REPONSE DU CITOYEN X... A BRUXELLES AU COMMUNARD DE PARIS
Mon ami, je t'écris ces lignes à la hâte,
Car je prévois qu'ici notre affaire se gâte.
La police se met à nos trousses partout ;
Elle a le flair meilleur qu'on ne croit, après tout.
Pas le moindre recoin qu'on ne fouille à Bruxelles,
A Saint-Gille, Anderlecht, Uccle, Saint- Josse, Ixelles.
Jusque dans Molenbeek, jusque dans Etterbeek,
d'André van Hassclt 165
D'un curieux soldé l'on rencontre le bec.
Partout des traquenards, partout des embuscades ;
On n'est même plus sur Place des Barricades,
Numéro 4, asile à nos hommes promis.
En vérité, mon cher, cela n'est pas permis !
Qui donc eût jamais cru que ce pays de Flandre
Pût consentir un jour à faire un tel esclandre
Et méconnût les lois de l'hospitalité,
Au point de nous montrer tant de brutalité ?
Pour ma part, j'en avais une meilleure idée.
Mais la Flandre vieillit et la voilà ridée.
De la réaction elle a le vertigo,
Et ne respecte plus même Victor Hugo.
Figure-toi qu'ils ont, sans respect pour son âge,
Dit crûment au poète : « Ah çà ! qu'on déménage ! »
Même il s'en est fallu de peu qu'un magistrat
Ne le prit au collet et ne vous le coffrât.
Pourtant qu'avait-il fait notre digne grand'homme,
Pour que Dante à Bruxelle eût son deuxième tome ?
Il nous avait écrit le noble citoyen :
« A qui n'a plus de toit, j'en offre un, c'est le mien. »
S'il voulait nous offrir aussi gratis la table,
Je ne sais ; mais le toit, c'est déjà respectable.
C'est très beau, quoiqu'on dise, et c'est même très bien.
Mais aux grands sentiments, ces gens n'entendent rien.
Fallait-il pour cela, — le diable les emporte ! —
Insulter un illustre et le mettre à la porte,
Sans le laisser au moins se retourner un peu ?
Mieux encor, huit ou dix farceurs se sont fait jeu
De promener, la nuit, au seuil de sa demeure
(Et cette scène horrible a duré plus d'une heure)
Le fantôme d'un mort, — et devine de qui ?
Celui de mon ancien confrère Dombrowsky !
i66 Poésies choisies
Puis, ayant terminé cette affreuse ballade, Les gueux de sa maison projettent l'escalade, Tout comme les truands dan^ Notre Dame, bref Un drame à grand spectacle et scènes à relief, Sans compter les dégâts, ou plutôt les victimes, Deux carreaux qui valaient au plus vingt-cinq centimes. Ami, tu vois comment on traite ici nos gens, Nos hommes de génie et même nos Valjeans. Ah! tout est bien changé depuis une semaine. \J Internationale était une Romaine ; Elle tenait la corde et le haut du pavé. Ses orateurs jamais n'avaient tant salivé. Leur cabaret vibrait jusqu'à la moindre pierre. L'éloquence, à grands flots, coulait avec la bière, Et les phrases moussaient non moins que le faro. On voyait bien parfois rouler sur le carreau Quelque verbe écloppé dans ces grands dithyrambe--, Quelque adjectif perclus y laisser bras ou jambes, Et tout le peloton des dix sortes de mots De ces coches fougueux subir tous les cahots. Mais à part ces détails, mon cher, c'était superbe. Qu'importe un adjectif, qu'importe même un verbe, Quand d'un monde nouveau l'on se fait le parrain ? Tous mes fendants étaient magnifiques d'entrain. De la vieille syntaxe, ils faisaient table rase, Et dansaient lestement le cancan sur la phrase. Même, on voyait des clowns qui, dressés au métier. Tricotaient de la jambe un discours tout entier. On eut dit le tableau d'une danse macabre. Les yeux étaient d'un rouge éclatant de cinabre, Et les yeux allumés rayonnaient, comme si La Commune, à Bruxelle, attendait un Assy. Dans cette rhétorique, ami, sur ma parole,
d'André van Hassclt it>7
On dirait vaguement une odeur de pétrole.
Les tiens ne l'ont-ils pas prouvé dans leur congrès ?
Cette huile éclaire mieux le phare du progrès.
Bruxelles, JO mai 18JI.
(ou mieux 10 Prairial An lxxix).
Suite de Romances. (0
Les Roses d'Amour.
Je vous disais : « Croissez pour elle, » Croissez, ô fleurs qu'elle chérit !
(1) André van Hasselt débuta, à dix-sept ans, par une romance intitulée La Fleur cueillie. C'est par elle que nous avons ouvert ce recueil. La romance représente un genre, aujourd hui en déclin, mais qui a triomphé durant de longues années. Notre poète y a atteint la maîtrise. A cette époque toutefois ses idées sur le rythme n'avaient pas encore surgi dans son esprit et fait l'objet de ses méditations, ainsi qu'on en peut voir l'exposé dans la sixième partie du présent volume. André van Hasselt ne se préoccupa guère dans les commencements que de la quantité des syllabes, et pourvu que le nombre y fût, il s'inquiétait peu des brèves et des longues. Malgi e cela, toutes ses productions furent toujours très harmonieuses et attirèrent une foule de compositeurs. Plus de soixante-deux d entre eux ont mis en musique prés de trois cents de ses poésies. Parmi ces compositeurs, voici les noms des plus célèbres: Luigi Bordése, Albert Grisar, Chollet, Fétis, Léon Jehin, Eugène Hutoy, Henri Herz, Oegreef, Gilson, Jehotte, Limnander, Katto, Emile Mathieu, J.-B. Rongé, Léon Soubre, Léon Jouret, Riga, Watelle, Emile Wesly, Ed. Samuel, Merck, Rouillon, Tilmant, Zérézo, etc. André van Hasselt ne fut pas non plus étranger à la composition musicale. On trouve à la page 3 du quinzième et dernier volume de la Renaissance illustrée dont il fut le rédacteur en chef, une romance La Fleur de l'Oubli, paroles et musique d'André van Hasselt. Ce n'est pas la seule musique qu'il ait composée d'après les affirmations de son biographe Louis Alvin, et d'après ce que m'a assuré, Jules Guilliaume, qui fut un des derniers survivants de ses amis. — G. B.
i68 JPoésies choisies
» Comme vous, elle est fraîche et belle » Et, comme vous, elle sourit. »
Elle a cessé d'être fidèle, Et pour moi plus de doux retour.
O fleurs ! ne croissez plus pour elle : Mourez, douces roses d'amour.
Que vous sert de briller encore?
Tombez, tombez, avant le soir.
Pour vous le ciel n'a plus d'aurore, Pour moi l'amour n'a plus d'espoir.
Votre destin riant et frêle.
Comme le mien, n'eut qu'un seul jour.
O fleurs ! ne croissez plus pour elle : Mourez, douces roses d'amour.
Livrant votre beauté pâlie Au souffle passager des vents, Allez vers celle qui m'oublie, Légère comme ses serments.
Et qu'en vous voyant l'infidèle Ait à regretter un beau jour.
O fleurs ! ne croissez plus pour elle : Mourez, douces roses d'amour.
Septembre 1827.
Prenez garde.
Vous nous cachiez ce doux mystère, Et nous l'avons lu dans vos yeux;
d'André van Hassclt 169
Votre bouche veut nous le taire; Mais vos regards s'entendent mieux ; Secret du cœur point ne se garde.
Oh ! prenez garde, prenez garde ; Prenez garde, l'amour est là, Nella !
Si votre voix soudain s'arrête, Et meurt au milieu de vos chants ; Si, dans votre marche distraite, Vous brisez la rose des champs ; Vous dites que c'est par mégarde.
Oh ! prenez garde, prenez garde ; Prenez garde, l'amour est là, Nella!
Si votre joue est arrosée Des blanches perles de vos pleurs, Vous dites que c'est la rosée Oui tombe des rameaux en fleurs ; Vous tremblez quand on vous regarde.
Oh ! prenez garde, prenez garde ; Prenez garde, l'amour est là, Nella!
Octobre 1832.
L'Aveu du Bandoulier.
Soyez ma reine et ma compagne, Je suis le roi de la montagne.
Tous les échos de ces vallons Répondent quand je crie: «Allons!»
Ma plume rouge est ma couronne, Mon dais le ciel qui nous couronne ; Un chapelet est mon collier :
Soyez en aide au handoulier.
A \ous mon hras et mon domaine, Le val où chaque soir vous mène, Mon toit qu'ombrage un blanc lilas, Et la colline et ses villas. J'aurai pour vous, ô ma princesse !
J'aurai l'épée en main sans cesse, Comme au vieux temps un chevalier:
Soyez en aide au handoulier.
Car je vous aime et j'abandonne Pour vous l'autel de la Madone ; Et dans mon cœur je vous revois.
Quand je n'entends plus votre voix ; Et, chaque nuit, ma Calabraise, Votre regard, comme une braise, Me luit dans l'ombre du hallier:
Soyez en aide au handoulier.
Octobre i8j3-
La Nonne.
A quoi donc rêves-tu, mignonne Nonne,
d'André van Hasselt 171
Plus triste au fond de ton manoir
Noir,
Qu'un rossignol qui, sous sa grille,
Grille De fuir aux branches des lilas ?
Las!
Pourquoi faire tant de neuvaines
Vaines Devant les images des trois
Rois?
Et prier Dieu qui sur son trône
Trône, Et tous les saints du Paradis ?
Dis ?
Et t'agenouiller sur la dure
Dure, Depuis qu'il fait dans ton séjour
Jour ?
Je le devine, ô colombelle
Belle !
C'est que le goût d'Eve t'échut. —
— Chut !
Avril 1833.
Les Cloches du Soik.
Que j'aime, ô vives sonneries.
Entendre, au soir, vos voix chéries Sonner l'approche de la nuit
Au jour qui fuit !
Votre musique est si touchante Que l'on se dit souvent en soi :
« C'est un orchestre, au ciel, qui chante. » Cloches du soir, sonnez pour moi.
Que j'aime ouïr, quand l'onde effleure Plus tiède le roseau qui pleure, Gémir les flûtes et les cors
En longs accords !
O cloches ! mais, à vous entendre, On rentre avec amour en soi.
C'est un espoir de vous attendre.
Cloches du soir, sonnez pour moi.
Votre musique gracieuse, Comme une pluie harmonieuse, Répand ses notes dans les airs,
Ses doux concerts.
Et, quand notre àme en est remplie, On a pitié même de soi; On se souvient ou l'on oublie :
Cloches du soir, sonnez pour moi.
Décc7iibrc 1833.
d'André van Hasselt 173
A Bkrangek.
La France veille sur ta gloire, Ton laurier grandira toujours; Les temps garderont la mémoire De tes vers et de tes amours.
A tes genoux la haine expire ; On n'oserait plus t'outrager.
— Encore une chanson, ma lyre, Une chanson pour Béranger.
Sous le joug des méchants flétrie Mais belle encore en ses douleurs, Au lit de mort de ta patrie, Noble fils, tu semas des fleurs.
Les méchants, tu sus les maudire; La France, tu sus la venger.
— Encore une chanson, ma lyre, Une chanson pour Béranger.
Fidèles au grand Capitaine, Lorsque d'infortunés proscrits, Jetés sur la rive lointaine, Déplorent des climats chéris, Pour leur rendre un joyeux sourire, Tu les cherches, oiseau léger.
— Encore une chanson, ma lyre, Une chanson pour Béranger.
Pour les consoler de leur gloire,
Aux vieux guerriers ta Muse en pleurs
174 Poésies choisies if André van Hasselt
Va racontant la longue histoire De leurs combats, de leurs malheurs; Et, de leurs palmes qu'il admire, Elle rend jaloux l'étranger.
— Encore une chanson, ma lyre, Une chanson pour Béranger.
Au pauvre, comme la prière, Apportant la joie et l'espoir, Près du foyer de la chaumière, Tes refrains abrègent le soir; A ta voix l'esclave soupire, Et l'oppresseur craint un danger.
— Encore une chanson, ma lyre, Une chanson pour Béranger.
Oh ! que de fois, dans ma retraite,
Rêvant tes folâtres amours,
Le souvenir de ta Lisette
Me fait envier tes beaux jours !
Pourtant à celle qui m'inspire
J'ai promis de ne point changer.
— Encore une chanson, ma lyre, Une chanson pour Béranger.
Mais déjà la haine s'écrie :
« Nous flétrirons ce beau laurier ! »
Douces Muses de sa patrie, Prêtez secours au chansonnier, Contre Champanhet en délire Hàtez-vous de le protéger !
— Encore une chanson, ma lyre, Une chanson pour Béranger.
Novembre 1828.