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soixante-dix-sept vers dans cette longueur de 15 centimHres. Fidèle h sa promesse de ne pas se compromettre et voulant surtout éviter do compromettre les siens, il eut soin de remplacer par des mots grecs ou autres les noms de ceux qu'il flétrissait et les expressions qui auraient pu faire naître, le cas échéant, les soupçons des administrateurs de police. C'est ainsi que dans un des ïambes les plus récemment publiés, dans lequel il dépeint, en la flétrissant, la vie insouciante et égoîse des détenus, se trouvent ces quatre vers :
L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres,
Un ballon tout gonflé do vent, Comme sont les discours des sept cents plats bél'^res,
Dont Barère est le plus savant.
Or on conçoit que ce double trait dirigé contre Barère et les sept cents membres de la Convention ait eu besoin d'être prudemment voilé. Sur son manuscrit Cbénier a écrit le nom de Barère de droite à gauche, en le retournant et en l'abrégeant par la gauche, et de plus en se servant, pour les trois premières lettres du mot, de l'alphabet commun qui sert à l'arabe, au persan et au turc. Quant aux sept cents plats- l.éUties il a remplacé le nombre seii cejits trop compromettant par le mot heftsad, composé de deux mots persans, heft qui veut dire sept et snd qui signifie cent.
C'est au moyen de subterfuges et de précautions infinies qu'André Chénier, comme tous ses compagnons de captivité, espérait s'envelopper de silence et échapper à l'attention des administrateurs de police. Être oublié était alors le seul vœu que put former le prisonnier. Au dehors sa famille et ses amis cherchaient à agir secrètement, et sans le compromettre.
Si la famille et les amis d'André avaient été bien inspirés, c'est au Comité de l'assy (lu'ils se seraient adressés pourobtenir un ordre d'élargissement. Sans doute les Comités n'avaient pas ce pouvoir, mais ils en usaient perpétuellement ; et de temps à autre le Comité de .sûreté générale était obligé de rappelcrles comités de surveillance à l'observation de la loi. Tel ne fut pas malheureusement le plan adopté.
Depuis la loi du 17 septembre 1793, connue sous le nom de loi des suspects, les maisons d'arrêt étaient encombrées d'une foule de détenus, venus de toutes parts, incarcérés sans motif, promenés et transférés au hasard de prison en prison. Ces détenus n'étaient point dos prévenus, mais des suspects ; comme c'est le cas pour André Chénier, ils n'avaient pas de dossiers. Cette dernière circonstance constituait d'ailleurs pour les prisonniers la meilleure chance de salut. Pour remédier à cet encombrement on avait institué, par décret du 23 ventôse an II, une commission populaire chargée d'examiner les motifs de détention de toute cette masse de suspects. Après exanii-n, cette con)mission proposait, aux Comités de salut public et de sûreté générale réunis, pour les uns l'élargissement, pour les au-
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trcs l'emprisonnement ou la déportation. Ceux qu'elle jugeait los plus coupables étaient renvoyés devant le ir.bunal révolutionnaire. Ce fut par un décret du 30 floréal que les Comités avaient organisé la commission qui devait fonctionnera Paris. Or M. de Chénier père ont la malheureuse idée d'adresser le mémoire suivant à cette commission pour obtenir l'élargi^r sèment d'André.
« André Chénier, domicilié chez son père, rue de Cléry, n« 97, se trouvant a Passy le 17 ventôse, chez la citoyenne Fastoret où il faisait visite, le citoyen Giiinot. porteur d'ordre du comité de sûreté générale, y arriva avec un man'Iat concernant cette citoyenne. Comme il avait le pouvoir, à ce qu'il dit, d'ariélcr toutes les personnes qui lui paraîtraient suspectes iians la dite racu=on, il arréU; entre autres, André Cnénier. qui se réclama inutilement de la section de Bru!u? dont il est membre et dont il avait une ^arte et plusieurs attestalions de dillérents genres. Ce commissaire lui fit subir un long interrogatoire, dont il fut dressé un procès-verbal qu'.^nc^ré C.héuier refusa de signer après en avoir fait observer les innombrables irrégularités. Ces observations et ce refus firent éclater le citoyen Guénot en expressions de l'emportement le plus violent. Il obtint un ordre du Comité révolut onnaire de la commune de Passy, qu'il signa, pour faire conduire le dit André Chénier au Luxembourg ; le concierge de cette maison, ayant trouvé quelque chose à reprendre dans la manière dont l'ordre était expédié, refusa de recevoir le prisonnier. Sur quoi le citoyen IJu^besne, à la garde de qui il avait été confié, l'ayant ramené vers le citoyen Guénot, ce dernier le fit transporter à la maison de Saint-Lazare, où il est ditiinu depuis ce temps.
« Telles sont les circonstances de l'arrestation du citoyen André Chénict*. comme il le constatera par l'écrou de sa détention, par l'ordre en vertu duquel ii a été conduit à la maison d'arrêt, et par le témoignage des membres du Comité révolutionnaire de la commune de Passy, présents à son arrestation.
« Le citoyen .\.ndré Chénier est un patriote dont la \ie fut toujours irréprochable. Il se fit connaîtra et s'attira des inimitiés honorables par la franchise et le courase avec lesquels il dénonça, comme des intriL-ants, Brissot. Pétion. Manuel, Danton, sur lesquels son opinion est devenue l'opinion générale. Sous l'ancien régime, comme sous le nouveau, il a vécu, loin de toute ambition, dans l'étude et dans la retraite. Dans le^ deux dernières années, sa vie a été encore plus retirée : constamment soumis aux lois, étranger à toute intrigue, il allait quelquefois soigner sa santé dans la plus profonde solitude à A'ersailles, où plusieurs citoyens, ses voisins, rendront témoignage de la vie qu'il a menée. 11 y a été malade plusieurs mois ; et c'est après sa convalescence que, de retour à Paris. le hasard l'a conduit en visite chez la citoyenne Pastoret.
« Le soussigné, âgé de 72 ans. père d'André Cliénier, reconnu pour très bon citoyen à la section de Brutus, soumet ces observations à la commission 'hargéo de l'examen des détentions. 11 espère que les citoyens, membres de cette commission, approuveront les représentation? d'un père irréprochable qui réc'aii'O un fils iiréprochable et privé depuis trois mois de la liberté qu'il n'a jamais mjrité de perdre. »
Ce mémoire maladroitement rédigé et dans lequel les faits et les circonstances de ce déplorable événement étaient inexactement rapportés, n'eut qu'un résultat, celui de faire connaître au Comité de sûreté générale l'arrestation d'André Chénier. Immédiatement le Comité prit l'arrùié suivant, à la date du 7 prairial :
Le comité de sûreté générale, instruit que le nommé André Chénier a été arrêté et traduit dans une maison d'arrêt de Paris par le comité révolutionnaire de Passy, sans mandat, inscrit sur le registre du comité, arrête que ledit André .Clieni. r. dont la renommée a publié depuis le commencement de la révolution la conduite incivique, restera en arrestation jusqu'à ce quïl en soit autrement ordonné.