Livre prodigieux dont les textes vivants
Nous parlent par la voix des forêts et des vents.
Pour son œil clairvoyant Isis n'a plus de voiles,
Il sait dans tous les cieux les orbes des étoiles,
Et quel travail se fait, oeuvre obscure des temps,
O Cybèle féconde, en tes flaucs palpitants.
Il s'ouvre dans les airs des routes inconnues ;
Il prend avec sa main la foudre dans les nues,
Ainsi qu'un oiseleur un oiseau dans ses rets.
De tout Sphynx, comme Œdipe, il surprend les secrets.
Dans sa langue nouvelle, idiome électrique,
Il fait dialoguer l'Europe et l'Amérique,
Et, dans un même instant, ses signaux, faits d'éclairs,
Parlent, et sont compris au bout de l'univers.
Océan, pour franchir tes gouffres et tes lames,
Ses nefs n'ont plus besoin de voiles ni de rames ;
Dans leur sein, pour donner la vie à leur torpeur,
Comme un sang généreux il verse la vapeur.
Du fer, du feu, de l'eau rompant le long divorce,
\-s Poésies choisies
II associe en eux sa pensée à leur force. Les éléments lui sent de dociles agent-, I>ls ouvriers soumis et presque intelligents.
C'est ainsi que, domptant par degrés la matière, Il la vaincra, Seigneur, quelque jour tout entière; Et -i. devant toi seul, il demeure ébloui, Dans ta création, il est presque chez lui.
Mais c'est vous qui surtout, miracles de ses veilles.
Ouvrez à l'avenir une ère de merveilles,
O routes de métal, où sur deux rails jumeaux,
Vont, comme les coursiers du songe de Pathmos,
Vos monstrueux chevaux de fer, zébrés de cuivre,
Dont lui-même notre œil a de la peine à suivre
Vers l'horizon, bordé de son cadre d'azur,
Le vol plus prompt qu'un dard lancé par un bras sûr.
Franchissant tour à tour montagnes et vallées,
Et fleuves mugissant- dans leurs rives troublées,
Et vastes Saharas de sable et steppes verts,
Vous reliez entre eux les Océans divers.
Vous changez en détroits les isthmes que tourmente
Sans fin le double assaut de la vague écumantev
Pour vous rien n'est obstacle. Ici vous traversez
Les rochers de granit que la mine a percés.
Là, sur des bras de mer jetant vos ponts qui tonnent,
Vous courez par-dessus les vaisseaux qui s'étonnent
De voir passer plus haut que leurs mâts dans les airs
L'orage de vos trains faits de bruit et d'éclairs.
Vous rapprochez ainsi, les uns des autres, — races
Et peuples dont Babel n'a pu suivre les traces,
Et continents déserts, et continents vivants,
d'André van Hassclt 179
Tous les pays épars sur la rose des vents-.
Parmi vingt régions qu'on nomme ou qu'on ignore;
De l'aurore au couchant, du couchant à l'aurore,
De l'équateur au pôle et du Nord au Midi, —
Du globe plus étroit, mais pourtant agrandi,
Vous semez les trésors et faites le partage
De tout ce que produit le commun héritage.
Aux déserts, endormis dans leur stérilité,
Vous rendez l'abondance et la fertilité,
Comme vous dispensez la lumière et la vie
Aux nations dont l'âme, à leur corps asservie,
Oublie ou n'a jamais connu le vrai chemin
Où l'esprit du Seigneur conduit le genre humain.
Belgique, ce fut toi qui traças la première
Sur notre continent ce sentier de lumière,
Dont un bout touche au lit où dort le flot marin
Et dont l'autre à l'Escaut joint son frère le Rhin.
C'était le lendemain de ta grande victoire ;
Tu venais de tirer du tombeau de l'histoire
Et de rendre à tes fils, longtemps déshérités,
Le- titres de nos droits et de nos libertés.
Bruxelles de ses morts fermait les nobles tombes.
Anvers brûlait, battu d'une grêle de bombes,
Mais dévorait, brasier plein d'éclairs bruissants,
Le joug que ton épaule avait porté quinze ans.
Alors à la Cité, glorieuse rebelle,
Tu dis : « Console-toi ; tu renaîtras plus belle,
Car je veux voir un jour les trois neuves du Nord,
L'Escaut, le Rhin, la Meuse, aborder dans ton port;
Et tu commenceras ce chemin qui prépare
Aux peuples que la haine ou l'intérêt sépare.
En faisant un courant de leurs courants divers
iSo Poésies choisies
Cette fraternité que rêve l'univers. -» (i) Et ce projet; ce fut ta dot, ta bienvenue, Quand l'Europe unanime enfin t'eût reconnue, Et que des nations la famille en chantant T'eût saluée ainsi qu'une sœur qu'on attend.
Gloire à toi qui jamais ne restas en arrière,
Ni devant le progrès n'élevas de barrière,
Mais qui marches toujours, malgré l'ombre et le vent,
A travers tout obstacle, ô patrie, en avant,
Et dont le pied, depuis que l'aube au ciel s'apprête,
Jusqu'à la nuit, chemine et va sans qu'il s'arrête,
Ainsi qu'un voyageur, bien avant dans le soir,
Presse encore le pas et ne veut point s'asseoir!
Gloire à toi ! Car, avec nos jours les plus prospères,
Tu rends au cœur des fils le saint orgueil des pères,
Citoyens au forum et rois dans l'atelier,
Géants que rien jamais ne put faire plier,
Et qui, serfs anoblis du sol de l'industrie, .
Surent faire ton nom si grand, ô ma patrie,
Qu'en son livre, où des temps souffle l'immense esprit,
L'histoire nous le montre à chaque page écrit.
Janvier 185Q.
(1) On sait que dans la funeste nuit du 28 octobre 1850, pendant que les membres du Gouvernement provisoire contemplaient, du haut du palais de la Nation les flammes qui dévoraient notre métropole commerciale, M. Gendebien proposa de décréter immédiatement, à titre de compensation de cet immense désastre, la construction d'un chemin de fer d'Anvers aux provinces Rhénanes. (Voyez Thonissen: Lu Belgique sous le régne de Léopold 1"T, tome III, page 58 et suivantes.) — Note d'André van Hasselt.
ci' André van Hassclt
Mission de l'Artiste.
Sursum corda.
Missel.
Que sont-ils devenus ces temps de poésie Où l'Art versait au monde entier son ambroisie ? Où l'homme, plein encor des souvenus du ciel, Formait son idéal des splendeurs du réel ? Où l'esprit, au-dessus du monde des figures, Planait, ainsi que l'aigle aux vastes envergures, Et, se faisant toujours du bien son seul flambeau, Ne contemplait le vrai que du côté du beau ? Où, guide souverain des âmes fécondées, L'artiste leur ouvrait l'horizon des idées, Et, civilisateur et prophète à la fois, Prêtait ses rythmes d'or au langage des lois ? Où le chantre, ô Mélès, que nourrit ta Naïade, Des grands blocs de ses vers bâtissait l'Iliade ? Où Virgile, entonnant l'Enéide aux Romains, De leur gloire avec eux remontait les chemins ? Où le Dante ébloui, dans ses rimes ternaires, Faisait de son génie éclater les tonnerres ? Où Cologne et Strasbourg échangeaient sur le Rhin Les saluts fraternels de leurs cloches d'airain ? Où Michel Ange, ouvrant la chapelle Sixtine, En sortait, acclamé par la Cité latine, Tandis que Raphaël évoquait à nos yeux L'idéal de la femme entrevu dans les cieux ? Que sont-ils devenus ces siècles poétiques? Ils s'en vont, s'éloignant de leurs sources antiques; Ils s'en vont, ils s'en vont, toujours diminuant Remplir ce grand tombeau du passé — le néant.
C'est que plus rien de grand dans les cœur- ne respire,
Que la matière étend chaque jour son empire.
Que le> plus tiers esprits désertent leurs sommets,
Peut-être pour ne plus y remonter jamais,
Et que l'homme, aveuglé par son orgueil suprême,
N'a plus de foi dans rien, si ce n'est dans lui-même.
Tous ses instincts d'en haut font place à ceux d'en bas ;
Les sereines hauteurs n'attirent plus ses pas.
Ce que le ciel en lui met de forces viriles.
Il l'use follement dans des luttes stériles.
L'égoïsme lui fait un manteau large et sûr.
Une croit même plus à l'avenir obscur,
Et, toujours prêt à tout, hormis au sacrifice,
11 se fait du présent sa tour, son édifice.
Si l'avenir n'est rien, qu'importe le passé?
Et qu'est le temple vide à l'autel renversé?
Dans le morne désert que jonchent nos croyances, A peine si Dieu seul au fond des consciences Reste debout, ainsi qu'à l'horizon d'azur Quelque socle perdu dans les sables d'Assur, Ruine qui survit à la place du temple, Et que le voyageur parfois de loin contemple, Sans demander quel nom, du granit efface, Y faisait accourir les peuples du passé. Dans les choses du cœur, dans les choses du monde, L'obscurité devient chaque instant plus profonde. En nous, autour de nous, dans l'âme, dans l'esprit, Le crépuscule augmente et le jour s'amoindrit. Comme un astre, au déclin, qui sombre dans la nue, Le flambeau du Seigneur à nos yeux diminue, Et, dans notre horizon, chaque jour plus étroit,
d'André van H assoit 183
De ce soleil divin la lumière décroît.
Notre pied ne sait plus gravir la cime auguste
Où le vrai resplendit, où rayonne le juste,
Ni notre aile essoufflée atteindre, en son essor,
Ce faîte où l' idéal a son pieux trésor.
Toute haute pensée offusque nos prunelles ;
Nous mettons en oubli les choses éternelles,
Et nous ne songeons plus que croire c'est savoir
Et que tout droit humain est frère d'un devoir.
Pourtant il reste encor plus d'une âme choisie Qui vit de tes parfums, divine Poésie, Plus d'un esprit qui, loin des hommes exilé, Hante les saints débris de ton temple écroulé ; Plus d'un songeur, épris de tes calmes retraites, Oui s'abreuve, dans l'ombre, à tes sources secrètes, Et, sur tes pics vermeils montant comme à l'assaut, Fuit les brouillards d'en bas dans les clartés d'en haut ; Plus d'un qui, désertant les sentiers de la prose, Comprend l'azur d'avril, le charme de la rose, Les splendeurs du printemps, les astres du ciel bleu, Ces cailloux d'or semés sur les chemins de Dieu, Et commente le sens des notes ineffables, Que la vérité mêle au grand concert des fables, Et tout ce que nous dit le murmure confus Que les bois font sortir de leurs arbres touffus ; Ou qui se fait toujours, abeille diligente, De l'ombre de la nuit une aube intelligente, Dans les fleurs de l'étude, heureux s'il a surpris L'arôme du savoir, ce miel pur des esprits.
Gloire à vous, mes amis ! Gloire à vous et courage ! Si notre ciel est sombre ainsi qu'un ciel d'orage,
Entretenez en vous cette sérénité Oui donne au cœur la force, à l'âme la fierté. Elevés au-dessus des clameurs de la foule Et des sentiers fangeux que le vulgaire foule, Hôtes des cieux sereins qu'entoure l'infini, Voisins des aigles et des astres, chœur béni, Confidents de ces voix qui parlent sur les cimes, Restez sur vos hauteurs austères et sublimes, Et baignez votre front dans cet air doux et pur Où l'idéal habite en son palais d'azur.
Soyez grands ! Soyez forts ! Car le siècle où nous sommes
Attend que l'Art aussi se fasse entendre aux hommes ;
Qu'il rallume dans nous tous les nobles instincts,
L'espérance, la foi, l'amour, flambeaux éteints,
Et l'abnégation, chaque jour amoindrie,
Et le saint dévouement à la sainte patrie;
Qu'il relève très haut les esprits et les cœurs;
Qu'il soit l'aube promise à nos doutes moqueurs ;
Qu'il fasse en notre nuit resplendir sa lumière
Et régner la pensée où règne la matière ;
Et qu'il rende l'autel des faux dieux jetés bas,
Au Dieu du bien, du beau, du vrai, qui ne meurt pas.
Voilà la mission où le temps vous appelle : Et vous la remplirez, car votre tâche est belle!
Par moments si l'envie ameute autour de vous Les essaims bourdonnants de ses frelons jaloux, Ou dresse sous vos pas, dans l'ombre, quelque embûche, Ronce où l'on se déchire ou pierre où l'on trébuche, Chausse-trape jetée en votre âpre chemin,
d'André van Hasselt i8 =
Songez à l'avenir, à votre lendemain ;
Et, le mépris étant plus digne que la haine,
Jetez aux vils buissons le fier dédain du chêne.
Septembre 1861.
Le Poème des Roses.
A Madame la Marquise de G...
Ganz besonders lieble sie die Rosen.
H.-C. Anderson.
Une reine païenne aimait les fleurs, les roses. Dans toutes les saisons elle en avait d'écloses, Et son palais était un jardin parfumé, Plein de roses toujours ainsi qu'au mois de mai. Ce n'étaient que rameaux, se courbant en arcades, Et que bouquets vermeils s'épanchant en cascades, Le long des grands piliers de marbre ; les lambris, On les eût dits sculptés en corymbes fleuris, Et, de leurs frais arceaux, les fenêtres encloses Montraient au soleil seul ce poème de roses.
Sans connaître l'hiver, là croissaient, douces fleurs, Diverses de parfums, de grâce et de couleurs, L'églantine des bois, la rose sans égale Que voient s'épanouir la Chine ou le Bengale, Et celle que Sàrons cueille à ses coteaux verts, Ou la tiède Provence en ses bosquets ouverts, Et celle dont le Gange en son onde azurée Effeuille au vent du soir la corolle empourprée,
Ou qui, née à Pœstuni, dans les joyeux festins Parfumaient les chansons des poètes latins.
Mais écoutez ! l'n jour — ô nouvelle fatale! —
Une rumeur sinistre emplit la capitale,
Et ce bruit qu'on entend dans la ville courir.
C'est : « La reine est malade et s'apprête à mourir. »
Car les savants ont dit : « Le mal est invincible ;
La sauver de la mort ne nous est plus possible. »
Un seul, vieillard courbé sous l'âge de Nestor :
« Il nous reste, dit-il, ce grand remède encor,
O mourants, qui du seuil du tombeau vous rappelle.
Que l'on apporte ici la rose la plus belle,
Emblème de l'amour, le plus sain, le plus pur;
La reine l'ayant vue avec ses yeux d'azur,
Ne mourra point. »
Voilà que les monts, les vallées.
Et les plaines, de champs et de prés carrelées. Les buissons des coteaux, les arbres des jardins, Et les forêts, cités de chevreuils et de daims, Rassemblent le tribut de leurs roses vermeilles.' « Relève un peu la tète, ô reine qui sommeilles ; Toutes nos fleurs, regarde, ô reine, les voilà ! » Mais la fleur de l'amour le plus pur n'est pas là.
Puis des bardes voici la harpe harmonieuse Qui célèbre en ses chants la rose merveilleuse Et répond : « Nous savons où sa beauté fleurit. N'est-ce pas au jardin toujours vert de l'esprit. » Mais des bardes en vain la harpe d'or résonne.
d 'André van Hasselt 187
Et le vieillard hochant la tète dit : « Personne
Ne t'a nommée encor, rose du paradis,
Toi qui rendrais l'espoir même au cœur des maudits;
Car tu n'es pas la fleur qu'aux baisers de l'aurore
Pœstum voyait au fond de ses bosquets éclore
Et dont le doux Virgile et Properce ont chanté,
Dans leurs vers immortels, l'odorante beauté;
Ni celle qui promise à l'autel de l'histoire,
A besoin pour s'ouvrir d'un soleil de victoire
Et prend sa pourpre au sang, héros, que la cité
Vous voit verser pour elle ou pour la liberté;
Ni celle enfin qui croit dans le champ de l'étude,
Et. fille du génie et de la solitude,
S'ajoute à ce bouquet splendide des esprits
Que lègue chaque siècle à ses enfants surpris. »
— « Moi je sais, dit alors une mère joyeuse, Moi je sais où fleurit la rose merveilleuse. Car je la vois alors que mon enfant vermeil Ouvre se^ grands veux bleus en sortant du sommeil. Elle éclôt sur sa bouche en un si doux sourire Qu'aucun langage humain ne saurait la décrire.
Un enfant qui sourit à sa mère, à coup sur.
C'est la fleur de l'amour, le plus saint, le plus pur. »
Et le vieillard : « La fleur de l'innocence est belle; Mais l'autre l'est bien plus, et rien n'approche d'elle. »
— «Oui, bien plus belle encor, murmure en ce moment Une femme en levant les veux au firmament,
Car je l'ai vue un jour sur le front de la reine. Son fils était malade; et, quoique souveraine, Etant mère, le cœur de larmes étouffant,
iX8 Poésies choisies
Près du berceau fiévreux où gisait son enfant, Elle s'était assise. Eperdue, insensée, Ne voyant que la mort au fond de sa pensée, Criant grâce et pitié, pleurant, pleurant toujours, Elle y veilla dix nuits, elle y resta dix jours. Des sanglots déchirants se pressaient sur sa lèvre ; Dans ses yeux on lisait la folie ou la fièvre ; Son visage était morne et blême de douleur, Et d'une rose blanche il avait la pâleur.
— « Oh ! sans doute, répond le vieillard, sur la terre C'est une fleur du ciel que l'amour d'une mère; Et pourtant le ciel garde en son riche trésor Une rose plus sainte et plus splendide encor. »
— «La fleur dont vous parlez, dit alors un vieux prêtre, A mes yeux bien des fois je l'ai vue apparaître. Sur l'autel du Seigneur, ce Calvaire sans fin, Hier je venais d'offrir l'holocauste divin. Lorsqu'un groupe vermeil de blondes jeunes filles, Pures comme les lis qu'abritent mes charmilles, Approcha lentement et se mit à genoux
Devant la table sainte où Christ se donne à tous. Leurs pieds n'étaient pas faits pour marcher dans nos fanges, Elles avaient la grâce et la pureté d'anges. Chastes fleurs sur la terre écloses pour les cieux, La beauté de leur cœur éclatait dans leurs yeux, Si bien qu'en les voyant on se disait : Qu'ont-elles Fait de leur nimbe d'or et de leurs blanches ailes ? Tant elles ressemblaient à ces esprits charmants Qu'un saint verrait passer dans ses songes dormants ; Tant c'étaient de vivants symboles de l'extase !
d'André van Hassclt 189
Comme une lampe luit dans l'albâtre d'un vase.
Leur âme rayonnait en elles à travers
Leur corps, ce vêtement fait d'os et fait de chairs,
Et de la piété sur leur face candide
Je vis s'épanouir la fleur sainte et splendide. »
— «Oui, cette fleur est sainte auxyeux de Dieu. Pourtant Ce n'est pas elle encor que la malade attend. »
Comme le vieillard parle, on voit s'ouvrir la porte. Un jeune enfant, le fils de la reine, entre. Il porte En ses petites mains un manuscrit ouvert, Garni de signets d'or et de velours couvert. Quatre agrafes d'argent y pendent ciselées, Et sur le vélin blanc on aperçoit mêlées Des lettres de cinabre et d'azur, puis encor Une vignette peinte en un ovale d'or.
— « Ecoutez ! dit l'enfant comme pris de délire, O ma mère, écoutez ce que je viens de lire ! »
Puis du lit il approche, et du doigt lentement,
Et de sa voix que brise un sanglot par moment,
Il suit le texte saint, — l'histoire du Calvaire.
A ce récit touchant à la fois et sévère,
La reine, le regard attentif et l'esprit,
Se trouble en elle-même, et son cœur s'attendrit.
Des pleurs d'émotion montent vers sa paupière.
Dans ses yeux bleus s'allume une étrange lumière,
Et de son âme, pleine encor d'obscurité,
On croirait voir jaillir un rayon de clarté.
Car elle a vu le peuple assaillir de ses haines
i ■ io Pot sies chOi
L'Homme-Dieu qui venait l'affranchir de ses chaînes.
Les bourreaux déchirer de leurs fouets irrités, 1 ) condamné divin, tes Bancs ensanglantés, Les Justes se vêtir, devant Ponce Pilate,
De la dérision du manteau d'écarlate.
Et du noir Golgotha gravir l'âpre hauteur.
Chargé de nos péchés et du bois rédempteur.
Elle a suivi la croix, et longtemps en silence
Regarde la couronne et les clous et la lance.
Et le sang ruisselant du Sauveur des humains.
Puis, s'écriant : « O Christ ! » elle joint les deux mains.
— « Voici, murmure alors le vieillard, que la reine
T'a vue enfin, t'a vue, ô rose souveraine,
Emblème de l'amour le plus saint, le plus pur.
Et que le jour s'est fait dans son esprit obscur.
Car voir ton sang, Seigneur, ô Christ, c'est te connaître,
C'est aimer, espérer et croire — c'est renaître
A ce monde meilleur promis à tes élus,
Au royaume éternel où l'homme ne meurt plus ; %s
Mm 1862.
Le But de l'Art.
Macti virilité... este.
Tite Live, VII, 36.
Non, l'Art n'est pas un jeu frivole, un vain prestige, Mirage qui s'éteint sans laisser de vestige. Un rêve de couleurs, de formes et d'accents. Oui. muets pour l'esprit, ne s'adressent qu'aux sens.
d'André van Hassclt iqi
Il est plus haut le but où sa grande aile aspire ;
Gar l'âme est son domaine et le cœur son empire.
Sans captiver l'oreille et les yeux seulement,
Il faut que l'Art aussi soit un enseignement.
C'est là qu'est sa puissance et sa force virile ;
Et, s'il ne veut rester une langue stérile,
S'il ne veut, déposant son titre souverain,
Devenir le flatteur des passions sans frein,
Faire mentir le chant, la toile et la statue,
Couleurs qu'on avilit, marbre qu'on prostitue,
Et poésie, oiseau divin, qu'on fait déchoir
Du pic où niche l'aigle aux branches d'un perchoir. —
Il faut qu'il fasse entendre aux foules amassées
La langue des grands cœurs et des mâles pensées,
Qu'il les éclaire, ayant le jour sur son flambeau,
Qu'il les instruise, étant l'idiome du beau,
Qu'il les élève puisqu'il a des ailes faites
Pour planer dans l'azur, coupole des hauts faites.
O mes frères, voilà le rôle dévolu
A ceux qui, comme vous, dans leur siècle ayant lu,
Se trouvent à l'étroit parmi ce qui respire,
Mais que l'art généreux de son grand souffle inspire,
Et qui, prédestinés du ciel, sentent qu'ainsi
Que les prêtres, ils ont charge d'àmes aussi.
Puis, d'ailleurs, à quel temps fallut-il comme au nôtre La larme du prophète ou la voix de l'apôtre ?
Quand, sur notre horizon, de plus en plus obscur,
Le ciel à peine garde un dernier coin d'azur ;
Quand les cœurs les plus forts ont perdu leur vaillance;
Iû2 Poésies choisies
Quand l'âme la plus haute a plus de défaillance, Et, du ciel oublie désertant le chemin, Fait des erreurs d'hier ses vérités demain; Quand on voit par degrés les plus fiers caractères I descendre lâchement de leurs cimes austères Et, des mâles vertus abdiquant le trésor; Hélas ! n'avoir plus soif que de pouvoir ou d'or ; Quand l'homme, s'égarant de doctrine en doctrine, Ne sent plus pour le vrai palpiter sa poitrine ; Quand, du grand et du beau l'idéal incompris Ne sollicite plus les ailes des esprits, Et que la foi devient une formule obscure ; Quand les Zenon muets font place aux Epicure; Quand tous les dévouements s'éteignent, et qu'enfin Jouir est le seul but comme la seule fin, — Vous, artistes, du moins restez toujours fidèles Au culte des vertus, ces vierges immortelles. Sur leurs trépieds vermeils entretenez le feu Autour du morne autel d'où l'homme arrache Dieu. Fuyez sur vos hauteurs tous ces bas-fonds serviles Où rampent l'égoïsme et les passions viles, Et laissez leur appel vainement vous tenter : Car plus le cœur descend, plus l'esprit doit monter.
Pour le rêveur qui songe et l'artiste qui crée
Dieu fit la solitude et son ombre sacrée.
Sur les sommets plus hauts, l'aube a plus de rayons,
Et c'est dans le désert que naissent les lions,
Et sur les pics des monts que l'aigle fait son aire
Pour fixer au soleil son œil visionnaire.
Seuls avec votre cœur, méditez et rêvez. Complétez votre esprit dans le calme, et vivez
d'André van Hasselt 193
Dans la sérénité de la douce nature.
De ce livre éternel faites votre lecture; Recueillant à loisir les notes des chansons Dont les oiseaux joyeux remplissent les buissons, Les strophes qu'au réveil des cloches matinales Les brises font entendre aux roses virginales, Et tous ces bruits charmants et ces rythmes divers Que le souffle des bois tire des arbres verts, Eblouissants versets dont se fait l'hymne austère, L'hosanna solennel qu'adresse au ciel la terre, Langage merveilleux des forêts et des champs Que l'immense nature épand dans tous ses chants.
Puis méditez le cœur humain, cet autre monde, Où parfois le sublime est voisin de l'immonde, Où le bien et le mal dominent tour à tour, La haine étant souvent le plus près de l'amour. Sondez tous ces recoins où les blondes nichées Des beaux espoirs et des beaux rêves sont cachées, Doux oiseaux que l'on couve en soi-même longtemps, Mais qu'on voit s'envoler toujours avant le temps, Et tous ces noirs replis où les passions dorment, Ténèbres où le crime et la vertu se forment, Pour en sortir, l'une aigle aux larges visions, Et l'autre avec le cri sinistre des lions.
Puis encor descendez dans l'antre de l'histoire, Des grands événements obscur laboratoire, Où les siècles, aïeux des siècles qui viendront, Taillent les nations pour la gloire ou l'affront. Scrutez tout ce travail que fait la main des âges Et qui parfois confond la raison des plus sages :
Le passé préparant lentement l'avenir ; Les peuples tour à tour, lus uns sans souvenir, Emergeant du néant comme l'aube de l'ombre, Les autres sans espoir rentrant dans l'oubli sombre ; Le fait créant l'idée, et l'idée à son tour Prenant sa griffe au tigre et son aile au vautour ; Rien de stable dans rien de ce que l'homme fonde ; Tantôt le jour vermeil, tantôt la nuit profonde ; Et, dans tout ce labeur, l'esprit de Dieu qui fait D'une cause toujours la mère d'un effet.
Lorsque ainsi vous aurez, dans le champ des idées, Glané de vos épis les gerbes fécondées, Dans la foule, ô semeurs austères de clartés, Rentrez, et répandez le grain des vérités.
Peintre, dont l'oeil est plein de rayons et d'aurores, - Musicien, rêveur aux visions sonores, Poète, tour à tour chantre grave et serein, Sculpteur, qui fais parler ou le marbre ou l'airain, Dans la plaine féconde où frissonnent les seigles, Dans les monts dont les pics portent des aires d'aigles, Dans l'Océan sans borne où régnent les typhons, Dans les astres qu'on voit peupler les cieux profonds, Dans la petite fleur qui se cache sous l'herbe, Dans le chêne qui dresse en l'air son front superbe, Dans la double splendeur de la terre et du ciel, Contemplez l'idéal voilé par le réel, Et, le pied familier avec l'inaccessible, Montrez-nous l'incréé celé par le visible. Puis donnez-nous un peu de ce calme divin Que loin de la nature on chercherait en vain.
d'André van Hassclt 195
Du foyer domestique apprenez-nous le charme, Où le rire souvent est moins doux qu'une larme. Des âmes et des cœurs relevez le niveau ; Dans la nuit des esprits portez un jour nouveau, Et soyez tour à tour le phare ou l'étincelle Dont s'éclaire le flot où notre nef chancelle. A ceux qui sont en haut, à ceux qui sont en bas, Enseignez le devoir sans qui le droit n'est pas, Et le respect du vrai par le respect du juste. Rendez son auréole à toute chose auguste. Dans un marbre éternel sculptez pour l'avenir Toute noble action et tout grand souvenir. De tous les dévouements évoquez les exemples. De toutes les vertus repeuplez les vieux temples. Faites croire, espérer, faites aimer surtout, Car ce mot est si grand qu'il dit et contient tout !
Tâche sainte! Labeur que ce siècle réclame
De tout ce qui se sent quelque chose dans l'âme!
Septembre 1862.