NOTICE BIOGRAPHIQUE. VII
Hèbre, Pang'ée, Hémus, et RhocJope et Riphée, Salut, Thrare, ma mère et la mère d'Orpln.'O, Galata, q^.e mes yeux désiraient des lorijL,'temj)s ; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,
Me fit naître Français dans le sein de Byzance.
A son retour André Ghénier éprouva une véritable émotion en foU' lant de nouveau sous ses pas cette terre de France,
Que ses yeux n'osaient plus espérer de revoir.
Comme Ulysse, il eut volontiers baisé en pleurant le sol de sa patrie !
Les quatre années qui s'écoulèrent de 1784 à 1788 furent pour André Chénier de délicieuses années d'étude et de travail. Quand il revint d'Italie il avait vingt-deux ans. Il était de taille moyenne ; mais sa tôte un peu forte lui donnait une apparence athlétique. Son front était vaste et son crâne était presque complètement chauve. Ses cheveux châtain foncé frisaient naturellement, surtout derrière la tôte ; il les portait courts. Il avait le teint bilieux. Son premier aspect donnait une idée de force et d'énergie. 11 n'était pas beau ; mais dès qu'il parlait il exerçait sur ceux qui l'écoutaient un charme irrésistible. Tous ceux qui l'ont connu l'ont dépeint sous les mêmes traits qui concordent avec le portrait que fit de lui le peintre Suvée, pendant leur détention commune à la prison de Saint-Lazare.
De bonne heure il avait fait deux parts de sa vie : l'une appartenait aux plaisirs, au monde, aux réunions littéraires; l'autre, plus renfermée, appartenait tout entière à la poésie, à l'étude, h la méditation. Poète, il s'enveloppa de silence, chercha le calme, le repos de la campagne ; il évita toute célébrité, le bruit qui serait facilement fait autour de son nom. Son père, sa mère, son jeune frère et quelques amis choisis furent les seuls initiés.
Sa mère recevait beaucoup, et il s'était formé autour d'elle un cercle choisi. Au milieu de diplomates, de magistrats, qui tous devaient jouer un rôle dans la révolution, on y rencontrait Lebrun, David, Lavoisier, Palissot, Vigée, le musicien Lesueur, Guys, qui, pour son Histoire de la Grèce, dut à madame de Chénier deux lettres charmantes sur les usages des Grecs modernes. Le poète Lebrun y trônait un peu ; on l'encensait : c'était le Pindare de l'époque. Plus âgé qu'André de trente-trois ans, il joua avec lui, de bonne foi d'ailleurs, le rôle d'un mrître et d'un initiateur. Il y avait entre David et André une moins grande différence d'âge. André qui avait du goiit pour tous les arts, et qui, après avoir reçu des leçons du peintre Gazes, s'essayait lui-même à composer de petits tableaux, avait une grande admiration pour le restaurateur de l'École française. Il fréquentait son atelier et David ne dédaignait pas ses avis. Un jour, raconte-t-on, interrogé sur la composition du tableau célèbre, intitulé la Mort de Sacrale, il répondit à David qui avait d'abord représenté Socrate
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tenant la coupe que venait de lui offrir l'esclave en pleurs: a Non, non, Socrate ne la saisira que lorsqu'il aura fini de parler. »
Les quelques personnes que nous venons de nommer formaient, parmi beaucoup d'autres, le cercle de madame de Chénier. André avait le sien composé de jeunes gens de son âge. C'étaient les deux Trudaine, conseillers au parlement, cliez lesquels ii rencontrait la meilleure société, et qui, héritiers dune grande fortune, attiraient chez eux les artistes et les savants; c'étaient le jeune Abel de Malartic, et François de Pange, caractère austère et grave, esprit profond et incisif. Ces jeunes gens, auxquels se joignait souvent Marie-Joseph, avaient les uns pour les auties une amitié antique. Ils formaient entre eux un étroit cénacle littéraire fermé aux importuns. Marie-Joseph s'affranchit trop lot de leur amicale tutelle. Avide de célébrité, de gloire même, et rêvant la fortune, il s'enivra deses premiers succès dramatiques et, lorsque vint la Révolution, il s'abandonna aux pcrnicirnises séductions de la popularité. x\udré au contraire se recueillit, se renferma dans son atelier de fondeur. Môme avec ses amis il était réservé dans ses confidences littéraires et se faisait souvent prier pour leur lire «■ des vers, non sans peine obtenus de sa voix. »
Patient et laborieux, il se levait avant le jour, reprenant chaque matin ses projets de la veille, achevant une ébauche, esquissant une idylle ou une élégie. Ses manuscrits témoignent de la multiplicité et en môme temps de la diversité de ses travaux. Sans cesse il revenait à ses auteurs grecs et latins ; il les étudiait, les annotnit, se promettant d'imiter tel passage, de développer telle pensée, de s'approprier telle expression pour donner h ses vers moderm^s une saveur antique. Lui-même il nous a tracé un tableau vivant et animé de sa manière de travailler et de composer, menant de front mille projets différents. On nous permettra de citer ici ce passage important qui fait partie d'une épître adressée à Lebrun. Après avoir dit qu'il n'eut jamais de goût pour la satire il continue ainsi :
Ainsi donr. sans router de larmes ù personne, A mes goûts innprentS: ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens ; dans mon ramp partout je It^s rassemble Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S'égarant à son gré, mon riseau vagabond Achève à re poème ou les pieds ou le front. Creuse à l'antre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler à eet autre ou la jambe ou lépaule. Tous, b)iteux, suspendus, traînent : mais je les vois Tous b'enti't sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble b'ntoment tous couvés sous mes ailes. Tous ensendile quittant leurs roques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, tnsemble sous le bois voltiger et courir, r iit-ctre il vaudrait mieux, plus constant et plus sai^.», (■.(■mmenrer. travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi ! cette constance est un pénible .nnui.