XVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
l'Assemblée, ils venaiont d'être rendus à la liberté. Les Jfacobins trouvèrent dans cet événement une occasion de désordres : ils osèrent glorifii'P l'indiscipline militaire, et préparer une entrée triomphale aux Suisses de Chateauvieux. Coliot d'Herbois prit l'initiative do cette fête et en fut l'orgonisateur. David et Marie-Joseph en furent les décorateurs et les cor3-phées, et le maire de Paris, Pétion, s'en fit le protecteur. Tout ce qu'il y avait de droiture et de patriotisme dans l'âmo d'André Chénier se révolta à la pensée de ce scandale public ; car, à ses yeux, ce qui pouvait arriver de pire -i une grande nation,, c'était d'être livrée à l'indiscipline, de se désliol'.orer et de se perdre dans des révoltes militaires. Les articles successifs qu'André Chénier inséra dans le Journal de Paris atteignirent à la plus haute éloquence. Nous ne pouvons résister au désiid'en extraire un court fragment. Jamais Cicéron, jamais Démo;thène, n'ont eu un plus beau mouvement oratoire. Faisant allu-ion au premier programme de la fête qui avait été publié et affiché le 23 mars, il s'écrie:
On dit qve. dans toutes les pla^^es publiques où passera cette pompe, les statues seront voilées. Et. sans m'arrêter à d( m^^ndor de quel droit de.<; partif^ulicrs qui donnent une fête à leurs amis s'avisent de voiler les monuments piiblirs, je dirai que, si en elf'jt cette mi.s-h'abla orgie a lieu, ce ne sont point les images des despotes qui doivent être couverîes d'un rrèpe funèbre ; c'est le visage do tous les hcmijics de bien, de tous les Français soumis aux lois, insultés par lo succès de soldats qui s'arment contre les décrets et pillent leur caisse militaij>c. r/e=t à toute la jeunesse du royaume, à toutes les gardes nationales de prendre l.es couleurs du deuil, lo:sque l'assassinat de leurs frères est parmi nous un filre de gloire pour des étrangers. C'est l'armée dont il faut voiler les ycu\. pour qu'elle ne voie point quel prix obtienneiit l'inditcipliiu' et la révolte. C'est à l'Assemblée nationale, c'est au roi, c'est à tous les administrateurs, c'est à la patrie entière à s'envelopper la tète pour n'être pas de complaisants ou do si'encicvix témoins d'un oairafre fait à toules les autorités et à li patrie entière, r/cst le livre de la loi qu'il faut couvrir, lorsque ceux qui en ont iéchiré les pages à coups de fusil reçoivent des honneurs civiques.
Le jour de l'entrée des Suisses, André Chénier publia en tête du Journal de Paris l'hymne qui est dans toutes les mémoires et qui suffit à venger la conscience publique outragée. Moins de quinzo jours après, les premici's revers de nos armées en Belgique et le menrtio de Dillon vinrent donner tristement raison h André (iliénier et prouver que l'indisripline enfante la déroute et le crime. La lutte du poète contre les Jacobins dura jusqu'au 20 juin. Ce jour-là il eut un éclair d'e.'ipérance, bientôt éclipsé. La dernière lettre qu'il adressa au Journal de Paris, h la date du 26 juillet, est trempée d'amertume et trahit un découragement profond. Il s'avoua vaincu et désespéré; mais, avant de qultti^r l'arène, il se désigna fièrement lui-même ;\ la haine et au fer des bourreaux.
Il venait d'avoir une rechute de la maladie dont il soulTrait depuis de longues années. Il quitta Puris et alla se reposer (juelques joursi aux eaux de Forges, en Norniaiulic. Pendant son absence, les 6vc-
NOTiCC BIOGRAPniQL'E. XVH
nements se précipitèrent, et quand il revint, vers le 0 août, l'insurrection s'organisait dans touies les sections de Paris. Le 10 août éclata ; et deux jours après le bureau du Journal de Paris était en vahi, pillé et livré au feu.
Lorsque vint le procès du roi il se dévoua secrètement à la défense de Louis XVJ, publia, dit-on, dans les journaux des articles anonymes, car son nom ne pouvait que compromettre la cause qu'il défendait, et eut, dit-on encore, plusieurs entretiens avec Maleslierbes et d« Sèze, les défenseurs du roi. Toutefois le rôle qu'il joua dans cette circonstance est toujours resté fort obscur.
Après îe 21 Janvier, André Chénier, malade de corps et d'âme, et peu en sûreté à Paris, céda aux sollicitations de sa famille et de ses amis, et se retira à Versailles. C'est là qu'il passa l'année 179-3, dans !a méditation et dans l'étude. C'estlàqu il composa la belle ode à Versailles, les odes à Fanny, l'ode h Charlotte Cordayet quelques pièces énergiques que la vue des saturnales révolutionnaires arrachait à sa muse attristée. La fête du 14 juillet 17D3 souleva son indignation. Ce ne fut point l'anniversaire de la prise de la Bastille qu'entendirent célébrer les Jacobins, mais bien les plus sanglantes journées (le la liévolution. Les ornements des arcs-de-triomplie retraçaient les massacres du 6 octobre et du 19 août, et des trophée-;, modelés en pâte de carton, représentaient, avec un art peu digne d'une nation généreuse et civilisée, les têtes et les dépouilles des gardes du corps. La vue de cette fête qui semblait, dit un témoin oculaire, avoir été ordonnée par des cannibales, arracha au poète les vers suivants dans lesquels il flétrit de pareils excès :
Un vulgaire assassin va cliercher les ténèbres :
Il nie, il jure sui- l'autel ; Mais nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,
A nos turpifu .'es célèbre*, Nous voulons atta''ber un érlat immortel.
De l'oubli taciturne et de sou oade noire,
Nous savons détourner le cours.
Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire ;
Nos forfaits, notre unique histoire.
P ircnts de nos cités les brillants carrefours.
0 gardes de Louis, sous le^ voûtes roj'alcs
Par nos ménades déchirés.
Vos tètes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
Orné nos portes triomphales, Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.
Tout ce peupl'î hébété que nul remords ne foucl.c»
Cruel, même dans «on repos, Vient sourire au su'"':'és de sa rage farouf^iie,
Et, la soif encore à la bouche, Ruminer tout le sang dont il a bu les Ilots,
Aifs dignes de nos yeu\ 1 pompe et mvignifi -ence
Dignes de notre liberté.
Dignes des vils tyrans qui dévorent la Fran''«''.
Dignes de l'atrof^c démence Du stupidn David qu'autrefois j'ai clianfé .'.,.
XYIII NOTICE BIOGRAPHIQUE.
C'est à David, on s'en souvient, que deux ans auparavant il avait adressé le Jeu de paume. Quand André Chénier composa cette ode, on eût dit qu'il sentît déjà sur la tête se lever le fer des bourreaux. Sa pensée se cache aux yeux ignorants qui eussent pu le découvrir dans sa retraite, et le manuscrit de cette pièce est rempli d'abréviations et de mots grecs : monument curieux qui témoigne de la terreur qui pesait alors sur la France. Il nous suffira de citer le texte manuscrit de la quatrième strophe :
Tout ce 5r.|Ao; hébété que nul rem. ne touche,
Cruel, même dans son r.Tj/.
Vient sourire aux succès de sa r. f.
Et, la soif encore à la bouche, Ruminer tout YZ.vyx dont il a bu les flots.
Pendant sa retraite à Versailles, ne voyant et ne recevant que quelques amis, ne trouvant quelques moments de consolation que dans les visites qu'il faisait chez madame Pourrai, qui habitait Lucienne avec ses deux filles, il s'occupait de mettre en ordre, de revoir et de corriger ses poésies. Décidé à ne plus descendre dans l'arène politique, il se réfugiait au sein de la nature et de la poésie. Il préparait la publication des pièces qu'il jugeait dignes de voir le jour. Ses manuscrits portent la trace d'un choix et d'un classement. Durant ce travail, où son âme retrouvait quelque prétexte d'aimer encore la vie, il ne pouvait sans amertume son^jer quel portrait perfide et empoisonné par la haine, ses ennemis avaient tracé de lui. Cette pensée qui l'obsédait, car au delà du présent il songeait peutêtre à la postérité, lui arracha ces beaux vers, protestation solitaire et touchante de l'honnête liomme méconnu :
« Sa langue est un fer chaud. Dans ses veines brûlées
Serpentent des fleuves de fiel. »
J'ai, douze ans, en secret, dans les doctes vallées.
Cueilli le poétique miel.
Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière.
Dans tous mes vers on pourra voir Si ma musc naquit hain-.use et meurtrière.
Frustré d'un amoureux espoir, Archiloque aus fureurs du belliqueux ïambe
Immole un beau-père menteur.
Moi, ce n'est point au col dun perfide Lycambe
Que j'apprête un lacet vengeur, Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.
La patrie allume ma voix ; La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,
Et mes fureurs servent les lois.
Contre h s noirs Pithons et les hydres fangeuses
Le feu, le fer arment mes mains ; Extirper sans pitié les bètes venimeuses,
C'est donner la vie aux humains.
Ce fut après plusieurs mois passés à Versailles, que, de retour à