‹ Poésies choisiesChapitre 24 sur 38 · BALLADE · texte numérisé non relu

BALLADE

A la mémoire île mon premier fils, Francis van Hasselt, mort en 1SO4.

Oà va-t-il par la pluie et le vent dans la plaine

Ce cavalier ?

Par la pluie et vent où va-t-il hors d'haleine

Sur son coursier ?

Son manteau flotte au vent, sur son casque sa plume

Voltige en l'air.

Son cheval court et vole, et son œil qui s'allume

Est un éclair.

Il se presse, il se hâte, il s'élance, il regagne

Son vieux manoir, Qui dessine là-bas sur la verte montagne

Son profil noir.

Et collines, forêts, tout enfin tourbillonne

Devant ses yeux, Car la lune orageuse et blafarde rayonne

A peine aux cieux.

Mais voilà que déjà le clocher du village

Au toit carré, Laisse voir vaguement à travers le feuillage

Son coq doré.

O pieux chevalier, du muet cimetière

Où sont les mort^, Vas-tu doue cette fois dépasser la barrière

Sans nul remords ?

O pieux chevalier, songes-y dans le nombre,

Assurément, Il s'en trouve plus d'un qui t'invoque dans l'ombre

Tacitement ;

Et plus d'un qui demande une simple prière

Pour le repos De son âme, livrée à la nuit sans lumière

De ces tombeaux.

L'Evangile l'a dit et la voix de l'Apôtre,

Et c'est écrit :

— « Aimez-vous, aimez-vous, et que l'un aide l'autre

» Pour Jésus-Christ ! »

Que l'orage mugisse et que l'onde ruisselle,

Le chevalier Fait un signe de croix et descend de la selle,

De l'étrier;

Puis, entrant au jardin du repos, s'agenouille

Sous un tilleul, Beau vieillard que le vent de ses feuilles dépouille,

Le pauvre aïeul !

Comme il prie ardemment, les mains jointes ensemble, Les yeux baissés!

d'André van Hassclt

Mais quel bruit tout à coup retentit ? Il semble Des pas pressés.

Il se signe deux fois et murmure : « Pardonne,

» Hors aux Maudits, » A ces âmes en peine, ô Seigneur, et leur donne

» Ton paradis ! »

Puis il dit son amen. — Mais soudain dix épées

Fondent sur lui, Et son œil par l'éclair de leurs âmes jaspées

Est ébloui.

Dix contre un ! Lâcheté ! Lutte infâme, exécrable !

Oui le croirait ?

Des brigands ne font pas une chose semblable

Dans la forêt.

Toutefois bravement il riposte. Il se dresse

Seul contre tous. Mais voilà qu'il trébuche et fléchit — ô détresse ! —

Sur ses genoux.

Sur la dague, trempée autrefois à Tolède

Pour son aïeul, C'est compter vainement si la Vierge ne l'aide,

Car il est seul.

Il succombe. Mais non. Sa voix rauque s'écrie

A grands efforts :

« Vous, pour l'âme desquels à toute heure je prie,

A moi les morts ! »

i :t> Poésies choisies

A cl- cri tous les morts de leur tombe s'échappent,

( >sseux et longs.

Des fléaux de leurs bras qu'ils rendissent, ils frappent

Tous ces félons.

Sôus leurs coups redoublés les cuirasses résonnent,

Bruits surhumains !

Et les lames d'acier des plus braves frissonnent

Avec leurs mains.

O spectacle terrible! Effrayante mêlée

D'os et de fer, Où sans doute la nuit, dans ses rêves troublée

Crut voir l'enfer.

Pas un seul des bandits ne garda la campagne

Un seul moment, Et le bon chevalier regagna sa montagne

Tranquillement.

Prions donc pour qui dort dans la tombe où tout cède;

Car bien souvent Dieu nous prouve qu'un Mort nous assiste et nous aide

Mieux qu'un Vivant.

d'André van Hassclt le 7

Les Corbeaux de Chèvremont.

Légende Liégeoise (çjç).

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