‹ Poésies choisiesChapitre 21 sur 38 · SUITE DE ONZE SONNETS · texte numérisé non relu

SUITE DE ONZE SONNETS

Seize ans.

Oh ! comme on est heureux à seize ans, n'est-ce pas ? On entre dans le monde ainsi qu'en une fête, On porte en l'âme un être idéal que l'on fête. Qu'on baptise en son cœur et qu'on nomme tout bas.

D'un ange; au soir, dans l'aube, on va suivant les pas; Et, le printemps au front et des fleurs sur la tête, On croit à l'Océan sans croire à la tempête : Oh ! comme on est heureux à seize ans, n'est-ce pas ?

Liberté, gloire, amour, on poursuit toute chose, La belle liberté, ce grand rêve d'un jour, Et la gloire, qui tient aussi peu que l'amour.

On est heureux pourtant, et l'on voit tout en rose, Et la porte du ciel semble à nos yeux s'ouvrir. A seize ans, ô mon Dieu, que n'ai-je pu mourir !

Mars 1836.

Anvers.

Quand je te vois surgir dans la brume profonde, O Venise du Nord, que baigne de ses flots

L'Escaut; notre grand fleuve, où les gais matelots Vont sifflant leurs chansons dans l'orage qui gronde ;

Anvers, avec tes quais où toute chose abonde,

Tes église^ qu'orna Rubens de ses tableaux.

Et tes clochers pointus comme des javelots,

Et ton port où l'on vient de tous les points du monde;

Ce qui me fit bondir le cœur, ce n'était pas Ta citadelle, chaude encor de tes combats, Notre-Dame et sa tour où s'accrochent les nues,

Les pignons espagnols de tes maisons chenues, Ni tes peintres divins dans la tombe endormis : Mais c'était que j'allais revoir mes bons amis.

Mai 1836.

A une Coquette.

On vous suit dans les bals avec de doux aveux, Car vous avez des yeux dont on est idolâtre, Une bouche de rose avec des dents d'albâtre, Et le front d'une Grâce orné de blonds cheveux.

En vous voyant, chacun vous nomme dans ses vœux, Vous admire et se plaint de vous voir si folâtre ; Et, seul, on pense à vous, le soir, auprès de l'àtre, Et l'on se dit : « Voilà la femme que je veux. »

Sans le savoir, on suit vos pas, et l'on vous aime. On vous le dit tout bas, vous l'écoutez de même, Et vous faites à tous, entrevoir de beaux jours.

d'André van Hasselt 145

C'est fort bien. Faites-leur accroire mille choses,

Séchez, en souriant, leurs pleurs avec des roses,

Et, pour mieux les tromper, n'aimez que moi toujours.

Septembre i8j6.

Les Etoiles et les Roses.

Sideris et floris nain domina una Venus. Ausone, Idylle XIV.

Roses de mai, que je vous aime, Vous qu'en nos bois le printemps sème ! Que je vous aime, étoiles d'or, Qui brillez au ciel quand tout dort.

Le monde est un double parterre :

O roses ! vous avez la terre ; Et vous, étoiles d'or, les deux Sont vos jardins mystérieux.

Vous par les anges allumées, Vous par l'aurore parfumées, Versez-moi vos senteurs de miel,

Eclairez ma nuit solitaire, Roses, étoiles de la terre, Etoiles, ô roses du ciel !

Mai 1843.

Dans une Forge.

O forge ! qui fais peur au passant, à minuit, Quand, regardant de loin ta forme flamboyante, Il écoute mugir, sous ton toit qui bruit, Des soufflets monstrueux la poitrine aboyante;

Dans ton antre de feu, plein d'éclairs et de bruit. Tu mâches la montagne, ô fournaise géante! Et la montagne fond dans ta flamme qui luit Et sort en blocs de fer de ta gueule béante.

Le siècle où nous vivons est une forge aussi, Que le penseur de loin contemple avec souci ; Et nous tous, ouvriers impatients et blêmes,

Les yeux sur la fournaise et penchés à l'entour, Nous y voyons se tordre et fondre nos problèmes ; Mais sait-on quel métal en doit sortir un jour ?

Juillet 1842.

Devant un Tableau de Ruysdael.

O mon peintre, ô Ruysdael, toujours dans tes tableaux, On voit un lourd torrent aux flots jaspés d'écume Bondir en mugissant dans son lit noir qui fume, Et rouler en son cours de grands troncs de bouleaux.

d' André van Hassclt 147

Montagnes de granit que noircit le tonnerre Et chênes monstrueux en vain barrent ses eaux ; Il brise en deux les pins ainsi que des roseaux, Et pousse devant lui le rocher centenaire.

Mon peintre, ce torrent, n'est-ce pas? — ce torrent, C'est le siècle qui marche et qui roule et qui gronde, Avec sa force immense et sa rumeur profonde.

Pas de digue qui tienne à son flot conquérant,

Rien ne peut arrêter sa vague souveraine,

Et tout obstacle humain, il le brise et l'entraîne.

Juillet 1842.

A la Meuse.

Coule, coule, ô mon fleuve, ô Meuse, sœur du Rhin, Dont le flot murmurant fait monter ses bruines Vers tes mornes châteaux, si beaux dans leurs ruines, Que fouilla si souvent mon bâton pèlerin.

Coule, coule, ô mon fleuve, ô Meuse, sœur du Rhin, Dont l'onde se replie et s'accroche aux collines, Comme pour écouter les molles mandolines Des échos du passé chanter leur chant serein.

Coule, ô mon fleuve aimé, que la vive hirondelle Va rasant de son vol et frappe à grands coups d'aile. Laisse tes vieux manoirs et ne t'arrête pas.

i jS Poésies choi

Fais halte seulement un moment tout là-bas, Où ma mère, Inquiète el debout sur la dalle, .Attend son fils au seuil de la maison natale.

juillet /S42.

Science et Poésie.

An botaniste Charles Morren.

Mon ami, vous dont l'œil au tond de toute ehose Regarde, et va montant de l'effet à la cause, Et que, pour vous montrer dans toute nuit le jour, Science et Poésie éclairent tour à tour ;

Qui sondez, à la fois, dans votre esprit austère, Les étoiles du ciel et les fleurs de la terre, Et qui; dans la nature, ainsi qu'en un milieu. Feuilletez jour et nuit ce poème de Dieu ;

L'homme que connaît-il de l'énigme du monde ? Sait-il si l'oméga mieux que l'alpha féconde ? Si la vie est la vie ou la mort un exil ?

Où va ce qui finit ? D'où vient ce qui commence ?

De la création, cette épopée immense,

Oh ! dites-moi combien de lettres comprend-il ?

juillet 1842.

d'André van Has&elt 14g

Adieux à Liège.

Le voile de brouillards d'étoiles pailleté

Te couvre et baigne encor ta masse morne et sombre.

Et la lune répand sa douteuse clarté

Aux croupes de tes monts qui grandissent dans l'ombre.

On croirait voir au loin, comme un lac irrité, Dénier les toits lourds de tes maisons sans nombre, Et Saint-Martin paraît un vaisseau démâté Oui penche sous l'assaut des vagues et qui sombre.

.Mais tantôt que le jour avec l'aube s'allume, Le marteau vigilant réveillera l'enclume. Et tout éclatera de bruit et de splendeur.

Tout sera comme hier, et ton fleuve et tes rues

Et tes cloches d'airain, qui chantent dans les nues ; —

Mais je serai bien loin, Liège, où reste mon cœur.

23 juillet 1842.

A un Blagueur parlementaire.

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