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AU POÈTE VIENNOIS

S.=H. Chevalier von Mosenthal

qui ni' avait offert

plusieurs de ses ouvrages, avec cette inscription :

A 1. 'Illustre Poète Belge.

Derniers vers composés par André VAN Hasselt.

Je ne suis pas, ainsi que tu le dis, illustre. Mon nom n'a pas reçu ce vernis ni ce lustre.

Quoique vivant encor, je suis un trépassé ;

I .es fossoyeurs ont dit sur moi leur /// Pace. Déjà sur mon sépulcre ils ont scellé leur dalle. Pour leur littérature, objet de grand scandale, Cinq fois le tribunal savant m'a délivré

Un brevet de Lazare et de pestiféré.

Plus généreux encore, il a poussé le zèle Jusqu'à me décerner gratis une crécelle, Et m'a fait ajuster par trois de ses tailleurs, Un habit de lépreux complet et des meilleurs.

Car tu ne le sais pas, en Belgique nous sommes

Une collection superbe de grands hommes.

Les poètes surtout y poussent à foison.

On en fait deux ou trois récoltes par saison ;

Et, de peur qu'il n'en reste aucun doute à personne,

L'Etat, tous les cinq ans, les classe et les poinçonne.

Quatre docteurs, de l'art fameux paroissiens,

Outre un brelan complet d'académiciens,

Tous très forts, possédant même un peu de grammaire

Et sachant par Dacier interpréter Homère,

Jugent ces pistolets qu'ils proclament canons.

Mon nom n'a pas encor pris rang parmi ces noms,

Car tel que tu me vois, je ris des acrobates ;

Des arlequins de l'art, je casse un peu les battes.

Aux Bobèches perclus, juchés sur leurs tréteaux,

J'arrache quelquefois un pan de leurs manteaux,

Et mets, sans me gêner, mon bâton dans leurs vitres,

Voulant rester moi-même en face de ces pitres.

De leur code caduc, je bouscule les lois.

II manque à mon ragoût un peu de sel gaulois, Et cette épicerie, hélas ! déjà si rance

d'André van Hassclt 197

Qu'ils tirent des vieux fonds des boutiques de France.

Aussi haro complet parmi ces maîtres-queux

A me voir triturer mes plats autrement qu'eux !

Même l'un d'eux prétend, grammairien unique,

Qu'il se peut que f aurais (1) l'esprit trop germanique,

Que j'écris en français et pense en allemand,

Que c'est là procéder abominablement,

Et que, toujours épris de rythme et de cadence.

Je donne à mes chansons trop de leçons de dans;-.

Enfin, que sais-je encor ? Mais, n'importe, je vais

Dans mon propre chemin, qu'il soit bon ou mauvais.

Donc, je ne suis rien moins qu'illustre ni célèbre.

Je ne suis qu'un ruisseau, moi que tu prends pour FEbre,

Et, mince filet d'eau, je passe inaperçu

Au pied du roc dont Dieu voulut me voir issu.

Les rythmes des oiseaux qui rôdent par les branches

Et des brises qui vont baisant les roches franche-..

J'aime à les écouter et je surprends souvent

Dans quelque soupir vague apporté par le vent.

Je ne sais quelle voix de la Dame Nature.

Près des foyers conteurs, pendant le soir, assis,

Je me plais à rimer soit un de ces récits

Dont le temps a formé l'écrin de poésie

Que ton peuple songeur garde en sa fantaisie,

(1) Echantillon des nouvelles formes grammaticales introduites par un professeur de littérature française. Voyez Annuaire de la Société libre d'Emulat ion Liège 1859, p. 121. « Il se peut que cette nationalité... nous aurait donné des libertés constitutionnelles. » — Note d'André van Hasselt — Aurait pour eût, c'est-à-dire le mode du conditionnel pour celui de l'imparfait du subjonctif, constitue un belgicisme encore très usité dans la conversation, les articles de journaux, même sur les lèvres des conférenciers et des professeurs. Seuls, les hommes de lettres et les gens du monde qui ont fréquenté Paris, évitent cette forme irrégulicre et malsonnante. Georges Barral.

Poésies choisies d'André van Hussc/f

Soit quelque parabole où le bon sens caché Luit comme un diamant dans sa gangue niché. Même plus haut encore ouvrant parfois mon aile, Je suis le genre humain dans sa route éternelle. Je regarde à travers l'obscur sentier des temps, Les races accomplir leurs destins éclatants, Et le monde, aux lueurs du phare du Calvaire, Tendre à ce but qu'aucun obstacle ne diffère ; La liberté de l'homme et celle de l'esprit, Ainsi que l'a voulu mon maître Jésus-Chri-t, Quatre fois incarné dans les faits de l'histoire. Humble témoin de Dieu dans son laboratoire; Je le vois, travailleur des siècles, lentement

I )e l'œuvre de ses mains hâter l'achèvement, Continuer, d'après le plan de sa pensée,

Sa genèse depuis si longtemps commencée, Et, des peuples enfin composant l'unité, Avec leurs blocs épars bâtir L'humanité.

Mais mon Christ, je ne l'ai chanté que pour moi-même. Qu'importe qu'un passant s'arrête à mon poème, Ainsi qu'un voyageur se heurte en son chemin A l'angle d'un caillou qu'il oublîra demain ?

II suffit que ta main fraternelle, ô poète, Vers moi se soit tendue et m'ait fait cette fête, Et que l'ami d'hier, quand il sera bien loin,

Dans ton cœur, s'il se peut, conserve un petit coin.

Vienne (Autriche) 4 août 18J3.

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