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ETUDES RYTHMIQUES

d'AxDRK VAN HASSELT

Classées d'après leur accentuation

par

Jules Guilliaume.

Il manquerait un trait essentiel — et non le moins original — à la physionomie du doyen des poètes belges, si on laissait dans l'ombre sa tentative de naturalisation, dans la poésie française, des vers des autres nations littéraires. Les Etudes rythmiques d'André van Hasselt, au nombre de plus de deux cents, occupent tout un volume de ses œuvres posthumes, et lui-même a plus d'une fois témoigné de l'importance qu'il y attachait, à juste titre.

Le germe de sa réforme apparaît déjà dans une lettre datée du 28 janvier 1833. « Comme vous, écrit-il, je trouve fort gracieux le rythme de Sarah-ta- Baigneuse Mais je ne crois pas qu'Hugo, ni Ronsard, aient bien compris l'accentuation. Ouvrez le deuxième volume de l'ouvrage de Sainte-Beuve sur la poésie du xvie siècle, vous y trouverez une pièce intitulée Chanson. Lisez le premier couplet :

Quand ce beau printemps je voy,

J'apcrçoy Rajeunir la terre et l'onde j Et me semble que le jour

Et l'amour Comme enjans naissent au monde.

» Rien dans ces vers ne blesse l'oreille: tout est coulant et harmonieux. Et pourquoi? Parce que partout la troisième svllabe du vers de sept syllabes est longue. Et cela doit être. C'est une règle de la prosodie allemande, (i) Lisez le deuxième couplet, et voyez si tout ce couplet n'est pas saccadé, disloqué, à l'exception du quatrième et du sixième vers :

Le jour, qui plus beau défait, Nous refait

Plus belle et verte la terre, Et l'amour, arme de trait*

Et a"attraits En nos cœurs nous/ait la guerre.

» J'ai eu l'occasion lors de mon voyage à Paris, (2) de faire cette observation à Hugo, en lui montrant une pièce de mon recueil dans laquelle le vers de sept syllabes a toujours la troisième longue. (3) Voici une barcarolle composée sur le même rythme d'après mon système prosodique :

« Jeune fille, qui reposes

Sur les roses, Sous les branches du bouleau,

\'iens voguer dans ma nacelle

Oui chaticelle, Oui cliancelle au cours de l'eau.

(1) C'est une erreur, croyons-nous, qui consiste à généraliser un cas particulier, et à prendre pour une espèce ce qui n'est qu'une variété. Au reste, André van Hasselt lui-même en est revenu plus tard, en accentuant la deuxième syllabe, comme on le verra plus loin.

(2) En mai et juin 1830.

(3) Il s'agit probablement de L Alouette datée d'avril 1830 et publiée seulement en 1852 dans les Poésies, en même temps que Les Etoiles (composée en juillet 1844") et A un petit Bouvreuil (mai 1851). Ces morceaux qui figurent parmi les Odes, sont de véritables études rythmiques, aussi bien que la Ballade de Lénore imitée de celle de Burger, en vers de onze et de neuf syllabes.

Georges Barral.

d'André van Hassc/t 20-

» Je sais une barcarolle.

Ma parole, Le refrain est tout nouveau.

Viens l'ouïr dans ma nacelle

Oui chancelle, Qui chancelle au cours de l'eau. »

C'est ainsi qu'à son amie

Endormie, Il disait, riant et beau.

Elle entra da?is la nacelle

Oui chancelle, Oui chancelle au cours de l'eau.

Et sur eux pencha la Toile

Comme un voile.

J'écoutais près du bouleau.

Mais quel chant dans la nacelle

Qui chancelle, Oui chancelle au cours de l'eau .'

» J'ai recueilli beaucoup d'idées neuves sur la poésie française et sur l'harmonie que j'avais promis de développer dans plusieurs lettres au Globe. Mais les événements politiques survenus depuis m'en ont empêché. »

La publication des premières Etudes rythmiques, comme telles, remonte à 1857. Toutefois plusieurs d'entre elles portent des dates antérieures de plus de dix années. D'autres, moins anciennes, La Fête des Fleurs (mai 1834), Aux Absents (juillet 1854), La Cloche qui tinte (mai 1857), ayant été rangées parmi les Odes, n'ont point trouvé place dans le volume spécial des Œuvres complètes. En tête de ses Nouvelles Poésies, André van Hasselt disait : « Une série à! Etudes rythmiques que l'auteur ne présente que comme de simples essais, termine son volume... Peut-être aurait-il dû y joindre une théorie des

diverses coupes et de l'accentuation telles qu'il les comprend dans la poésie lyrique proprement dite. Mais il confesse sincèrement que le loisir nécessaire pour l'élaboration d'une semblable théorie lui a manqué. »

Cinq ans après dans la préface de son nouveau recueil : Poèmes, Paraboles, Odes et Etudes rythmiques, il rappelait que d'autres avant lui avaient posé nettement et discuté sans la résoudre complètement la question d'une réforme radicale dans le vers lyrique. « A l'inverse du procédé suivi par ses devanciers, il a voulu commencer par la pratique, et c'est seulement après avoir établi toutes les combinaisons dont levers lyrique est susceptible, d'après l'emploi et la disposition de ses articulations élémentaires, qu'il compte être prochainement en mesure de présenter au public ce résultat de vingt-cinq années de réflexions et de labeur. »

1 huis la même intention de prouver en marchant l'existence du mouvement, il applique son système prosodique à la traduction de dix textes d'opéras allemands et italiens. Tandis que J. J. Rousseau croyait la langue française « peu propre à la poésie et point du tout à la musique, parce que la prosodie en est peu marquée, sans exactitude et sans précision », comme s'il pouvait exister une langue dont tous les sons eussent la même force et la même durée, André van Hasselt démontre ainsi la parfaite identité du rythme poétique et du rythme musical, reposant l'un et l'autre sur le même fondement physiologique.

« Vous avez senti, lui écrivait Emile Deschamps, que la musique s'occupe moins de la longueur des vers que de leur rythme intérieur... Je suis persuadé que l'infériorité de notre musique de chant sur la musique d'Allemagne et d'Italie, tient en grande partie à la négligence ou à l'ignorance des écrivains français. Le rythme musical est trop souvent contrarié par l'irrégularité intérieure du vers. »

Après la mise au jour de ses quarante-deux dernières Etudes rythmiques : « J'ai encore, disait van Hasselt, à en composer un certain nombre, puis je poserai les bases de ma

d'André van Hassclt 20:

théorie. L'ensemble de mon travail formera deux volumes in-18. Il v aura trois cents morceaux construits d'après les formules musicales. »

Quoique lui-même aussi bien qu'Emile Deschamps restreignit ainsi sa réforme, il s'en faut de beaucoup que toutes ses études rythmiques fussent destinées au chant. Par leur caractère ou leur étendue, la plupart d'entre elles, au contraire, n'appellent nullement, quand elles n'excluent pas, une traduction musicale. Son système de versification ne convient pas seulement au genre lvrique, il embrasse le vers en général.

Sauf les lacunes que nous signalerons à mesure qu'elles se présenteront dans leurs séries respectives, André van Hasselt a accompli la partie pratique de la tâche qu'il s'était imposée. Les Etudes rythmiques nous offrent de nombreux spécimens des formes réalisables dans les limites conventionnelles de douze syllabes. La prédilection du poète pour certaines coupes engendre même de doubles emplois fréquents dont la valeur littéraire est incontestable ; mais qui, du point de vue technique où nous nous plaçons, ne sont que des superfétations en tant que pièces à l'appui d'un nouveau système de versification.

La mort ne lui a pas permis de condenser dans une théorie les principes qui l'avaient dirigé dans l'exécution. Ses études rythmiques — disjecti membra poetœ — jetées pêle-mêle à la fin de chacun de ses recueils de poésies, n'ont été coordonnées que dans la collection posthume de ses œuvres. Le compilateur s'est efforcé, dit-il, « au moyen d'une classification méthodique, de suppléer à l'absence d'une théorie écrite. Le volume sera divisé de manière que chaque espèce de vers, en commençant par l'hexamètre (1) fasse l'objet d'un livre. Chaque livre est lui-même subdivisé en paragraphes suivant la mesure des vers combinée avec le mètre principal pour former la

(i) Hexamètre est mis ici pour alexandrin, quoiqu'il n'y ait absolument rien de commun entre les deux sortes de vers.

2o6 Poésies choisies

Strophe OU le couplet. Dans le premier paragraphe de chaque livre sont rangées les études composées de tous vers de même mesure ou parisyllabiques. »

Le vice fondamental de cette méthode consiste a mettre, contrairement au précepte évangélique, le nouveau vin dans de vieux vaisseaux, c'est-à-dire à déterminer les vers rythmiques d'après le nombre de leurs syllabes, comme s'il s'agissait de vers quelconques. Pourquoi dès lors renfermer certains morceaux dans un volume à part? Il est évident que si l'auteur les a séparés des autres dans chacun de ses recueils, c'est qu'il avait en vue une mesure différente de la simple supputation d'unités toutes d'égale valeur; sinon, il n'eût point parlé de réforme radicale, ni même de réforme d'aucune sorte.

Nous donnerons une idée plus exacte de la tentative d'André van Hasselten la rattachant aux principes que nous avons énoncés dans notre ouvrage Le Vers jrançais et les Prosodies modernes ( i ) et qui peuvent se résumer de la manière suivante.

Dans les langues classiques de l'antiquité, la mesure résultait de la division des syllabes en longues et en brèves. La quantité ayant disparu des langues modernes et ne s'étant conservée que dans la musique, la même division s'opère entre la qualité des syllabes. La durée est remplacée par l'accentuation; les syllabes tantôt longues, tantôt brèves, deviennent des syllabes, tantôt fortes, tantôt faibles.

Le rythme issu des entrailles de la langue est le mouvement des mots, l'alternance des syllabes fortes, accentuées, et des syllabes faibles, dépourvues d'accent. Il est, par conséquent, commun à la prose et aux vers, avec cette seule différence que dans le langage poétique, l'alternance est régulière, périodique.

L'accent simple, renforcement du son, n'affecte pas plus

(i) i volume in-8° chez Alfred Castaigne, éditeur, rue de Berlaimont, 28, et chez Alfred Fontemoing, rue Le Goff, 4, à Paris (5e arrondissement).

ci André van Hassclt 207

l'intonation que la durée. Le nom de tonique sous lequel on l'a désigné n'est propre qu'à faire supposer le contraire, en portant à croire qu'il modifie le ton, le degré d'élévation de la voix, tandis que selon la remarque judicieuse de M. Becq de Fouquières : « Dans chaque mot, l'accent tonique frappe une des syllabes avec plus de force que les autres, quelle que soit la hauteur relative de la voyelle, et quels que soient les degrés de l'échelle musicale sur lesquels notre voix porte cette voyelle ou cette svllabe. Ainsi dans le mot bondir, la syllabe dir est frappée de l'accent tonique, et elle est musicalement plus élevée que la syllabe bon. Dans le mot diront, la syllabe frappée de l'accent tonique est ront, et elle est au contraire, plus basse que la syllabe di. »

En français, la dernière syllabe d'un mot, d'une phrase, possède seule la propriété d'être invariablement accentuée. Toutes celles qui la précèdent sont soumises à la loi de l'alternance qui se réduit à la formule que voici : « Entre deux syllabes fortes, il doit y avoir une syllabe faible au moins et deux au plus. » Cette règle générale est tellement impérieuse qu'elle va jusqu'à affaiblir l'avant-dernière syllabe, lorsqu'elle est accentuée par nature, puur l'empêcher de heurter la dernière et à faire rétrograder l'accent sur l'antépénultième. Ainsi l'accent des mots heureux, mauvais se déplace dans ces vers de Boileau :

Il est un heureux choix de mots harmonieux ; Fuyez des mau?«H sons le concoxirs odieux...

afin d'éviter la collision des deux syllabes fortes heureux choix, mauvais sons. On échappe ainsi aux deux écueils également destructifs du rythme : d'une part, le chue de deux accents toujours désagréable à l'oreille, et d'autre part leur écartement trop grand qui fait perdre à l'auditeur le sentiment de la mesure.

Les mots de plus de trois syllabes ont nécessairement deux accents et même davantage :

2oS Poésies choisies

y' aime ,s-«penVmcnt et magnifiquement.

La scansion du vers s'opère de la même manière par le groupement des monosyllabes qu'avec des polysyllabes d'une Longueur quelconque :

.\V m'a-vt'z-vi)us-/>as dit-que vous-/fl haussiez? 5/ \e-la ha-^sais,-/^ ne-la fui-rais pas.

L'intervalle compris entre deux accents constitue le pied tantôt binaire, tantôt ternaire. La mesure du vers rythmique dépend du nombre de ses pieds et non de celui de ses syllabes. La position des accents lui donne son empreinte particulière. Parler d'un vers rythmique de tel ou tel nombre de syllabes, c'est donc ne rien dire. Il y a une complète différence d'allure entre les deux alexandrins suivants, le premier de quatre pieds ternaires :

Oui, je viens — dans son tem — pie adorer — l'Eternel ;

et le second de six pieds binaires :

Je viens — selon — /'7*sa — gc an\\ — que et so — lennel .

Un vers de huit syllabes est tour à tour un agrégat de trois pieds :

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