XVI
Mais au peuple surtout sauvez l'abus amer
De sa subite indépendance.
Contenez daoâ^son lit cette orageuse mer. Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer,
Dirigez sa bouillante enfance.
Vers les lois, le devoir, et l'ordre, et l'équité,
Guidez, hélas ! sa jeune liberté.
Gardez que nul remords n'en attriste la fête.
Repoussant d'antiques affronts.
Qu'il brise pour jamais, dans sa noble conquêtCj Le joug honteux qui pesait sur sa tête,
Sans le poser sur d'autres fronts.
Ah ! ne le laissez pas, dans la sanglante rage
D'un ressentiment inhumain,
Souiller sa cause et votre ouvrage.
Ah ! ne le laissez pas sans conseil et sans frein, Armant, pour soutenir ses droits si légitimes, La torche incendiaire et le fer assassin.
Venger la raison par des crimes,
Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permi-
Craignez vos courtisans avides, 0 peuple souverain ! A votre oreille admis, Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis,
Ils soufflent des feux homicides.
Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits,
Nos passions par eux deviennent lois.
Lu per»sée est livrée à leurs lâches tortures.
Partout cherchant des trahisons, A nos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures,
^ nVMNES ET ODES. $%
^^ ' Ils vont forgeant d'exécruLles pâtures. /r-v^ /-->^
Leurs feuilles, noires de poisons, Sont autant de gibets affamés de caiiia^ j.
lis attisent de rang en rang
La proscription et l'outrage.
Chaque jour, dans l'arène, ils déchirent le flanc D'hommes que nous livrons à la fureur des bêtes. Ils nous vendent leur mort. Ils emplissent de saii^
Les coupes qu'ils nous tiennent prêtes.
Peuple, la liberté, d'un bras religieux,
Garde l'immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés dos cieux. Son courage n'est point féroce et furieux ;
Et l'oppresseur n'est jamais libre.
Périsse l'homme vil ! périssent les flatteurs *,
Des rois, du peuple infâmes corrupteurs. L'amour du souverain, de la loi salutaire, '^
Toujours teint leurs lèvres de miel.
Peur, avarice ou haine est leur dieu sanguinaire. Sur la vertu toujours leur langue amère
Distille l'opprobre et le fiel.
Hydre en vain écrasé, toujours prompt à renaître,
Séjans, Tigellins empressés ^
Vers quiconque est devenu maître ; Si, voués au lacet, de faibles accusés i-.^-^ n^^
Lxpircnt sous les mains de leurs coupables frères ; Si le meurtre est vainqueur ; si des bras insensés
Forcent des toits héréditaires ;
1. Ce passage rappelle les beaux vers de Racine dan^ Phèdre :
DéUilables flalleurs, pr.'scnl le plus funeste, Que puisse faire aux rois la colère céleste I
2. Séj lO, TTjini-tre de lihcre ; Tîgellin, ministre et favori de Néron.
C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain,
Dit cette cour lâche et hardie.
Ils avaient dit : C'est bien, quand, la lyre à la main, L'incestueux chanteur, ivre de sang romain,
Applaudissait à l'incendie ^ Ainsi de deux partis les aveugles conseils
Chassent la paix. Contraires, mais pareils, Dans un égal abîme, une égale démence
De tous deux entraîne les pas.
L'un, Vandale stupide, en son humble arrogance, Veut être esclave et despote, et s'offense
Que ramper soit honteux et bas.
L'autre arme son poignard du sceau de la loi sainte ;
11 veut du faible sans soutien
Savourer les pleurs ou la crainte.
L'un du nom de sujet, l'autre de citoyen, Masque son âme inique et de vice flétrie ; L'un sur l'autre acharnés, ils comptent tous pour rien
Liberté, vérité, patrie.
De prières, d'encens prodigue nuit et jour,
Le fanatisme se relève.
Martyrs, bourreaux, tyrans, rebelles tour à tour ; Ministres effrayants de concorde et d'amour,
Venus pour apporter le glaive - ;
1. O.n pc.it rapprocher ces vers de ce beau passage de la Bérénice de Racine :
PAULIX.
La cour sera toujours du parti de vos \œux.
TITCS.
El je Tai vue aussi, cette cour peu sincèie, A ses maitri's imijour; trop soigneuse de plaire, Des crimes de NeroD approuTer les horreurs; Je l'ai vue à genoui consacrer ses fureurs.
2. « Jo lie «uis pas Tenu apporter la paix, mais le glaive. » (Évangile seloo saint Matthieu.)
Ardents contre la terre à soulever les cieux,
Rivaux des lois, d'humbles séditieux, iv>->»>>)«A -«ïx^UJtl^ De trouble et d'anathème artisans implacables... ^îco..,t,-t^ ,
Mais où vais-je? L'œil tout-puissant Pénètre seul les cœurs àlhomme impénétrables. Laissons cent fois échapper les coupables
Plutôt qu'outrager l'innocent.
Si plus d'un, pour tromper, étale un faux scrupule,
Plus d'un, par les méchants conduit,
N'est que vertueux et crédule.
De l'exemple éloquent laissons germer le fruit. La vertu vit encore. Il est, il est des âmes Où la patrie, aimée et sans faste et sans bruit,
Allume de constantes flammes.
Par ces sages esprits, forts contre les excès,
Rocs affermis du sein de l'onde, Raison, fille du temps, tes durables succès Sur le pouvoir des lois établiront la paix.
Et vous, usurpateurs du monde.
Rois, colosses d'orgueil, en délices, noyés.
Ouvrez les yeux : hâtez-vous. Vous voyez Quel tourbillon divin de vengeances prochaines
S'avance vers vous. Croyez-moi, Prévenez l'ouragan et vos chutes certaines. Aux nations déguisez mieux vos chaînes :
Allégez-leur le poids d'un roi.
E[Tacez de leur sein les livides blessures,
Traces de vos pieds oppresseurs.
Le ciel parle dans leurs murmures.
Si l'aspect d'un bon roi peut adoucir vos mœurs ; Ou si le glaive ami, sauveur de l'esclavage \
1. Allusion à un vers de Luc;iin gravé sur le sabre des officiers de la garde nationale et qui signifiait : « Qu'ils sachent que ce glaive ne leur a été donné que pour les sauver de l'esclavage ! »
9ê ANDKÉ CHÉNIER.
Sur vos fronts suspendu, peut éclairer vos cœurs D'un effroi salutaire et sage ;
Apprenez la justice : apprenez que vos droits
Ne sont point votre vain caprice.
Si votre sceptre impie ose frapper les lois, Parricides, tremblez ; tremblez, indignes rois,
La liberté législatrice, La sainte liberté, fille du sol français,
Pour venger l'homme et punir les forfaits, Va parcourir la terre en arbitre suprême.
Tremblez ; ses yeux lancent l'éclair.
11 faudra comparaître et répondre vous-même ; Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadème,
Sans gardes hérissés de fer.
La nécessité traîne, inflexible et puissante,
A ce tribunal souverain,
Votre majesté chancelante:
Là seront recueillis les pleurs du genre humain : Là. juge incorruptible, et la main sur sa foudre, Elle entendra le peuple ; et les sceptres d'airain
Disparaîtront, réduits en poudre.
AUX PRr:MIERS FRUITS DE MON VERGER
Précurseurs de l'automne, ô fruits nés d'une terre Où l'art industrieux, sous ses maisons de verre, Des soleils du Midi sait feindre les chaleurs. Allez trouver Fanny, cette mère c^ainlive^
1. Voyez ci-de«siis la note, pa^^c 4J. Cette pièce a été composée en 1793 pendcLPt le séjour d'Audré à Versailles.
A sa fille aux doux yeux, fleur débile et tardive, Rendez la force et les couleurs.
Non qu'un péril funeste assiège son enfance; Mais du cœur maternel la tendre défiance rs'altend pas le danger qu'elle sait trop prévoir. Et Fanny, qu'une fois les destins ont frappée, Soupçonneuse et longtemps de sa perte occupée, Redoute de loin leur pouvoir.
L'été va dissiper de si promptes alarmes. Nous devons en naissant tous un tribut de larmes. Les siennes ont déjà trop satisfait aux dieux. Sa beauté, ses vertus, ses grâces naturelles, N'ont point des dieux sans doute, ainsi que des mortellos. Armé le courroux envieux.
Belle bientôt comme elle, au retour d'Êrigone L'enfant va ranimer, nourrisson de Pomone, Ce front que de Borée un souffle avait terni. Oh! de la conserver, cieux, faites votre étude ; Que jamais la douleur, même l'inquiétude, N'approchent du sein de Fonny.
J/Ju^f-*!^'