‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 15 sur 78 · ÉPITRE PREMIÈRE A MES VERS · texte numérisé non relu

ÉPITRE PREMIÈRE A MES VERS

Adressés à madame la marquise de Pompadour en 1760,

QUITTEZ, mes vers, les ombres du mystère, Allez paroître au plus brillant séjour ; Abandonnez les vallons de Cythère ; Mais évitez l'éclat d'un trop grand jour.

Enfants, voués au culte de Tamour, Ne vous montrez qu'aux regards de sa mère.

Craignez aussi, daiis vos jeux indiscrets, De vous livrer aux traits de la licence :

De la beauté voilez quelques attraits.

134 Poésies de Geniil-Bernard,

Et ramenez au ton de la décence Le coloris de vos tendres portraits.

Qu'avec plus d'art vos gazes retenues, Par un obstacle irritent le zéphyr; Peignons toujours les Gr&ces demi-nues :

L'œil qui voit tout perd bientôt tout désir.

En imitant les maîtres de la lyre, Craignez, mes vers, d'en suivre trop l'ardeur : J'aime Catulle et son tendre délire; Mais trop souvent sa muse sans pudeur Donne à l'amour un masque de satyre.

Suivez Ovide, osez dicter ses lois; Mais de son art épurez le système :

Il parle aux sens et nous redit cent fois Comme on jouit et non pas comme on aime.

Tibulle encor, ce dieu du sentiment, Des voluptés voila trop peu J'image.

De ces Latins la langue étoit peu sage :

Galante, obscène et libre impunément, Elle dit tout : la nôtre, un peu sauvage.

Rougit d'un mot ; un rien lui fait ombrage :

C'est une prude, on la blesse aisément.

Nos bons aïeux, au temps de son enfance, Sans retenue égayant leurs propos, Entretenoient la gothique indécence, Et prodiguant le sel de leurs bons mots, Des chastes Sœurs corrompoient l'innocence.

Survint le goût, sage réformateur,] Qui n'admit plus qu'un langage sévère ; Mais sur les jeux de la gaîté légère^ Trop loin peut-être il porta sa rigueur.

Épîtres. 135

Vers le sublime il étendit ses ailes, Pour les palais il quitta les hameaux; Et pour réclat des lyres immortelles, Fit dédaigner les tendres chalumeaux.

On fit sonner les trompettes épiques ; L'ode éleva ses modes pindariques; De Melpomène on entendit les cris ; Et cet élan des sublimes esprits Laissa bien loin les modestes lyriques.

Le dégoût prit à nos chantres galants, Dont la mollesse enfouit les talents :

Contes joyeux, chansons idaliennes, Hymnes d'Hébé, cantiques de Bacchus, Tendres accords des flûtes lesbiennes, Le Pinde alors ne vous entendit plus.

Quelle autre guerre, ô fille d'harmonie, Va vous livrer ce siècle de raison I Du nord gliacé de la philosophie Est émané ce souffle, ce poison, Qui, répandu sur tout notre horizon.

Désolera l'empire du génie.

J'entends déjà ces graves nourrissons, Qui, mesurant leur prose doctorale.

Pensent traiter arts, sciences, morale ; Nicole en vers veut donner ses leçons :

Siècle pensant, âge de la lumière.

Nous admirons tes Socrates nouveaux ; Éclaire, instruis par leurs divins travaux Et de Terreur désîlle la paupière ; Mais qu'Apollon brille de ses attraits :

Ne ternis point l'éclat de ses parures

136 Poésies de GentiUBernard,

Et laisse-Jui ses riantes peintures Pour dérider les sages que tu ûds.

Par un esprit de vertige et de mode, S'élève encore une secte incommode D'hommes lettrés, bizarres contempteurs De nos écrits ; mais zélés fanatiques, De l'étranger importants amateurs, InÊitués des muses britanniques :

Tout ce que Londrë a pour eux en&nté Est aussitôt lu, cité, translaté.

Aussi voit-on dans nos champs littéraires Changer Témail de nos vives couleurs, Et, par l'effet des teintes étrangères.

Dénaturer nos primitives fleurs.

Ils nous diront, serviles tributaires.

Que la nature excelle en ce tableau ; Que ce beau sombre est la teinte du beau.

Non, mes amis ; consultons nos modèles, Imitons-les; pensons comme Boileau.

Pourquoi puiser dans ces sources nouvelles ?

Riches par nous, enviés, respectés.

Nous imitons, faits pour être imités.

Fuyons ce culte, et, quoi qu'ait dit Voltaire, Milton nous passe en sublimes beautés, Pope est divin ; mais notre goût s'altère.

Voyez plutôt nos tragiques nouveaux.

Et ces tyrans, ces poignards, ces tombeaux ; Je citerois; pour plus grande manie, La doléance et les pleurs de Thalie, Et ce théâtre aux bruyantes chansons.

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Et l'héroïde aux lamentables sons.

Qui nous rendra les chants de la tendresse?

D'où renaîtront ces airs mélodieux, Faits pour Toreille et la table des dieux ?

L'ombre et le deuil s'emparent du Permesse.

Plus de Grécourt, encor moins de Chaulieu ; Piron s'endort, Gresset est tout en Dieu.

Un jeune essaim eût volé sur leurs traces ; Mais je les vois portés par le torrent, Trop égarés par la sphère du grand, Pour revenir dans le cercle des Grâces.

Vous n'eûtes pas ce vain désir comme eux.

Mes petits vers, et vous fûtes heureux.

Votre foiblesse éveilla ma prudence :

Je balançai le fardeau des sujets ; Et vous bornant aux plus simples objets.

Je vous contins dans l'abri du silence.

Que nous importe un renom suborneur ?

Le repos suit l'obscurité du sage.

Plus près de moi je cherchai le bonheur.

De l'amitié j'obtins le doux suffrage, Il me suffit. Heureux jusqu'à ce jour, Vous jouirez longtemps de ce partage, Contents de plaire aux yeux de Pompadour.

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