P0É:>1ES
Sa mort 1 — Ah ! laisse-lui la plus faible peusée
Qu'elle n'est qu*ua passage à quelque lieu d'horreur,
Au plus affreux, qu'importe? il n'eu aura pas peur ;
Il la relèvera, la jeune fiancée,
Il la regardera dans l'espace élancée,
Porter au Dieu vivant la clef d'or de son cœur !
Voilà pourtant ton œuvi<e, Arouet, voilà Thomme Tel que tu l'as voulu. — C'est dans ce siècle-ci, C'est d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi. Quand Brutus s'écria sur les débris de Rome * (i Vertu, tu n'es qu'un nom 1 » il ne blasphéma pas. Il avait tout perdu, sa gloire et sa patrie. Son beau rêve adoré, sa liberté chérie, Sa Portia, son Cassius, sou sang et ses soldats *, Il ne voulait plus croire aux choses de la terre. Mais, quand il se vit seul, assis sur une pierre, En songeant à la mort, il regarda les cieux. Il n'avait rien perdu dans cet espace immense ; Sou cœur y respirait un air plein d'espérance ; Il lui restait encor sou épée et ses dieux.
Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides ? Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides. Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ? Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe. Quand vous jetiez au veut la sanglante colombe Qui tombe en tournoyant dans l'abîme éternel.' Vous vouliez pétrir l'honmie à votre fantaisie ; Vous vouliez faire un monde. — Ehbien^ vous l'avez
Votre monde est superbe, et votre homme est parfait ! Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ; Vous avez sagement taillé Tarbre de vie : Tout est bien balayé sur vos chemins de fer. Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air. Vous y faites vibrer de sublimes paroles ; Elles flottent au loin dans les vents empestés, nies ont ébranlé de terribles idoles ; Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés. . L'hypocrisie est morte; on ne croit plus aux prêtres; Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu. Le noble n*est plus fier du sang de ses ancêtres ; Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu. On ne mutile plus la pensée et la scène , On a mis au plein vent l'intelligence humaine ; Mais le peuple voudra des combats de taïu'eau. Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste, On n'est plus assez fou pour se faire trappiste ; Mais on fait comme Escousse , on allume un réchaud.
Quand RoUa sur les toits vit le soleil paraître.
Il alla s*appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler.
11 courba son front pâle, et resta sans parler.
En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues ;
Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues
Fendirent en lambeaux le voile aux \A\% satv^vcvV?'.
Un groupe délaissé de chanteurs ambulants
Murmurait sur la place une ancienne romance.
Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans
Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance !
(iOnmie ils dévorent tout ! comme on se sent loin d*eux !
(iOmme on baisse la tête en les trouvante vieux !
Sont-ce là tes soupirs, uoir Esprit des ruines?
Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots ?
Ah ! comme ils voltigeaient, frais et légers oueaux.
Sur le palais doré des amours enfantines !
('.omme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés,
Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés!
Kolla se détourna pour regarder Marie.
Elle se trouvait lasse, et s'était rendormie. Ainsi tous deux fuyaient les cruautés du sort, L'enfant dans le sommeil, et l'homme dans la mort !
Quand le soleil se lève aux beaux jours de l'automne, Les neiges sous ses pas paraissent s'embraser. Les épaules d'argent de la nuit qui frissonne Se couvrent de rougeur sous son premier baiser. Tel frissonne le corps d'une chaste pucelle , Quand dans les soirs d'été le sang lui porte au cœur. Tel le moindre désir qui l'efûeure de l'aile Met un voile de pourpre à la sainte pudeur. Koi du monde, ô soleil ! la terre est ta maîtresse ; Ta sœur dans ses bras nus l'endort à ton côté ; Tu n'as voulu pour toi l'éternelle jeunesse Qu'afm de lui verser l'éternelle beauté !
Vous qui volez là-bas, légères hiroudelles, Dites-moi, dites-moi, pourquoi vais-je mourir? Oh ! l'affreux suicide t oh ! si j'avais des ailes, Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir ! Dites-moi, terre et cieux, qu'est-ce donc que l'aurore ? Qu'importe un jour de plus à ce vieil univers? Dites-moi, verts gazons, dites-moi, sombres mers, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vous donc en vous Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux ? 0 terre ! à ton soleil qui donc t'a fiancée ? Que chantent tes oiseaux? que pleure ta rosée? Pourquoi de tes amours viens^tu m'eutretenir? Que me voulez*vous tous, à moi qui vais mourir?
Et pourquoi donc aimer? Pourquoi ce mot terrible Revensitoil sans cesse à l'esprit de Rolla? Quels étranges accords, quelle voix invisible Venaient le murmurer, quand la mort était là ?
A lui, qui, débauché jusques à la folie,
Et dans les cabarets vivant au jour le jour,
Aussi facilement qu'il méprisait la vie
Faisait gloire et métier de mépriser l'amour !
A lui, qui regardait ce mot comme une injure,
Et, comme un vieux soldat vous montre une blessure,
Montrait avec orgueil le rocher de son cœur,
Où n'avait pas germé la plus chétive fleur !
A lui, qui n'avait eu ni logis ni maîtresse.
Qui vivait en plein air en défiant sou sovX ,
24 POÉSI^ES.
Et qui laissait le vent secouer sa jeunesse, Comme une feuille sèche an pied d'un arbre mort!
Et maintenant que l'homme avait TÎdé son ireiTe, Qu'il venait dans un bouge, à son heure deAiîère, Chercher un lit de mort où l'on pAt blasphèmet; Quand tout était fini, quand la nuit étemdie Attendait de ses jours la dernière étincelle , Qui donc au moribond osait parler d'aimer ?
Lorsque le jeune aiglon, voyant partir sa mère.
En la suivant des yeux s'avance au bord du nfd ,
Qui donc lui dit alors qu'il peut quitter la terre,
Et sauter dans le ciel déployé devant lui ?
Qui donc lui parle bas, l'encourage et l'appelle?
Il n'a jamais ouvert sa serre ni son aile;
Il sait qu'il est aiglon; — le vent passe, il le suit.
n naît sous le soleil des âmes dégradées.
Comme il nait des chacals, des chiens et des serpents.
Qui meurent dans la fange où leurs mères sont nées,
Le ventre tout gonflé de leurs œub malfaisants.
La nature a besoin de leurs sales lignées,
Pour engraisser la terre autour de ses tombeaux.
Chercher ses diamants, et nourrir ses corbeaux.
Mais, quand elle pétrit ses nobles créatures. Elle qui voit là-haut comme on vit ici-bas, I Elle sait des secrets qui les font assez pures Pour que le monde entier ne les lui souille pas. Le moule en est d'airain, si Tcspèce en est rare.
Elle peut les plonger dans ses plus noirs marais ; Elle sait ce que vaut son marbre de Carrare , Et que les eaux du ciel ne Tentament jamais.
Il peut s*assimiler au débauché vulgaire, Celui que le ciseau de la commune mère A taillé dans les flancs de ses plus purs granits. Il peut pendant trois ans étouffer sa pensée. Dans la nuit de son cœur la vipère glacée Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis.
Nègres de Saint-Domingue, après combien d'années
De farouche silence et de stupidité,
Vos peuplades sans nombre, au soleil enchaînées,
Se sont-elles de terre enfin déracinées
Au souffle de la haine et de la liberté ?
C'est ainsi qu'aujourd'hui s'éveillent tes pensées,
0 Rolla ! c'est ainsi que bondissent tes fers ,
Et que devant tes yeux des torches insensées
Courent à l'infini, traversant les déserts.
Écrase maintenant les débris de ta vie ;
Écorche tes pieds nus sur tes flacons brisés ;
Et dans le dernier toast de ta dernière orgie.
Étouffe le néant dans tes bras épuisés.
Le néant ! le néant ! vois-tu son ombre immense
Qui ronge le soleil sur son axe enflammé ?
L'ombre gagne! il s'éteint, — l'éternité commence.
Tu n'aimeras jamais, toi qui n'as point aimé.
Rolla, pâle et tremblant, referma \a CYCÛ«»è.e.
Il brisa sur sa tige un pamTe dahlia.
<( J'aime, lui dit la fleur, et je meurs embrasée
Des baisers du zéphyr, qui me relèvera.
J'ai jeté loin de moi, quand je me suis parée.
Les éléments impurs qui souillaient ma fraîcheur.
Il m'a baisée au front dans ma robe dorée ;
Tu peux m'épanouir, et me briser le cœur. »
J'aime ! — voilà le mot que la nature entière Crie au vent qui l'emporte, à Toiseau qui le suit î Sombre et dernier soupir que poussera la terre
ï Quand elle tombera dans l'étemelle nuit !
i Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées,
* Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !
* La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, ;' A voulu traverser les plaines éthérées,
: Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes. ; Mais une autre l'aimait elle-même ; — et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
Jacqiie était immobile, et regardait Marie, Je ne sais ce qu'avait cette femme endormie D'étrange dans ses traits, de grand, de fféjà vu. Il se sentait frémir d'un frisson inconnu. N'était-ce pas sa sœur, cette prostituée ? Les murs de cette chambre obscure et délabrée N'étaient-iis pas aussi faits pour l'ensevelir? Ne la scntait-il pas souffrir de sa torture, Et Aligner des douleurs dont il allait mourir?
(( Oui, dans cette chétive et douce créature,
La Résignation marche à pas languissants.
Sa souffrance est ma sœur, — oui, voilà la statue
Que je devais trouver sur ma tombe étendue,
Dormant d'un doux sommeil tandis que j'y descends.
Oh ! ne t'éveille pas ! ta vie est à la terre.
Mais ton sonmieil est pur, — ton sommeil est à Dieu !
Laisse-moi le baiser sur ta longue paupière ;
C'est à lui, pauvre enfant, que je veux dire adieu ;
Lui qui n'a pas vendu sa robe d'innocence ;
Lui que je puis aimer, et n'ai point acheté ;
Lui qui se croit encore aux jours de ton enfance,
Lui qui rêve! — et qui n'&de toi que ta -beauté.
0 mon Dieu! n'est-ce pas une forme angélique Qui flotte mollement sous ce rideau léger ? S'il est vrai que l'amour, ce cygne passager. N'ait besoin, pour dorer son chant mélancolique, Que des contours divins de la réalité.
Et de ce qui voltige autour de la beauté ; S'il est vrai qu'ici-bas on le trompe sans cesse, Et que Ini qui le sait, de peur de se guérir, Doive éternellement ne prendre à sa maîtresse Que les illusions qu'il lui faut pour souffrir ; Qu'ai-je à chercher ailleurs ? la jeunesse et la vie Ne sont-elles pas là dans toute leur fraîcheur? Amour! tu peux venir. Que t'importe Marie? Pendant que sur sa tige elle est épanouie. Si tu n'es qu'un parfum, sors de ta triste flewc \ ^^
Lentement, donoement, à c^ de Marie,
Les yeux sur ses yeux bleus, leur fnfdbe haleine unie,
RoUa s'était couché : son regard assoupi
Flottait, puis reoiontait, puis mourait malgré lui.
Marie en soupirant entr*oumt sa paupière.
« Je faisais, lui dil-elle, un rèra singulier :
J*étais là, dans ce lit, je croyais m'éreiller;
La chambre me semblait conune un grand cimetière
Tout plein de tertres verts et de vieux ossements.
Trois hommes dans la neige apportaient une bière;
Ils la posèrent là pour faire leur prière; -
Puis la bière s'ouvrit, et je vous vis dedan&t
Un gros flot de sang noir vous coulait sur la filée.
Vous vous êtes levé pour venir à mon lit;
Vous m*avez pris la main, et puis vous aves dit :
(( Qu'est-ce que tu fiûs là ? pourquoi prends-tu ma place?
Alors j*ai regardé, j'étais sur' un tondaeau.
— Vraiment? répondit Jacque ; eh bien, ma chère amie* Ton rêve est assez vrai, du moins, s'il n'est pas liean. Tu n'auras pas besoin demain d'être endormie Pour en voir un ][»areil ; je me tuerai ce soir, v
Marie en souriant regarda son miroir.
Mais elle y vit RoUa si pâle derrière elle, .
Qu'elle en resta muette et plus pâle que lui.
a Âh! dit-elle en tremblant, qu'avez-vous aujourd'hui
— Ce que j'ai? dit RoUa, tu ne sais pas, ma lielle.
Que je suis ruiné depuis hier au soir?
C'est pour te dire adieu que je venais te voir.
UOLLA. 29
Tout le monde le sait, il faut que je me tue.
— Vous avez donc joué? — Non, je suis ruiné.
— Ruiné ? » dit Marie. Et, comme une statue, Elle fixait à terre un grand œil étonné.
u Ruiné? ruiné? vous n'avez pas de mère? Pas d'amis? de parents? personne sur la terre? Vous voulez vous tuer? pourquoi vous tuez-vous? » Elle se retourna sur le bord de sa couche. Jamais son doux regard n'avait été si doux. Deux ou trois questions flottèrent sur m bouche ; Mais, n'osant pas les faire, elle s'en vint poser Sa tète sur la sienne et lui prit un baiser. (1 Je voudrais pourtant bien te faire une demande, Muimura-t-eUe enfin : moi, je n'ai pas d'argent, Et, sitôt que j'en ai, ma mère me le prend. Mais j'ai mon collier d'or, veux-tu que je le vende ? Tu prendras ce qu'il vaut et tu Tiras jouer. »
Rolla lui répondit par un léger sourke.
Il prit un flacon noir qu'il vida sans rien dire ;
Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier.
Quand elle souleva sa tête appesantie,
Ce n'était déjà plus qu'un être inanimé.
Dans ce chaste baiser son âme était partie.
Et, pendant uu moment, tous deux avaient aimé.
Août I8S3.
CHANSON
A Saiut-Blaise, à la Zuecca»
Vous étiez, vous étiez bien aise
A Saint-Elaise.
A Saint-Biaise, à la Zuecca,
Nous étions. bien là.
Mais de vous eu souvenir
Prendrez-vous la peine ?
Mais de vous en souvenir ?
(Et d'y revenir.
A Saint-'Biaise, à la Zuecca, : Dans les prés fleuris cueillir la verveine,
'!t| A Saiut-Blaise, à la Zuecca,
lit! Vivre et mourir là!
Venise, s février i854«
if
C'est uti fait reconnu, qu'une bonne fortune Est un sujet divin pour un in-octavo.
Ainsi donc, bravement, je vais en conter une : Le scandale est de mode ; il se relie en veau. C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la lune ; Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut.
Ce qu'on &it maintenant, on le dit ; et la cause En est bien excusable : on fait si peu de cbose ! Mais, si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré ; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose, Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré.
11 faut en convenir, l'antique Modestie Faisait bâiller son monde, et nous n'y tenions plus. Grâce à Dieu, pour New-York elle est enfin partie ; C'était un vieux rameau de l'arbre de la vie : Et tant de pauvres gens, d'ailleurs, s'y sont pendus, Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait \e&V)TQL«^ Tom^>\s.
32 P0ËS1E&
Le scandale, au coutraire, a cela d'admirable, Qu'étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau. Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable : Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable, Que l'Aurore, au lever, rend plus jeune et plusr beau, Et que Vénus, le soir, endort dans un berceau.
Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Alkmagne. Vous savez, en été, conmie on s'ennuie ici; Eu outre, pour mon compte, ayant qudque souci. Je m'en fus prendre à Bade un semblant de campagne. (Bade est un parc anglais fût sur une montagne Ayant quelque rapport avec Montmorency.)
Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand, Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village , Et de s'y bousculer impitoyablement.
Les dames de Paris savent par la gazette Que l'air de Bade est noble et parfaitement sain. Comme on va chez Herbault &ire un peu de toilette, On fait de la santé là-bas; c'est une emplette ; Des roses au visage, et de la neige au sein; Ce qui n'est défendu par aucun médecin.
vni
Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux ; c'est un compte réglé. D*eauxy je n*en ai point vu lorsque j'y suis allé; Mais qu'on eu puisse voir, je n'en mets rien en gage ; Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé.
Or, comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse ; ; On accourt doue à Bade avec l'intention De n'y pas soupçonner Tombre d'un violon. Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'où fasse ? Personne au Vieux-Château, personne à la Terrasse ; On entre à là maison de Conversation.
Cette maison se trouve être un gros bloc fossile.
Bâti de vive force à grands coups de moellon;
C'est comme un temple grec, tout recouvert eu tuile,
Une espèce de grange avec un péristyle,
Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom ;
Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon.
J'ignore vers quel temps Belzébuth l'a construite. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe, , Tombée un jour de pluie, au temps du carnaval. Quoi qu'^ en soit du moins, les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui VWû\V&. II, T»
M POtSIES.
Cette Ame, c*ett le jeu; mettes bas le ehapeau ; Vous qui irenei ici, mettez bts l'espértiiee. Derrière «s piliers, dans cette salle immense. S'étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau . Que di^fiute à la nuit une pourpre en lambeau.
Là, du soir au matin, route te mnoà peui^iire. Le hasard, noir flambeau de ces sièdes d'euioi, Le seul qui dans te ciel flotte encore aiyourd'hui. Un bal est à deux pas; à trairers la fimétray On te voit çà et là bondir et disparaître Gomme un chevreau lasdf qu'une abeilte ponrtutt.
Les croupiers nasillards chevrotent en cadence^ Au son des instruments, leurs mots mystérieux ; Tout est joie et chansons ; la roulette conunenœ : Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse. Et, ratissant gaiement Tor qui scintille aux yeux. Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.
L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la forêt Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce rédui t ; Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire. Ayant à travers champs couru toute la nuit, \ Fuyards désespérés de quelque honnête lit; >.
[JNE BONNE FORTUNE. 55
Je les ai tus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, Touniant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sous les râteaux la sueur d'une année ! Et là, muets d*horreur devant la Destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux !
Dirai-je qu'ils perdaient? Hélas! ce n'était guères C'était bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Cet or, ces voluptés, ces belles passagères. Tout ce monde enchanté de la saison des bains, Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins.
Us couraient, ils partaient, tout ivres de lumière, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau Ces mains vides, ces mains qui labouraient la terre, Il fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière. L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau !
0 toi. Père immortel, dont le Fils s'est fait homme, Si jamais ton jour vient, Dieu juste, ô Dieu vengeur !. . . J'oublie à tout moment que je ^uis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur). Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur .
M POSSIES.
Me Toid donc à Bade : et tous peniM, imm doute. Puisque j'ai eommencé par tous parier dm jouy Que feus pour premier soin d'y peràre qaelqae peu. Vous ne vous trampei pas, je irous en fiûa Paw«i.< De même que pour mettre une année en déraote, Il ne dut qu'un poitron qui lui montre la nnrte,
De même, dans ma bourse, il ne dut qu'un écu Qui tourne les takms, el le reste est perdn. • Tout ce que je possède a quelque i Aux moutons de Panurge : au'premier qoi < Voilà Panurge à sec et son troupcan tondu. Hélas! le pemier pas se fût sans qu'on J poue^
xxn
Ma poche est comme une ile escarpée et sans bords , On u'y saurait rentrer quand on en est dehors. An moindre fil cassé, l'écheveau se dévide : Entrainement funeste et d'autant plus perfide^ Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du Tide, Et qu'après le combat je rêve à tous meé mplts.
Un soir, venant de perdre une bataille honnête. Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête, Je regardais le del, étendu sur un banc, Et songeais, dans mou âme, aux héros d'Ossian. Je pensai tout à coup à faire une conquête; Il tressaillit en moi des phrases de roman.
XXÏV
faudrait potirtant, me disais-je à moi-même, ne pennission de uotre seigneur Dieu,
qu^l vint à passer quelque femme en ce lieu . Msquets sont déserts; la chaleur est extrême ; /ents sont à l'amour; l'horizon est en feu ; e femme, ce soir, doit désirer qu'on l'aime.
renait à passer, sons ces grands marronniers, |ue alerte beauté de l'école flamande, ronde fillette, échappée à Téniers, uelque ange pensif de candeur alleinande : vierge en or fin d'un livre de légende, un flot de velours traînant ses petits pieds;
viendrait par là, de cette somlnre allée, hant à pas de biche avec un air boudeur, tant murmurer le vent dans la feuillée, iresse amoureuse et de langueur voilée , ses doigts inquiets tourmentant une fleur, rintemps sur la joue, et le ciel dans le cœur.
t'arrêterait là-bas, sous la tonnelle.
i lui dirais rien, j'irais tout simplement lettre à deux genoux par terre devant elle, rder dans ses yeux l'azur du firmament, our toute laveur la prier seulement î laisser aimer d'une amour immotlcWe.
Gomme j'en étais là de mon raisonnement. Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie, Une bonne passa, qui tenait un enfant.
Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie,
Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité, Je fus à la rencontre, et m'enquis de la bonne Quel motif de colère ou de sévérité Avait du chérubin dérobé la gaieté.
« Quoi qu'il ait fait d'abord, je veux qu'on lui pardoni Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne
(C'est mon opinion de gâter les enfants.)
Le marmot là-dessus, m'accueillant d'un sourire,
D'alwrd à me répondre hésita quelque temps;
Puis il tendit la main et finit par me dire :
« Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants. i
Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire.
Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné ; J avais cncor, je crois, deux écus dans ma bourse; C'était, en vérité, mon unique ressource, .. La seule goutte d'eau qui restât dans la source , Le seul verre de vin pour mon prochain dîné ; Je les tirai bien vite, et Je les lui dovvua.v.
U^£ BONNE lOUÏUNË. 39
11 les prit sans façon, et s*en fut de la sorte. A quelques jours de là, comme j*étais au lit, La Fortune, en passant, vint frapper à ma porte. Je reçus de Paris une somme assez forte , Et très-heureusement il me vint à Fesprit De payer Thôtelier qui m'avait &it crédit.
Mon marmot cependant se trouvait une ûlle. Anglaise de naissance et de bonne famille. Or, la veille du jour fixé pour mon départ, Je vins à rencontrer sa mère par hasard. C'était au bal. — Au bal il faut bien qu'on babille : Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard.
Une goutte de lait dans la plaine éthérée Tomba, dit-on, jadis, du haut du firmament. La Nuit, qui sur son char passait en ce moment. Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée.
Et, secouant les plis de sa robe nacrée, Fit au ruisseau céleste un lit de diamant.
Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire, De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire; Mais j*en veux dire un point qui fut ignoré d'eux; C'est que, lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire En un fleuve de lait changer ainsi l«^ c\ftu%.^ Elle eut peur tout à coup du souvemu àe& àÂfi.>\x*
ao POÉSIES.
Elle voulut poser ses maius sur sa poitrine ; Et, sentant ruissder sa mamelle divine.
Pour épargner FOlympe, elle se détourna ; Le soleil était loin, la terre était voisine; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba ; Tout ce que nous aimons nous est venu de là.
C était un bel enfant que cette jeune mère ; Un véritable enfant, — et la riche Angleterre Plus d'une fois dans Teau jettera son filet Avant d*y retrouver une perle aussi chère ; Eu vérité, lecteur, pour faire son portrait, Je ne puis mieux trouver qu'une goutte de lait.
Jamais le voile blanc de la mélancolie Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie ; Car elle connaissait le pays sans pareil. Elle en venait, hélas! à sa froide patrie Rapportant dans son cœur un rayon de soleil.
Nous causâmes longtemps, elle était simple et lionne. Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien ; Des richesses du cœur elle me fit l'aumône. Et, tout en écoutant comme le cœur se donne. Sans oser y penser,' je lui donnai le'mien; Elle emporta ma \ie et n'en sut jamais rien.
Le soir, en revenant, après la'conti-edause, Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu ; Car on ne peut sortir autrement de ce lieu. a Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, D'ici jusque chez vous faire quelque dépense , Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. «
Elle me fit asseoir avec un doux sourire. Je ne sais quel caprice alors la conseilla ; Elle étendit la main et me dit : « Jouez là. » Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire, Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire Qu'avec quelques louis mou niunéro gagna.
Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, Et je vis devant 'moi tomber tout un trésor ; Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère ; Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor; Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or.
Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse; Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j'avais à l'enfant donné mes deux écus. C'était par charité : je les croyais perdus. De Celui qui voit tout je compris la sagesse : La mère, ce soir-là, me les avait rendue.
Lecteur, si je n*ai pas là mémoire égarée, Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune . elle finit ainsi.
Mon bonhenr, tu le vois, vécut une soirée ; J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.
Décembre I8S4.