DEUXIEME PARTIE
Odes et poésies diverses publiées après l'année 1834. jusqu'en 1862.
A ma Mère.
Pectoris mei portio.
Symmachi Epistolar. III. 66.
Enfin, je t'ai revue, ô ma mère ! ma mère ! Je t'ai revue, après quatre ans d'absence amère, Après quatre ans si longs et maintenant si courts ; J'ai vu tes yeux sourire au travers de tes larmes, Et j'ai mis en oubli tout un siècle d'alarmes, O ma mère ! en trois jours.
Enfin je t'ai revue et toute la famille. Je me suis reposé sous ma verte charmille. Ma voix s'est de nouveau mêlée à votre chœur. La joie a refleuri dans mon âme chagrine, Ma mère, et j'ai senti battre sur ma poitrine Ton cœur plein de mon cœur.
Ainsi qu'après l'hiver rude et froid, l'hirondelle Oui retrouve le toit où pend son nid fidèle, Je me sentis pleurer lorsque je te revis. Quand je touchai le seuil, la maison grise et haute Salua ma venue et reconnut son hôte, Et la mère, son fils.
Le soir chacun reprit sa place accoutumée Devant l'âtre toujours plein de braise enflammée, Et je me dis, songeant à mon heureux passé : « Béni soit le moment si beau qui nous rassemble! » Dieu, dans cette maison où nous vivions ensemble, » Que ne m'a-t-il laiss
Oh ! nous étions là tous, comme autrefois, ma mère ! Moi, l'errant voyageur* toi, mon père et mon frère. Nul de nous ne manquait au cercle du foyer. Et nous allions menant nos douces causeries, Et je vis, dans les yeux de vos tètes chéries, Votre âme flamboyer.
Oh! nous étions là tous, refaisant notre vie, Comptant tous les relais de la route suivie, Revoyant dans sa fleur chaque arbre du chemin, Et repassant ces jours de plaisir et de joie Où se nouait le fil de nos heures de soie, La veille au lendemain.
Nous effacions ainsi quatre longues années. Depuis, à mon printemps que de branches fanées ! Que d'espoirs avortés et de déceptions ! Que de rêves charmants enfuis avant l'aurore ! Que de boutons flétris au rosier vert encore De mes illusions !
■ Car j'ai lâché le vol de mes saintes croyances. J'ai bu le miel trompeur de nos fausses sciences ; J'ai vidé jusqu'au bout leur philtre empoisonneur. J'ai dissipé mes jours, comme l'enfant prodigue,
d'André van Hassclt 65
Et les ai laissé fuir, comme un torrent sans digue, Dans l'oubli du Seigneur ;
Tandis que là, pour vous, sur ce toit plein de calme, Chaque aurore luisait plus sereine et plus calme, Que rien n'obscurcissait votre bel horizon, Et que vous fleurissiez là tous les trois ensemble, Comme trois arbres verts qu'un même sort rassemble Sur le même gazon.
Oh ! vous êtes bénis de Dieu dans toutes choses ! Vous avez endormi tous mes pensers moroses. Par vous, l'homme nouveau dans moi s'est réveillé. Vous avez rappelé mes pieds dans votre route, Et j'ai vu s'éclaircir ma nuit, ma nuit du doute, Et j'ai tout oublié.
Je suis comme Lazare, et j'ai quitté ma tombe. J'ai déserté la voie où tout trébuche et tombe. Le flambeau du Seigneur pour moi s'est rallumé. Je me suis secoué comme un habit immonde, Et je me suis refait des naufrages du monde Sous le toit bien-aimé.
Et ce furent trois jours de bonheur et de fête, Et je compris qu'au moins une joie est parfaite. Mais le vin le plus pur a quelque lie au fond. Mais le bonheur est court et passe comme un rêve. C'est le nuage au ciel, c'est le flot sur la grève : Nuage et flot s'en vont.
Puis il fallut partir, être flot ou nuage.
Et c'est toi qu'en prenant mon bâton de voyage,
J'embrassai la première et la dernière encor ;
Toi ma religion, ma foi, ma poésie, L'étoile de mon ciel et ma perle choisie, Et mon plus cher trésor !
Et, pauvre oiseau, j'allai vers ma sphère orageuse, Déployant de nouveau mon aile voyageuse. Et toi que jour et nuit dans mon cœur, je revois, Tandis que tu pleurais ton fils, pieuse femme, Je me dis : « Oh ! voilà que ma vie et mon âme » Je les quitte à la fois. »
Et quand la ville, avec son fleuve qui murmure, Ses remparts de granit qui lui servent d'armure, Et ses tours aiguisant leurs flèches d'or dans l'air ; Quand les toits, les maisons aux vitres allumées, D'où le soleil, dardant ses splendeurs enflammées Fait jaillir maint éclair;
Quand tout est disparu, quand l'horizon qui fume Eut tout enseveli dans une mer de brume, J'allai, laissant tomber ma tète dans ma main, Comme le Juif errant dans sa marche fatale, Sûr de ne rien revoir de ma ville natale Là-bas le lendemain.
Et me voici rentré dans cette sombre voie Où notre humanité s'égare et se fourvoie, Où rien, étoile ni rayon, ne brille aux cieux, Où toujours notre pied se heurte à quelque chose, Où l'épine toujours dérobe sous la rose Son dard fallacieux.
d'André van Hassclt 67
Mais, si je vais errant loin des cieux où l'on m'aime, Je porte mon rayon, mon étoile en moi-même. Et ce double flambeau qui brille et jette en moi (Comme un phare sauveur au bord du précipice), Pour éclairer mes pas, sa lumière propice, C'est Dieu, ma mère, et toi !
Avril 1837.
Le Retour de Napoléon.
... The lond is full rede ... Ther he tôke is dede.
Chanson anglo-saxonne.
Oh ! comme il dormait bien dans son ile isolée,
Au milieu de la mer, Où rêvait tristement son ombre désolée,
Au bruit du flot amer.
Oh ! comme il dormait bien sous l'arbre solitaire, Sous le vieux saule en fleurs,
Dont le vent épandait sur son lit militaire Les feuilles et les pleurs !
Il était là si bien sur son éctieil sauvage !
La voix de l'Océan Chantait, en murmurant autour de son rivage,
Son cantique au géant !
Tous les flots de la mer que soulevait la houle S'y pressaient à la fois,
Comme naguère au seuil de son palais en foule Les peuples et les rois.
Et, — quand l'orage, ouvrant ses ailes flamboyantes
Et ses plumes d'éclairs, Allumait tout à coup ses torches foudroyantes
Dans l'arsenal des airs;
Et que de toutes parts les vagues écumantes,
De l'aurore à la nuit, L'une sur l'autre avec leurs crinières fumantes
Se cabraient à grand bruit; —
11 souriait, ainsi qu'en un jour de bataille,
Et du cœur et des yeux, Croyant revoir bondir sous l'ardente mitraille
Ses cavaliers joyeux.
Du ciel sombre et tonnant, de l'eau grondante et blanctu
Regardant le tableau, Il disait : « Enfin Dieu me donne ma revanche
Du jour de Waterloo. »
Et tous ses vieux soldats, dont les peuples encore
Parlent avec terreur, Accouraient du couchant, accouraient de l'aurore
Au cri de l'empereur.
Ses grenadiers bronzés par l'Afrique lointaine,
Ses cuirassiers de fer Que sur les flots glacés du morne Borysthène
Désarçonna l'hiver ;
d'André van Hassclt 69
Ses vétérans connus du Nil et de l'Adige,
Ses sombres escadrons, Tous étaient là, faisant retentir, ô prodige,
Le bruit de leurs clairons.
Et lui, debout, les bras croisés sur sa poitrine,
Le front calme et serein, Voyait se dérouler sur la plaine marine
Ses régiments d'airain ;
Il suivait du regard leurs lignes aguerries
Qui ne reculaient pas ; Il écoutait gronder ses lourdes batteries,
Orchestre des combats.
Et, tant que s'agitait la bataille sonore,
Le géant surhumain En aspirait le bruit, disant : « Je tiens encore
Le monde dans ma main ! »
Et, quand l'orage éteint, les cieux de leurs étoiles Ouvraient tous les yeux d'or,
Sur l'Océan où l'ombre épaississait ses voiles Son œil planait encor,
Comme s'il attendait sur la rive endormie
Que le flot bruissant Y jetât les débris de l'armée ennemie,
Ses drapeaux teints de sang.
Oh ! comme il dormait bien dans son île isolée Au milieu de la mer,
Où rêvait tristement son ombre désolée.
Au bruit du flot amer.
Pourquoi de son rocher, pourquoi fait-on descendre
Le Prométhée impérial ?
Ne valait-il pas mieux laisser en paix sa cendre
Là-bas dans son monde idéal ?
Il fut un homme à part, vivant, parmi les hommes, Et le siècle eut en lui son mythe glorieux. Il fallait le laisser, loin du monde où nous sommes Sur son écueil mystérieux.
Quel marbre lui vaudra son île solitaire
Dont les peuples de l'avenir Auraient fait, quelque jour, leur Mecque militaire,
Pèlerins de son souvenir ?
Quel mont bâtirez-vous pour sa tombe historique? Quel éclair descendra du ciel pour y tracer Son nom universel et sa gloire homérique Devant qui tout doit s'effacer?
O sombre Sainte-Hélène ! ô rocher granitique !
Tu nous étais cent fois plus beau, Toi que, pour faire un trône au géant poétique,
Un volcan fit sortir de l'eau.
d 'André 7 'an Hasselt 71
Dis-moi, Napoléon, dis-moi que vas-tu faire Dans Babel, dans Paris, cette orageuse sphère Où pas un Régulus sur mille Cicérons, Où la nuit tout entière on s'aiguise la langue, Pour se battre le jour à grands coups de harangue, Où les phrases ont pris la place des clairons ?
Dis-moi, que vas-tu faire en cet amphithéâtre, Où les rhéteurs, drapés d'un manteau de théâtre, Sur leur pathos ronflant gambadent à pas lourds ? Car ton Paris n'est plus qu'une ardente fabrique,
Un atelier de rhétorique
Où l'on martèle des discours.
Tu n'y verras plus un de ces hommes dantesques Qui, — combattant pour toi leurs combats gigantesques, Parlant au monde avec la bouche du canou, — Sur les glaces du Nord, sur les sables Numides, Aux faîtes du Kremlin, au front des Pyramides, Par la flamme et le fer écrivirent ton nom.
Plus rien que des parleurs à cheval sur la phrase, Quand la Syrie entend crouler ses ports qu'on rase, Quand Méhémet-Ali, ton frère égyptien, Regarde si là-bas, du côté de la France, Dans la nuit de son espérance, Monte quelque astre ami du sien.
Puis, hélas ! au milieu de ce bruit de paroles, Obus toujours tonnants et bourrés d'hyperboles,
De quel sommeil troublé tu dormiras ici, Toi qui dormais si bien aux rumeurs des batailles, Au rappel des tambours, aux foudres des mitrailles, Aux cris des nations qui demandaient merci !
Crois-moi, Napoléon, crois-moi, mon Capitaine, Tu redemanderas un jour ta Sainte-Hélène, Ton rocher sombre et noir au milieu de la mer, Pour reposer en paix dans ta morne vallée, Bercé dans ta couche isolée Par le doux bruit du flot amer.
75 décembre 1840.
La Belgique.
Vantez-nous l'Italie et ses villes antiques,
Où résonnent encor les échos poétiques
Du clairon de tes vers, Virgile, ô grande voix !
Naples, qui rit, au pied du Vésuve groupée ;
Rome, qui gouvernait le monde avec l'épée,
Et gouverne aujourd'hui le monde avec la croix;
Ou l'Espagne, beau sol des courages dantesques, Où l'on foule, en passant, mille noms gigantesques, Historique pavé, dallé de lettres d'or, Qui parfois, à minuit, s'entr' ouvre et se soulève °our jeter aux vivants un éclair de ton glaive, Ombre du Cid Campéador !
d'André van Ha s sel t 73
Vantez-nous le Tyrol, qui dresse dans l'espace
Ses pics que l'aigle bat des ailes quand il passe ;
La Suisse qui, s'armant de ta flèche d'airain,
O vieux Tell ! triompha de toutes ses épreuves,
Et, faisant de ses monts l'urne de deux grands fleuves,
Jette au midi le Rhône et verse au nord le Rhin ;
Ou la France, du inonde auguste métropole, Où tirent tous les cœurs, comme l'aiguille au pôle, Panthéon de splendeurs et de rayonnements, Source où vont s'abreuver les âmes fécondées, Volcan où bout toujours la lave des idées Pour s'épandre en événements.
La Russie à la fois, selon sa fantaisie, Livre aux becs de son aigle et l'Europe et l'Asie, Et voit sept mers baigner ses rives de leurs flots ; La Hollande a des nefs qui, sous toutes les zones, Des îles de la Sonde aux bords des Amazones Transportent, en chantant, ses joyeux matelots ;
Carthage d'Occident, reine des femmes blondes, L'Angleterre a le sceptre et l'empire des ondes, Et fait de ses vaisseaux un pont aux Océans ; L'Allemagne a le Rhin, le fleuve des poètes, Ses vallons, ses grands bois et ses villes muettes, Où rêvent ses penseurs géants.
Le Midi dans ses champs avec o rgueil étale De ses palmiers en fleurs la pompe orientale ; Le Nord a ses sapins, parasols toujours verts, Oui couronnent tes monts, ô terre Scandinave !
D'où l'on voit l'Hécla sombre, en son île de lave, Comme un phare lointain, darder ses longs éclairs.
Mais rien ne nous vaut la patrie, Rien ne nous vaut le sol natal.
Elle s'étend toute fleurie Entre deux fleuves de cristal.
Juin de roses nous la festonne ; L'oiseau qui la quitte en automne Ne rêve qu'elle en ses chemins ; A son soleil le cœur mieux s'ouvre ; Et, quand de loin on la découvre, On la nomme en battant des mains.
De toutes les beautés le ciel nous la fit belle. Avril y fait plus tôt revenir l'hirondelle. L'été verse en nos champs ses plus riches moissons. Le printemps, en riant, y vide ses corbeilles. Pour l'écho de nos nuits vermeilles, Rossignols, vous gardez vos plus douces chansons.
O sol béni ! terre enchantée !
Dieu te fit avec tant d'amour !
De tous les biens il t'a dotée, Comme pour y descendre un jour.
Là-bas, la plaine se déroule Que peuplent des villes en foule Dont le monde entier sait le nom ; Ici, des forêts, des vallées,
d'André van Hatsclf 75
Et des montagnes crénelées; Dont le tonnerre est le canon.
L'Escaut, où les trois-ponts entrent à pleines voiles, Parait aux yeux, la nuit, un lac semé d'étoiles ; Comme le Rhin, la Meuse a ses vieux châteaux forts, Ses manoirs mutilés par la flamme et l'épée
Dont chacun a son épopée Que le poète lit sur la tombe des morts.
Au milieu des campagnes vertes S'épanouissent nos cités, Comme de grandes fleurs ouvertes, Resplendissantes de clartés; Les unes au flot des rivières Baignent leurs tours hospitalières, Les autres au flot de la mer ; Toutes ont des cloches joyeuses, Dont les urnes harmonieuses Versent leur musique dans l'air.
Nos villes, à l'étroit dans leurs vastes murailles, Mères fécondes, font de l'or dans leurs entrailles. Nos fils ont la vigueur, nos filles la beauté. Et tous ont ce trésor, le plus cher que le monde
Ait reçu de ta main profonde, Toi de qui tout nous vient, Seigneur, — la liberté !
Puis, quel passé superbe, ô frères, que le nôtre ! Des peuples de la terre en savez-vous un autre
Oui puisse, déroulant ses fastes radieux,
Citer plus de grands noms et de faits glorieux ?
Descendez tour à tour dans nos vieilles provinces,
Parcourez leurs cités dont les bourgeois sont princes :
Voici notre Rrabant, dont le lion mordit.
Aux rives du Jourdain, le Sarrasin maudit ;
Bruge et Gand, qui toujours, ces bouillonnantes cuves,
Eclataient à la fois, ainsi que deux Vésuves;
Le Hainaut, fier encor de ses puissants barons;
Luxembourg, dont les ducs soudèrent leurs fleurons
A la couronne d'or que portait l'Allemagne ;
Liège, dont la mamelle allaita Charlemagne ;
Le Limbourg, qui dressa debout sur son pavois
Le premier roi des Franks, proclamé par sa voix ;
Anvers, qui toujours veille, active sentinelle,
Sur le fleuve qui coule à l'ombre de son aile;
Et Namur, de canons bardé de toutes parts,
Oui règne sur les monts dont Dieu fit ses remparts :
Toutes portent, gravés sur leurs nobles murailles,
Mille beaux souvenirs de guerre et de batailles,
Archives du passé, que par amusement
Nos yeux ne lisent plus que comme un vieux roman.
Quand parfois, fatigués de nos routes banales, Tristes, nous faisons halte au bord de nos annales, Et que nous le sondons des yeux et de la voix, Cet abîme profond des choses d'autrefois, Il en sort mille bruits, mille rumeurs de gloire. Mais le présent est sourd à ces cris de l'histoire. Vous, nos hommes de guerre, il vous laisse endormis Dans vos linceuls, tous faits de drapeaux ennemis, Et passe insouciant sur vos cendres muettes,
cT André van Hasscît 77
O vous, tribuns, savants, artistes et poètes, Dont notre indifférence outrage les tombeaux, Et dont nos lampions remplacent les flambeaux. Plus d'un, quand autrefois parmi les plus grands
[hommes, Veuf de son piédestal dans le siècle où nous sommes, Attend que son jour vienne et que, grave et serein, L'art nous le sculpte en marbre ou le coule en airain ; Clovis, qu'à Tolbiac sur ses rudes épaules, Le vieux Rhin vit charger tout l'empire des Gaules, Sicambre audacieux, dont l'orgueil indompté Courba devant Dieu seul son front et sa fierté ; Charles Martel, Pépin d'Herstal et Charlemagne Qui, tenant à ses pieds la France et l'Allemagne, Baptisa de son nom immense et souverain Le siècle rayonnant dont il fut le parrain; Godefroid de Bouillon, ô Tasse ! dont l'épée Illumine les chants de ta vaste épopée ; Puis Gérard de Saint-Trond, dont Cologne brunit La cathédrale, mont de pierre et de granit; Jean premier, qui brandit son glaive plein d'entailles Dans soixante tournois et dans quinze batailles ; Et donna pour menin, au champ de son blason, Le lion de Limbourg au lion brabançon ; Baudouin, qui déroula sur la tour de Léandre Les plis victorieux du vieux drapeau de Flandre, Et, comme un des héros de nos anciens romans, Coupa la Grèce en fiefs pour ses barons flamands ; Henri trois, dont le front, qui doublement rayonne, Porta, poète et duc, une double couronne ; Charles-Quint, qui, debout sur son trône idéal, Pesa le monde avec son globe impérial ; Memling, les deux van Eyck, dont les panneaux illustres
Resplendissent encore après quatre-vingts lustres; MetsySj le forgeron, artiste dont l'amour Fit sous l'œil d'une femme éclore l'âme un jour ; Duquesnoy, qui, taillant et le bronze et la pierre, Ainsi que Prométhée, animait la matière; Vésale, dont le doigt fouillait le corps humain Et de l'âme invisible y cherchait le chemin ; Enfin Roland Lassus, dont l'immortel génie Sur son siècle alluma l'aube de l'harmonie, — Et tant d'autres encore, aussi grands, aussi beaux.
Sortez de vos néants, sortez de vos tombeaux, Guerriers qui, blasonnés de vos croix de sinople, Fûtes rois de Solyme ou de Constantinople ; Poètes, dont le luth, du langage roman, Adoucit le premier le rude bégaîment; Architectes, par qui nos vieilles cathédrales De leurs tours dans les cieux font monter les spirales ; Artistes lumineux, sculpteurs, dont le burin A fait vivre le marbre et palpiter l'airain ; Rêveurs harmonieux, dont les harpes fécondes Epandent leurs chansons à l'écho des deux mondes ; Peintres, dont la palette a toutes les couleurs Des feux de l'arc-en-ciel, du soleil et des fleurs; Savants, pôles où vont les foules empressées, Nochers, qui, labourant l'océan des pensées, Eûtes, comme Colomb, votre Amérique aussi, — Sortez de vos tombeaux pour apparaître ici !
Liège, m ai- juin 1842.
d'André van Uasselt 79
La Cathédrale de Cologne.
Yixere fortes ante Agamemnona Multi : sed omnes illacrymabiles Urgentur, ignotique longa nocte, Carent quia vate sacro.
HORAT. CaRJIIN. IV. 9.
O Rhin ! ô Nil du nord ! ô fleuve d'Allemagne ! O vieux Rhin dont le flot baptisa Charlemagne,
Le géant Souverain Oui, façonnant l'Europe au moule de son rêve, Se tailla son empire au tranchant de son glaive
Avec son bras d'airain !
Frère de l'autre Nil, avec tes rochers sombres
Qui, sur ton vert miroir entre-choquent leurs ombres,
Pyramides que Dieu te bâtit de sa main,
De tout ce qui fut grand tes bords gardent les traces,
Rempart des Nations, limite des deux races,
Borne du monde frank et du monde germain !
Tous les peuples, du bruit de leurs clairons sauvages, Ont comme une tempête, ébranlé tes rivages
Aux pitons verdoyants ; Et, depuis deux mille ans, le burin des épées Grave pour l'avenir toutes ses épopées
Sur tes pics flamboyants.
Le sang de Tolbiac a rougi ton écume, Où du nom d'Attila l'éclair encore fume.
8o Poésies choisies
Sur tes monts de granit Rome brisa son char, Et tous les conquérants sous qui trembla le monde Sont venus abreuver leurs coursiers dans ton onde : Napoléon, Clovis, Charlemagne, César.
Barberousse, endormi, comme un aigle en son aire, Ecoute, en frémissant, dans son lit centenaire
Ton murmure grondant ; Car l'avenir du monde un jour doit se débattre Sur tes bords, 6 vieux Rhin, artère qui fait battre
Le pouls de l'Occident !
Tes souvenirs féconds font rêver les poètes. Tout le passé leur parle en tes roches muettes, Et le penseur, l'oreille attentive à ta voix, Dans ton flot large et vert voit des foudres reluire, Et dans tes profondeurs entend, la nuit, bruire Quelque chose de grave et de sombre à la fois.
C'est la voix, c'est le bruit des races écroulées, Des générations par les siècles roulées
Dans ton gouffre obscurci.
C'est la vaste rumeur du crime et de la gloire Dont l'écho se prolonge en tes vagues. — L'histoire
Est un grand fleuve aussi.
L'histoire, fleuve immense, où roule, Avec de sourds mugissements, Sous le flot des hommes en foule,
d'André van Hasselt 81
Le gravier des événements.
Dans son lit aux rumeurs profondes
Il charrie aux cours de ses ondes
Les nations, les rois; les mondes,
Dont lui seul a le souvenir;
Et, pleins d'éclairs ou de ténèbres,
Les noms fameux, les noms célèbres,
Flottent dans ses vagues funèbres,
Vers l'océan de l'avenir.
Comme un bruit de l'Apocalypse Il fait tonner sa grande voix.
Etoile ou peuple qui s'éclipse Y vont s'engloutir à la fois.
Dans sa vague d'ombres remplie, Plus d'une gloire qu'on oublie Bien longtemps roule, ensevelie En son séculaire sommeil.
Le flot sous un autre s'efface; Puis s'il remonte à la surface, Le soleil lui fait à la face Flamboyer un rayon vermeil!
Le voilà ! C'est la chose ou l'homme
Oui revient au jour ébloui.
Le monde regarde et le nomme
Et bat des mains, criant: « C'est lui ! »
Comme un plongeur qui sort de l'onde,
De la profondeur inféconde
Du tourbillon qui toujours gronde,
Il monte une lumière au front.
Le voilà ! C'est ton nom sublime
Oui, tics entrailles de l' abîme.
Aux cris de la foule unanime Jaillit, ô Gérard de Saint-Trond !
Six siècles tout entiers, artiste magnifique,
Tu restas endormi du sommeil pacifique
Que le chevet glace des tombeaux donne aux morts.
Mais, du double linceul où le temps fit descendre,
Pour les cacher au monde, et ta gloire et ta cendre,
O Lazare de l'Art! voici qu'enfin tu sors.
Voici qu'enfin ton nom magique, Comme un signe victorieux, Au Panthéon de la Belgique Vient resplendir à tous les yeux.
Lui, dont on chercha d'âge en âge Les lettres d'or sur chaque page Des vieilles archives du Rhin, Du sépulcre de notre histoire, Il ressuscite plein de gloire, Comme un fantôme souverain.
L'oubli, lorsque la mort t'eut mis dans ton suaire, T'enferma tout entier dans son morne ossuaire, Et, — quand le voyageur à genoux demandait : « Quelle main t'a bâtie, église noble et sainte, » Qui de Cologne emplis presque toute l'enceinte ? » Par son silence seul ton œuvre répondait.
d' Andrc van Hassclt 83
Ton œuvre à toi, la Cathédrale
Dont ta main devait jusqu'aux deux,
Ainsi qu'une double spirale
Tordre les clochers glorieux,
Et qui, parlant sa langue austère
A tous les peuples de la terre.
De l'Orient et du Couchant.
Déroule dans la nue altière
Son vaste poème de pierre
Dont chaque colonne est un chant!
Montagne de granit, dans l'espace exhaussée ! Cercle où se meut le monde, ainsi qu'une odyssée
De la terre et du ciel !
Pyramide chrétienne, entassement immense, Où l'éternel présent sans cesse recommence
L'avenir éternel !
Dôme, palais de Dieu, comme, en ses nuits de flamme, Le poète parfois le bâtit dans son âme, Architecte jaloux de ce rêve vermeil Oui iaillit maçonné de grands blocs de pensée Et dont la tète, au fond de l'infini dres-ee. .. avant l'aurore, au lever du soleil!
Six Niècle^ tour à tour, de leurs main^- acharnée-. Ont ^ur ton dos de pierre entassé leur- années
O vieux temple germain !
San> que leur fardeau pè^e à ta voûte béante,
Atlas aurait ployé son épaule géante
Sous leur poids surhumain.
Rien n'a pu t'ébranler, Ô formidable ouvrage! Ni le souffle des vents, ni l'aile de l'orage. On dirait qu'à tes pieds le Temps s'est arrêté. 11 ébrèche sa taux sur ta croupe puissante Et la vague des ans s'y brise, mugissante, Comme le flot humain contre l'éternité.
Vingt générations ont passé sur tes dalles, Evéques, empereurs, rois, qui sous leurs sandales
Courbaient l'humanité. Tu les as vus briller tous ces astres du monde, Si vains de leur néant, viih ton arche profonde,
Où Dieu seul est resté !
Ta forme gigantesque, ainsi qu'un mont sublime. A le front dans la nue et le pied dans l'abîme ; Et sur tes noirs pignons, de brume pavoises, L'épervier; en passant, craint d'abattre ses ailes, Quand le soleil au soir allume tes prunelles Et change en astres d'or tes vitraux embrasés.
Monument merveilleux, ruche aux blocs granitiques, Où bourdonnent toujours les essaims des cantiques
Comme un hymne sans fin, On t'admire au couchant, on t'admire à l'aurore, Et tu n'es cependant rien qu'une ébauche encore !
Mais quand le siècle enfin
Te verra, dans la nue effilant tes pinacles, Ouvrir, comme un écrin, tes mille tabernacles
d 'André van Hassclt 8 s
Peuplés de saints, le front cerclé d'un nimbe ardent, Les uns graves, le cœur plein de hautes pensées Dont ils suivent au ciel les ailes nuancées, Et les autres muets et parlant cependant.
Quand la foi, quelque jour, cathédrale sublime, Plantera de ses mains, sur ta plus haute cime,
L'image de la croix, Et qu'enfin achevée, immense et magnifique, Tu porteras au front ce signe pacifique
Des peuples et des rois ;
Quand tu t'élanceras, rayonnante, inouïe, Comme une vision magique, épanouie ; Quand tes clochers, dressant leurs aiguilles dans l'air Et déchirant les plis des manteaux des nuages, Vaincront avec leur voix le bruit des grands orages, Et croiseront au ciel leur flèche avec l'éclair;
Quand tu seras debout, reine du vaste espace, Regardant à tes pieds,. où toute chose passe,
Le monde inférieur.
Dominant de tes tours, dans la nue abritées, Les montagnes du Rhin, par la foudre sculptées,
Ce burin du Seigneur ;
Strasbourg sera jaloux ; de Cordoue à Séville Un sourd gémissement ira de ville en ville : « Le savez-vous, ma sœur? Notre règne finit ! » Triste et penchée au bord de l'Escaut, son grand fleuve, Anvers regardera pleurer, comme une veuve, Sa cathédrale en deuil, dans ses murs de granit.
On n'aura jamais vu rien de pareil au monde. il aura peine à suivre en sa hauteur protonde
Ton jet aérien.
( i enade gémira dans ses palais mauresques, Et se dira, croisant ses bras chevaleresques :
v, Mon Alhambra n'est rien ! »
Monuments du désert, aiguilles, pyramides, Qu'assiège le simoun avec les vents numides, Piliers d'Eléphantine aujourd'hui renversés, Obélisques géants, où le vautour qui passe Descend et vient tenir ses haltes dans l'espace. Te crîront d'une voix : ss Tu nous a surpassés ».
De son temple homérique aux voûtes écroulées Thèbe en vain cherchera les portes constellées
Dont rien n'a survécu ; ,iel-Ange, jaloux, de sa hase de pierre, V< udra faire tomber le dôme de Saint-Pierre.
Car tu l'auras vaincu.
Dors en paix maintenant dans ta tombe ignorée. O Gérard de Saint-Trond, poète, àme inspirée ! Car ce que tu rêvas, voici qu'on le finit. Pour ce vaste travail, dont l'Allemagne est fière,
Chaque peuple taille sa pierre.
Chaque roi, son peuple de granit.
Notre siècle a vu tant de chose-.
Au vent des révolutions,
d 'André van Hasselt 87
Gloires, splendeurs, apothéoses, Joncher les pas des nations.
Et voici, — quand tout croule et tombe, Le palais, le trône et la tombe, Quand tout passe et tout dépérit, — Qu'il vient d'achever ta pensée Comme tu l'avais commencée Au moule ardent de ton esprit.
C'est que dans le désert où chemine notre âge,
Tout n'est pas sable encore, éclair ni vent d'orage.
L'aube naît dans la nuit de nos doutes moqueurs.
Souvent Dieu, par la voix de nos fausses sciences, Réveille les saintes croyances Qui dorment dans l'ombre des coeurs.
Pour toi, peuples et rois oublient Et leurs luttes et leurs combats.
Oh! qu'ainsi leurs bras qui s'allient Relèvent ce qu'on jetait bas ; Qu'ils ne rivalisent au monde Que pour montrer lequel mieux fonde ; Que leur char ait le même essieu ; Et, dans une union féconde, Que leur œuvre de paix seconde L'œuvre pacifique de Dieu !
Que ton temple pour eux soit l'arche d'alliance! Qu'un jour, peuples et rois viennent sans défiance, Sous ton dôme où le ciel leur ouvre son chemin, Devant la croix où Christ tend ses bras à la terre,
Se donner le baiser de frère,
Se serrer le cœur et la main !
88 Poésies c/i<iisics
Qu'ainsi ta sainte Cathédrale De ses faîtes mystérieux Achève la double spirale Qui doit unir la terre aux cieux!
Qu'elle soit l'échelle profonde Où Jacob vit de l'autre monde Briller l'éternelle clarté, Poète, et que ta Métropole Devienne enfin le vrai symbole De la future humanité!
va
C'est ta patrie aussi que le sol où nous sommes,
Et nous t'avons fait place auprès de nos grands hommes,
Souverains et savants, artistes et guerriers,
Sous le dais lumineux où leur splendeur rayonne,
O Gérard de Saint-Trond! viens chercher ta couronne
Et ton socle de bronze et ta part de lauriers.
Viens! La Belgique t'ouvre à deux battants les portes
Du Panthéon vivant de leurs légions mortes ;'
Et, fier des souvenirs que j'évoque à ses pieds,
Je dépose ces vers sur l'autel de ta gloire,
Moi qui glane partout dans les champs de l'histoire
Ma gerbe aux épis d'or de grands noms oubliés.
Août 1842.
ci' André van Hassclt 89
Où va toute chose?
Quo, quo ruitis?
Horat. Epod. 7.
— Où donc courez-vous, beaux nuages ?
Beaux nuages, où courez-vous?
— Nous faisons nos joyeux voyages :
Où nous allons, le savons-nous ?
Aux vents du ciel ouvrant nos voiles, Nous passons entre les étoiles
Et les cimes du monde humain, Pour vider, en pluie, en rosées, Notre urne aux herbes arrosées Et nous dissiper en chemin.
— Où courez-vous, brises légères ?
Brises de l'aube, où courez-vous?
— Avec nos ailes passagères Où nous allons, le savons-nous?
Avec nos ailes embaumées
Sur les corolles parfumées Dont s'émaillent les verts gazons ; Nous allons secouant les branches Des plus vermeilles, des plus blanches, Et jamais nous ne repassons.
— Où courez-vous, fils de la terre ?
Fils de la terre, où courez-vous?
— Où nous allons, c'est un mystère.
Où nous allons, le savons-nous ?
Où va toute chose qui passe ?
L'étoile qui luit dans l'espace?
La rose du printemps si beau ?
Le chêne que la brise effleure?
Tout ce qui chante et ce qui pleure?
Où va l'homme par le tombeau?
Août 1845.
Sur un Recueil de Satires politiques.
Nervum arcus igitur paululum remitam Adhuc habet pharetra plurimum sagittam.
Gilleberti Carmin. I, -
Silence, ô mes lions ! ô mes tigres ! silence Jusqu'au jour où ma main tous ensemble vous lance Sur la place publique, ardents et furieux. Derrière vos barreaux tordez-vous à votre aise. Allumez, en grondant, les. prunelles de braise Oui brûlent dans vos yeux.
Hôtes impatients de ma sombre tanière, Grincez, en secouant votre fauve crinière
Aux poils échevelés.
Ebranlez à loisir votre cage de chêne.
Le jour n'est pas venu de briser votre chaîne
Et de vous dire : « Allez ! »
Patience! il luira ce jour, où, pleins de joie, Sous vos crocs acérés vous tiendrez votre proie, Les griffes et les dents à l'œuvre, en rugissant ; Où, dans votre charnier, sinistre et noir domaine, Vous aurez à mâcher bien de la chair humaine, A lécher bien du sang\
d'André van Hasselt 91
Patience, mes fils ! En votre cirque sombre
Ma haine, dès longtemps, amoncelle dans l'ombre,
Comme dans un enfer, Bien des noms à broyer dans l'étau de vos gueules, Comme le Dante moud les damnés sous les meules
De ses rimes de fer.
Novembre 18J.6.
Cinq Branches de Cyprès.
l'étoile couchée.
Dans mon ciel j'avais une étoile; Elle éclairait mon firmament :
Quand la nuit déployait son voile, On eût dit un vrai diamant.
Dans ma forêt profonde et sombre J'avais un oiseau printanier :
Pas un qui chantât mieux à l'ombre Du lilas ou de l'ébénier.
Dans mon désert triste et morose, J'avais une fleur, et vraiment Au jardin des cieux pas de rose Qui put sourire plus gaiment.
Mais mon étoile s'est couchée ; Mon rossignol dans son nid dort ;
Ma rose, le vent l'a fauchée.
Et mon pauvre petit est mort.
12 août 1850.