La boussole
■i. Cusco était jadis la capitale de l'empire Péruvien. André Chénier travaillait alors à un \aste poème intitulé l'Amérique, dont à sa mort il n'aurait pas encore ne tcment déterminé les dimensions et les divisions. )1 nous reste beaucoup de notes concernant ce projet et quelques beaux morceaux.
5 8 ANDRE CHENŒR.
Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts.
Eh bien, l'âme est partout; la pensée a des ailes.
Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles;
Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour,
Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour.
Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine.
Là du grand Gicéron la vertueuse haine
Écrase Géthégus, Calilina, Verres;
Là tonne Démosthène ; ici de Périclès
La voix, l'ardente voix, de tous les cœurs maîtresse,
Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce^
Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux.
Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux!
Deux flottes parcourent cette enceinte profonde,
Combattant sous les yeux des conquérants du monde"!
0 terre de Pélops ! avec le monde entier
Allons voir d'Épidaure un agile coursier,
Couronné dans les champs de Némée et d'ÉUde^ ;
Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide,
D'une sainte folie un peuple furieux
Chanter : Amour, tyran des hommes et des dieux * ;
Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre.
Parmi nous,, dans nos vers, revenons les répandre;
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs,
Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs ;
Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques;
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
1. C'est dans les mêmes termes qu'Aristophane, dans sa comédie des Achar- }iiejis, avait dépeint les effets de l'éloquence de Périclès : « Dans son courroux, Périclès l'Olympien lance des éclairs ; il foudroie et fait trembler la Grèce. »
2. Allusion aux Naumachies romaines, jeux magnifiques, où l'on simulait, dans le cirque rempli d'eau, de grandes batailles navales.
3. Allusion aux grands jeux périodiques de la Grèce, dont les plus fameux étaient ceux qui se célébraient à Olympie, en Elide.
4. Lucien, dans un de ses traités, raconle que sous le règne de Lysimaque (301 av. J.-C), à Abdère, pendant la chaleur de la canicule, un acteur, nommé .\.rchélaiis, joua V Andromède d'Euripide avec une telle passion que le peuple, surexcité par la poésie d'Euripide, par le jeu de l'acloiir et par les feux du soleil, sortit du théâtre en proie à un délire qui dura tout le temps des chaleurs, criant nt chanta.ut ce vers d'une tirade do Persée: u Amour, tvian des hommes et des dieux! »
POr.MES. ' 59
Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicori
A seul de nous charmer pu recevoir le don?
Que leurs fables, leurs dieux, ces mensongt?s futiles,
Des muses noble ouvrage, aux muses sont utiles?...
Que nos travaux savants, nos calculs siudieux
Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux,
Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères,
Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères?
Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,
Prose, rime, partout nous disent tous les jours.
Mais enfin, dites-moi, si d'une œuvre immortelle,
La nature est en nous la source et le modèle,
Pouvez-vous le penser, que tout cet univers,
Et cet ordre éternel, ces mouvements divers,
L'immense vérité, la nature elle-même
Soit moins grande en effet que ce brillant système
Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts
Disposaient avec art les fragiles ressorts?
Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées,
Dans un langage obscur saintement recelées :
Le peuple les ignore. 0 Muses ! ô Phébus !
C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus.
L'auguste Poésie, éclatante interprète.
Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
Cette reine des cœurs, à la touchante voix,
A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix,
Sûre de voir partout, introduite par elle,
Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,
Et les objets nouveaux que sa voix a tentés,
Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.
Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres,
Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres.
Et rit quand dans son vide * un auteur oppressé
Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé.
Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée,