PARABOLE
Pari vanitate atque insolentia. Suétone.
Un zéro critiquait tous les chiffres ses frères. « Voyez ces malotrus! disait-il. Le premier Semble un if desséché, fils des champs funéraires ; Le deux a l'air d'un coq qui gratte son fumier.
» Le trois est un morceau de binocle de vieille. Le quatre a le profil d'un lutrin décollé. Le cinq a le portrait d'une patte d'abeille. Le six, d'un limaçon sur lui-même enroulé.
» Le sept d'une potence est l'image parfaite, Le huit, d'un double anneau pris aux fers des forçats. Le neuf, comme le six, a pour type une bête ; L'un a la tète en haut, l'autre a la tète en bas.
K2 Poésies choisies
» Où m'a-t-on ramasse de semblables compères, Tortus, boiteux, bossus, vrais cuistres, vrais nigauds, Truands qui se devraient cacher dans leurs repaires Et vont parfois jusqu'à se croire mes égaux?
» Vous mes égaux, faquins orgueilleux ? Par exemple ! Drapez-vous à loisir dans votre vanité; Mais que chacun de vous, s'il vous plaît, me contemple, M i si beau, si superbe en ma rotondité.
» Car, le rond, voyez-vous, c'est la forme sacrée; Le rond, c'est l'infini rendu visible aux yeux. Le symbole éternel de la force qui crée, Le cercle de Saturne et le cercle des cieux ! »
Les chiffres, en riant, répondirent : « Confrère, Tu n'es qu'un bouche-trou dans nos rangs, un intrus, N'ayant pas de valeur par toi-même, au contraire, Nous servant de valet à nous, les malotrus.
» Admire-toi, gros fat, tant qu'il te plaît ; dévide Ton chapelet d'orgueil à ton aise, c'est bien. Emblème du néant, tu n'es qu'une outre vide, Et même parmi nous tu ne comptes pour rien. »
Le gros zéro se tut, et fit bien de se taire. Ce n'est pas cependant qu'il n'en eut quelque ennui. Que d'hommes, ses pareils, que d'hommes sur la terre Ne doivent leur valeur qu'au mérite d'autrui !
Octobre 1861.
d' André van Hanse It IS3
Il faut prier pour les Morts.