher de l'atteindre et de s'en plaindre à lui. Eh bien, lève-toi donc, puisqu'il en est ainsi, Lève-toi, les seins nus, belle prostituée. Le vin coule et pétille, et la brise du soir Berce tes rideaux blancs dans ton joyeux miroir. C'est une belle nuit, — c'est moi qui l'ai payée. Le Christ à son souper sentit moins de terreur Que je ne sens au mien de gaieté dans le cœur. Allons ! vive l'amour que l'ivresse accompagne ! Que tes baisers brûlants sentent le vin d'Espagne I^ Que l'esprit du vertige et les bruyants repas A l'ange du plaisir nous porte dans ses bras I Allons ! chantons Bacchus, l'amour et la folie I Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie ! Oublions et buvons ; — vive la liberté 1 Chantons l'or et la nuit, la vigne et la beauté !
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ? Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire; Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.
KOLLÀ. 17
11 est tombé sur nous, cet édifice immeuse
Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour.
La Mort devait t'attendre avec impatience,
Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour ;
Vous devez vous aimer d'un infernal amour.
Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale
Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,
Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle
Dans un cloître désert ou dans un vieux château ?
Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,
Ces murs silencieux, ces autels désolés,
Que pour l'éternité ton souffle a dépeuplés?
Que te disent les croix .' que te dit le Messie?
Oh ! saigue-t-il encor, quand, pour le déclouer,
Sur son arbre tremblant, comme une fleur flétrie,
Ton spectre dans la nuit revient le secouer?
Crois-tu ta mission dignement accomplie.
Et comme rÉtemel, à la création,
Trouves-tu que c'est bien, et que ton œuvre est bon ?
Au festin de mon hôte alors je te convie.
Tu n'as qu'à te lever; — quelqu'un soupe ce soir
Chez qui le Conmiandeur peut frapper et s'asseoir.
Entends-tu soupirer ces enfants qui s'embrassent ?
On dirait, dans l'étreinte où leurs bras nus s'enlaceutf
Par une double vie un seul corps animé.
Des sanglots inouïs, des plaintes oppressées,
Ouvrent eif frissonnant leurs lèvres insensées.
En les baisant au front le Plaisir s'est çàmé.
Ils sont jeunes et beaux, et, rieu qu'&\e& eiA!&v\À\^s
(domine un pavillou d'or le ciel devrait descendre : Regarde! — ils n'aiment pas, ils n'ont jamais aimé.
Où les ont-ils appris, ces mots si pleins de charmes,
Que la volupté seule, au milieu de ses larmes,
A le droit de répandre et de balbutier ?
0 femme 1 étrange objet de joie et de supplice 1
Mystérieux autel où, dans le sacrifice.
Ou entend tour à tour blasphémer et prier I
Dis-moi, dans quel écho, dans quel air vivent-elles,
Ces paroles sans nom, et pourtant étemelles,
Qui ne sont qu'un délire, et depuis cinq mille ans
Se suspendent encore aux lèvres des amants ?
0 profanation 1 point d'amour, et deux anges ! Deux cœurs purs comme l'or, que les saintes phalanges Porteraient à leur père en voyant leur beauté I Point d'amour! et des pleurs ! et la nuit qui murmure, Et le vent qui frémit, et tonte la nature Qui pâlit de plaisir, qui boit la volupté î Et des parfums fumants, et des flacons à terre. Et des baisers sans noml)re, et peut-être, ô misère ! Un malheureux de plus ([ui maudira le jour. . Point d'apour! et partout le spectre de l'amour!
Cloitres silencieux, voûtes des monastères, C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer! Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres, Que jamais lèvre en feu n'a baisés sans pâmer. Oh ! venez donc rouvrir vos profondes ewlYa^vlW*
A ces deux eiiiants-là qui ch^chent le plaisir Sur un lit qui n'est bon qu'à donnir ou mourir ;: Frappez-leur donc le cœur sur vos saintes murailles. Que la haire sanglante y fasse entrer ses dons. Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales, Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux 11 leur faudrait user de pierres sépulcrales Avant de soupçonner qu'on aime comme vous!
Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à pleins cœurs, moines mystérieux ! La tête du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux, Et, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment I oh ! vous étiez heureux !
Vois-tu, vieil Arouet ? cet homme plein de vie^ Qui de baisers ardents couvre ce sein si beau. Sera couché demain dans un étroit tombeau. ^ Jetterais-tu sur lui quelques regards d'envie? Sois tranquille, il t'a lu. Rien ne peut lui donner Ni consolation ni lueur d'espérance.
Si l'incrédulité devient une science.
On parlera de Jacque, et, sans la profaner^ Dans ta tombe, ce soir, tu pourrais l'emmienef .
Penses-tu cependant que si quelque croyance.
Si le plus léger fil le retenait encor.
Il viendrait sur ce lit prostituer sa moTl?