‹ Poésies choisies a l'usage des classes. Publiées avec une notice biographique et des notesChapitre 2 sur 70 · II AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

II AVERTISSEMENT

influence salutaire, non seulement au point de vue littéraire, mais encore au point de vue patriotique et moral.

Dans la Notice biographique j'ai évité de m'étendre sur des faits qui sont plus du domaine de la chronique que de celui de l'histoire. J'ai cherché à mettre en lumière les beaux côtés de son caractère, comme homme et comme citoyen ; et j'ai profité de cette occasion pour faire connaître, par quelques extraits, le prosateur, qui chez André Chénier ne le cède pas au poète.

Je souhaite que cette publication puisse contribuer à former le goût des jeunes lecteurs auxquels elle est destinée. Mais il faudra quelques précautions de la part des professeurs ; car, à bien des égards, André Chénier est de son temps et se laisse aller souvent à parler la langue un peu précieuse du dix-huitième siècle. Quelques-unes de ses plus belles pièces sont déparées par l'abus d'une phraséologie mythologique tout à fait contraire à notre goût actuel. Sa phrase n'est pas toujours correcte ; souvent embarrassée d'inversions, elle présente fréquemment de brusques changements de construction, ainsi qu'un assez grand nombre de tournures qui sont plus grecques et latines que françaises. Son génie nous fait facilement passer sur ces légères imperfections; mais il faut se garder de les imiter. D'ailleurs il serait injuste d'oublier qu'il n'a pu mettre la dernière main à ses œuvres et qu'il ne lui a pas été donné d'en surveiller ni même d'en préparer la publication.

Le père d'André Chénier, Louis de Chénier, naquit le 3 juin 1752, à Montfort, actuellement commune du canton d'Axat, arrondissement de Limoux, département de l'Aude. Sans patrimoine, il résolut, très jeune encore, de tenter fortune à l'étranger; il quitta la France et alla à Constantinople. Bientôt distingué par ses compatriotes pour son inflexible droiture, il fut élu député de sa nation par le commerce du Languedoc. Son caractère lui acquit en peu de temps l'amitié du comte Desalleurs, alors ambassadeur auprès de la Sublime Porte. Ce fut sur la recommandation de l'ambassadeur qu'il fut appelé à remplir par intérim les fonctions de consul général. Le comte de Vergennes, qui succéda au comte Desalleurs, en 1755, le maintint dans cette position.

Ce fut à Constantinople que M. de Chénier se maria; il épousa une jeune Grecque, mademoiselle Santi-l'Homaca, dont la sœur épousa aussi un Français, M. Amie, député de la nation par le commerce de Marseille. Ce dernier eut une fille, Marie-Madeleine, qui, mariée à M. Pierre-Louis Thiers, fut la mère de M. Louis-Adolphe Thiers, né le 15 avril 1797, et fondateur de la République française. M. Thiers était ainsi le cousin d'André Chénier au sixième degré.

M. de Chénier eut quatre fils et quatre filles. Trois filles moururent à Constantinople; la quatrième, mademoiselle Hélène de Chénier, épousa, vers 1787, le comte Latour de Saintigest. Elle mourut en 1797, en mettant au monde un fils dont les descendants représentent seuls aujourd'hui la famille des Chénier. Les quatre fils de M. de Chénier furent dans l'ordre de leur naissance : Constantin-Xavier, né le 4 août 1757, mort à Paris le 9 février 1837, dans un état voisin de l'aliénation mentale; Louis-Sauveur, né le 27 novembre 1761 et mort le 14 décembre 1823; André-Marie, né le 30 octobre 17G2, mortlc 7 thermidor 1794; Joseph-Marie, né le 11 février 1764, mort h Paris le 10 janvier 1811. Le second, Louis-Sauveur, fut le seul qui se maria. Son fils, Gabriel de Chénier, né en 1800, est mort en 1880 ; avec lui s'est éteint un nom deux fois illustre.

En 1765, Louis de Chénier reprit, avec sa femme et ses enfants,

IV NOTICE BIOGRAPniQUE.

le chemin de la France. Deux ans après son retour il partit pour l'Afrique avec le comte de Brugnon, puis fut nommé chargé d'affairés auprès de l'Empereur du Maroc. Pendant la longue absence de son mari, madame de Ghénier dut s'occuper de l'éducation de ses enfants. Vers 1773, André et ses frères entrèrent au collège de X .varre. Dès l'âge de seize ans André Ghénier s'exerçait à la poésie. Il nous le dit lui-même dans une épître au marquis de Brazais :

A peine avais-je vu luire seize printemps, Aimant déjà la paix d'un studieiis asile, Ne connaissant personne, inconnu, Siul, tranquille, Ma voix humble à l'écart essayait des concerts ; ■ Ma jeune lyre osait balbutier des vers. Djjà même Sappho des champs de llitylène Avait daigné me suivre aux rives de la Seine. Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur, Une source inquiète, un ombrage, une ûeur. Des filets d'Araf^huè l'ingénieuse trame. De doux ravissements venaient saisir mon âme. Des voyageurs lointains auditeur empressé, Sur nos tableaux savants où le monde est tracé, Je courais avec eux du couchant à l'aurore. Fertile en songes vains que je cliéris eni^ore, J'allais partout, partout bientôt accoutumé, Aimant tous les humains, de tout le monde aimé

Après avoir fait des études bonnes sans doute, mais qui n'avaient point été particulièrement brillantes, il quitta en 1781 le collège de Navarre, où il avait conti-acté de précieuses amitiés avec Abel de Malartic, les deux frères Trudaine et François de Pangc.

A peine sorti du collège, André dut choisir une carrière. La modeste fortune de M. de Ghénier ne permettait pas les longs loisirs à ses enfants. L'aîné, Constantin-Xavier, avait embrassé la diplomatie où son père espérait pouvoir le pousser rapidement; les trois autres furent destinés h l'état militaire. Dans l'année 178.', Aiidré Ghénier fut attaché, en qualité de cadet-gentilhomme, au régiment d'infanterie d'Angoumois et envoyé h Stras'nourg. G'est au môme titre que Louis-Sauveur était entré au régiment d'infanterie de Bassigny, et qu'en 1783 Marie-Joseph entra dans les dragons de Montmorency.

Pendant les six mois qu'il resta au régiment André Ghénier se lia avec le maïquis de Brazais, poète comme lui, et qui a laissé un poème manuscrit intitulé /'Aimée, auquel André fait allusion dans un passage d'une épître qu'il lui adressa ainsi qu'à Lebrun. Ce dernier avait encouragé les premiers essais d'André et lui avait même envoyé une épître. Il avait une grande situation littéraire et se laissait volontiers comparer au grand Pindare : renommée retentissante, aujourd'hui tombée dans l'oubli. A cette époque le talçnt poéii(iuo d'André Cliénier était dans toute sa florai&on. Cette épître adressée à Lebrun et au marquis de Brazais, et dont nous avons donné un long morceau dans ce volume, témoigne non seulement du beau génie

KOTicE biograpuiqul:- V

d'André Clicnier, mais enroro de cette chaleur flTimc qu'il mettait k cette cpof|iie dans ses amiiics et qui plus tard l'enflamma pour la défense de la justice et de la liberté. A ce titre on nous permettra d'en extraire cncoie ici quelques passages. Le début est éloquent et vif;

LebiMii, qui nous atttjiids aux i;\os de lu '. ' ..j, yuand un destin jaloiiv loin de toi nous enctjaiae ; Toi Bra/ais, ^omme moi sur ces bords appelé, Sans qui de luniver^ je vivrais exilé ; Depuis que du Pandore un regard téméraire Versa sur les humains un lié -or de misère, Pensez-vous que du ciel riiid:i!uonte pitij Leur ait fait un présent plus beau que l'an^. i^i ?

Le passage suivant s'élève à une grande hauteur de pensée et d'expression. Rappelant le long exil d'Ovide, rejeté par la colère de l'Empereur en dehors du monde civilisé, au milieu des barbares qni campaient près des bouches du Danube, il s'écrie :

Ovide, ah 1 qu'à mes yeux ton infortune est grande.

Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités

Apréer de tes vers les là^Iies fausset is !

Je plains ton abandon, ta douleur solitaire.

Pas lin cœur qui. du tien zélé déposiiaire.

Vienne adoucir ta p!aie, apaiser ton effroi,

Et consoler tes pleurs et pleurer avec toi I

Ce n'ist pas nous, amis, qu'un tel foudre menace.

Que des dieux et des r jis l'é^iatante dis<rrà'"e

Nous frappe : leur tonnerre aura trompj leurs nrt':is ;

Nous rest rons unis en dé[)it des destins.

Qu'ils exf^itent sur nous la fortune cruelle ;

Qu'elle arme tous ses traits : nous sommes trois contre clio.

Nos cœuis peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats,

L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas.

De tels vers décèlent une belle âme et une exquise sensibilité. Aussi on ne s'étonne point que loin des siens, loin de ses amis, il n'ait pu supporter longtemps l'existence solitaire et quelque peu rigide qu'il menait à Strasbourg. Le marquis de Brazais avait vingt ans de plus que lui et ne pouvnit. le consoler de l'absence de ses amis d'enfance. Six mois après son arrivée à Strasbourg, il renonça à l'état militaire et retourna pi'ès des siens savourer sa libre pauvreté. C'est d'ailleurs vers cette époque qu'il ressentit les premières atteintes de la maladie douloureuse dont il souffrit toute sa vie. Il est à croire qu'elle ne fut pas étraugère à la résolution qu'il prit. Il r( vint à Paris soullrant de la gravelle et se plaignant de sables brûlants. Il lui fallait une vie calme et souinlt^e à un régime sévère. Les premiers mois de l'année 1783 furent pénibles. André Chénier inquiéta cruellement sa famille et ses amis; mais les soins de ceuK qui l'entouraient, la sollititudc maternelle, le ramenèrent à la sonté. Une vie facile et libre, au grand air, la nature, les arts di-vaient romi)léter lagucrison.

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