‹ Poésies choisies a l'usage des classes. Publiées avec une notice biographique et des notesChapitre 67 sur 70 · LA JEUNE CAPTIVE · texte numérisé non relu

LA JEUNE CAPTIVE

« L'épi naissant mûrit de la faux respecté4 o— '^^'-*t*^ Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été

Boit les doux présents de l'aurore ; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que Iheure présente ait de trouble et d'ennui,

Je ne veux point mourir encore.

« Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère ; au noir souffle du nord

Je plie et relève ma tête.

S'il est des jours amers, il en est de si doux ! Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?

Quelle mer n'a point de tempête ?

« L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,

J'ai les ailes de l'espérance :

Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel

Philomèle chante et s'élance.

« Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, i

1. Cette pièce est une des plus célèbres qu'ait composées André Chénier. La jeune captive qu'a chantée le poète était une demoiselle de Coigny. qui avait épousé, à l'âge de quinze ans, le marquis de Rosset, depuis duc de Fleury. Elle n'avait encore que vingt-cinq ans à l'époque de son incarcération à Saint-Lazare. Plus heureuse que beaucoup do ses compagnons de captivité, elle échappa aux délateurs et fut rendue à la lil)erté après le 9 thermidor.

Et tranquille je veille, eCûia veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie, o.^'./^./

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;

Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.

« Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine ^

(' Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson ; Et comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma lige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,

Je veux achever ma journée.

a 0 mort ! tu peux attendre; éloigne, éloigne-foi ; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,

Le pâle désespoir dévore.

Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts;

Je ne veux point mourir encore ! »

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix.

Ces vœux d'une jeune captive ; Et secouant le faix de mes jours languissants. Aux douces lois des vers je pliai les accents )

De sa bouche aimable et naïve.

1. La même image se retrouve dans les strophes cél;.'bres que compos.i Gilbert dans les derniers jours de sa vie :

Au banqiicl de la vie inforluno convive J'apparus un jour el je luenrs

104 ANDRÉ CHÉMER.

Ces chants de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux

Chercher quelle fut cette belle :

La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours

Ceux qui les passeront près d'elle.

Saint-Lasaro,

ïambes*

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