CHANT DEUXIEME
Apologie du don déplaire, — Pour être aimé, il faut aimer.
— Oser. — Flatter. — A muser. — Séduire. — Faire des présents, — Faire coun&Ure les poètes erotiques. — Cultiver les Muses. — Amours des peuples divers. — Des saisons. — Des heures. — Céder en apparence. — Transition; préceptes pour les belles. — Naissance de Vénus.
— Portrait des Grâces. — Ariane. — Emploi de Fort pour conquérir. — Emploi de l'art pour conserver.
DES dons du ciel, le plus cher à nos yeux £st ce rayon de Tessence des dieux, Cet ascendant, ce charme inexprimable, Qui rendit l'homme à ses maîtres semblable ; Ce don de plaire, en nous plus souhaité Que n'est l'esprit, plus sûr que la beauté.
Sur tous nos traits i^ imprime ses traces £t donne à tout le coloris des grâces; Séduit sans art, enchaîne sans effort, De la tendresse est le nœud le plus fort. C'est une autre âme à nos ressorts unie, Qui d'un beau tout compose l'harmonie. .
VArt d'aimer, 21
Vous, qui portez ce caractère heureux, Je vous fais rois de l'empire amoureux.
Sans lé secours du ténébreux rivage, Sans talisman, sans philtre, sans breuvage, Par la Nature et les Grâces formé.
Soyez aimable, et vous serez aimé.
Qui sait aimer est plus aimable encore; Un cœur sensible est ce qu'un coe^ur adore.
Et la fierté rebelle à ce pouvoir Paroît souvent trop lente à s'émouvoir.
Amant, supplée au défaut de tes charmes, Qu'un peu d'audace accompagne tes armes ; Lance tes traits, frappe, sois convaincu Qu'on peut tout vaincre, et tout sera vaincu. La plus farouche est souvent la plus tendre.
Telle qui feint et qui languit d'attendre.
D'un feu couvert brûlant au fond du cœur.
Combat d'un air qui demande un vainqueur.
Fières beautés, héroïnes sauvages, Tendres Agnès, prudes de tous les âges, Écoutez-moi; cet oracle est certain :
On aime un jour, c'est l'arrêt du Destin ; Usez des fleurs que le printemps vous donne; Un dieu vengeur vous attend à l'automne Et, punissant une indocile erreur, Garde un Atys pour C)''bèle en fureur.
Craignez l'Amour, étudiez son heure :
La beauté fuit, le cœur entier demeure.
Sèche, languit, et, tout percé de traits.
Est dévoré du serpent des regrets.
2Z Poésies de Gentil^Bernard,
Mais nous, chargés des plaisirs du bel âge, De leurs attraits précipitons Tusage, Et, combattant d'imbéciles efforts, Par les plaisirs sauvons-les des remords.
Ne prétends pas, toi qui veux les surprendre,
Du même assaut les forcer à se rendre.
Uâge, l'humeur, la fortune et les rangs
Veulent des traits, des combats différents.
Un jeune objet, enchanté de lui-même,
Veut qu'on l'encense encor plus qu'on ne l'aime ;
L'amant qui flatte est l'amant couronné ;
Avant l'amour, Tamour- propre étoit né.
L'ambitieuse en proie à sa manie
Doit à l'intrigue asservir ton génie;
Fuis le repos, vois les grands, suis la- cour,
Et fais servir la fortune à l'amour.
La beauté vaine au luxe s'abandonne.
Et s'attendrit des fêtes qu'on lui donne.
D'Alcibiade imitateur galant.
Charme ses yeux par un luxe opulent ;
Commande aux arts, invente, multiplie
Les jeux, la pompe où la fierté s'oublie.
Amants d'éclat, courtisans de renom.
Vous que décore et produit un beau nom.
D'un air d'audace abordez les cruelles.
D'écrits galants inonder les ruelles; Amants par faste et volages par goût.
Vous n'aimez rien quand vous adorez tout : Mais vous plaisez par le charme suprême
VArt d'aimer, 23
D'un ton, d'un air, d'un ridicule même; Brillants auteurs des scandales du temps^ Trop dangereux, si vous étiez constants
Toi qui, loin d'eux, dans la route commune,
N'es, comme moi, qu'un soldat de fortune.
Sans ces secours, vole au combat, suis-moi,
Et par toi seul ose suffire à toi.
Pour mieux séduire, apprends à te contraindre .
Les lois d'amour permettent l'art de feindre.
Amant protée, ingénieux flatteur,
Change, au besoin, ton masque séducteur; .
Ris, si l'on rit ; pleure, si l'on soupire ;
Près d'une folle, imite son délire ;
Pour une Muse, orne ce que tu dis ;
Est-on dévot, sois dévot et médis ;
Fuis ce qu'on hait, encense ce qu'on loue7
Gai si l'on chante, et dupe si l'on joue.
Au ton d'esprit qui triomphe aujourd'hui.
Sans soin du tien, veille à celui d'autrui.
Au goût régnant que ton goût se rallie ;
Amène un trait, opère une saillie :
Lent à briller, trouve à tout mille appas ;
Humble artisan de l'esprit qu'on n'a pas,
Adore tout pour te rendre adorable.
Qu'il est aimé, celui qui rend aimable !
Oh ! qu'en amour l'exemple est triomphant Pour entraîner un cœur qui se défend !
Aux yeux charmés d'une timide amante, De nos beautés peins la foule galante ;
24 Poésies de Géntil^Bernard*
Porte à Texcès leurs penchants amoureux, Rends tout amant, tout aimé, tout heureux.
Offre en tous lieux la Circé de Pétrone ; Comme Bussi, peins les mœurs de d'Olone; Donne à chacune une intrigue, un amant ; Si le vrai nom t'échappe en ce moment, Nomme toujours, cite un tel, fais connoître Celui qui l'est, qui le fut, qui va l'être :
Auteur fécond d'anecdotes d'amours, Vois tes succès naître de tes discours.
£n tout l'exemple est une loi suprême :
Des feux d'autrui l'on s'embrase soi-même.
Si ta Vénus brûle d'un autre aniour, Diffère, attends pour parler à ton tour; Couvre tes soins du bandeau de l'estime; Deviens l'ami, le confident, l'intime; L'amant suivra, favori spectateur, Et le témoin sera dans peu l'acteur.
Aux petits soins, enfants de la tendresse, Ajoute encor des dons de toute espèce.
Dans nos cités, le luxe ingénieux Prête aux amants des secours précieux.
Dans le hameau, la simple Timarette N'attend d'Hilas que son chien, sa houlette; Mais Danaé veut, pour prendre des fers.
Voir briller l' or de cent bijoux divers : Pour l'enrichir de fragiles merveilles.
L'art et la mode ont épuisé leurs veilles ; Et Clinchetel, plus séduisant encor, Y joint ses dons plus à craindre que l'or
L'Art d'aimer, 25
D'un rien souvent une belle s'enflamme, £t par les yeux le trait passe dans Tâme.
Qu'elle ait par toi ces écrits séducteurs, Faits pour l'Amour : l'Amour a ses auteurs, Agents secrets, dont l'atteinte est certaine; Chaulieu, Quinaut, Racine, La Fontaine, L'amant de Laure, et ces dieux de Paphosj Anacréon, la Muse de Lesbos, Pétrone, Horace, Ovide enfin, Ovide, Mon premier maître et mon souverain guide ; L'ardent Catulle, et mon TibuUe aussi.
Le premier voile est par eux éclairci.
On conjecture, on soupçonne, on devine ; Le cœur raisonne, et l'instinct s'achemine.
Tel un brasier, d'obstacles entouré.
Dort sous la cendre et languit ignoré; Qu'un vent léger l'agite de son aile, La poudre vole, et la flamme étincelle:
Les chastes Sœurs servent aussi l'Amour.
Si le talent vous conduit à leur cour.
En madrigaux composez vos fleurettes, Et modulez des concerts d'amourettes ; Mais n'allez pas. Castillan ténébreux.
D'une Isabelle esclave langoureux, Sous un balcon fatiguant des cruelles.
Chanter, gémir et vous battre pour elles ; D'autres climats, d'autres scènes d'amour.
Par cent beautés caressé tour à tour, L'Asiatique, en proie à la mollesse,
Dans les excès consume sa jeunesse.
L'enfant du Nord, loin de ces voluptés, Suit par instinct des plaisirs peu goûtés ; Il boit, il chasse, et, l'âme appesantie.
Comme Aquilon, brusque son Orithie.
L'Ausonien, enflammé de désir.
Dévot, profane, amant de tout plaisir.
Enfle un sonnet de tendres hyperboles ; Mais le tyran enchaîne ses idoles.
Ce peuple fier, né pour la liberté, L' Anglois gémit, captif de la beauté ; Immole tout à *son ardeur extrême.
Sent comme il pense, et plein de ce qu'il aime, Sombre, inquiet, trop sensible aux rigueurs.
Donne à l'amour ses tragiques langueurs.
L'amant françois, d'une main plus heureuse, Sème de fleurs sa carrière amoureuse :
Léger, brillant, plein dç grâce et de feu, On le verra, dans son rapide jeu, Changer d'objets, prodiguer ses tendresses.
Mourir d'amour aux pieds de dix maîtresses; On le verra, souple, enjoué, badin.
L'œil enflammé,, le Champagne à la main, Par un couplet agaçant une belle.
Chanter gaîment son martyre pour elle.
Chez nous, l'amour jouit du plus doux sort :
On aime, on brûle, on expire, et l'on dort.
Il est des temps où la nature amante Inspire à tous sa chaleur renaissante :
Soupire alors; l'Amour, ainsi que Mars,
L'Art d'aimer. j
A des saisons pour tenter ses hasards.
Lorsque Zéphire a déployé ses ailes, Qu'il rend à tous ses parures nouvelles, Uémail aux prés, la verdure aux coteaux, Le calme à Tonde^ et Tâme aux végétaux; Quand tout s'anime à ses douces haleines, Vénus entière, habitant dans nos veines, Répand ses feux qu'on n'y peut contenir; Quant tout renaît, tout renaît pour s'unir. C'est l'heureux temps des conquêtes rapides; C'est la moisson du myrte des Alcides.
Comme les fleurs, l'âme s'épanouit :
On voit, on aime, on plaît et l'on jouit.
Gazon, berceau, trône et lit de verdure.
Sont à l'Amour offerts parla Nature.
Toi qui n'as pu, de Delphire amoureux, De ses faveurs trouver l'instant heureux.
Viens l'égarer au fond de ce bocage; Ces bois sont faits pour la pudeur sauvage.
Là, par degrés, dévoile tes amours; Flatte Delphire en l'égarant toujours.
Vante tes feux, et surtout ta constance ; Parle à ses sens : si son âme balance.
Le lieu, l'instant, l'ombre de ce séjour.
Cette horreur même encourage l'amour.
De ce gazon la fraîcheur vous attire ; J'y vois la place où va tomber Delphire.
Achève, éprouve un instant de courroux, Meurs ti ses pieds, embrasse ses genoux.
Baigne de pleurs cette main qu'elle oublie :
zS Poésies de Gentil-Bernard,
Elle rougit, c'est sa fierté qui plie.
Elle se tait ; Tampur parle, crois-moi :
Presse, ose tout, et Delphire est à toi.
Quand les frimas du Sagittaire humide Glacent aux champs la dryade timide; Lorsque Borée, à son triste retour, Rend aux cités les belles et l'amour, Par d'autres soins poursuis d'autres conquêtes; C'étoient des jeux, ce sont ici des fêtes.
Vole au théâtre, aux cercles, aux festins :
L'amour au bal a des succès certains.
L'éclat du lieu, le tumulte, la danse.
L'œil du désir, la voix de la licence, L'impunité du masque officieux.
Tout y fait naître un feu séditieux.
Écoute, et parle un jargon téméraire :
Tout dire est l'art qui conduit à tout faire.
C'est au matin qu'un amant plus heureux Saisit l'instant d'un réveil amoureux.
Arrive; on sonne, on entre chez Aglaure; De ses rideaux mille Amours vont éçlore.
Elle est sans art, sans apprêt, sans atour.
Ce que l'Aurore est au berceau du jour.
A sa toilette où siège la mollesse, La Mode active autour d'elle s'empresse Le goût conseille, et l'esprit se confond A méditer un frivole profond.
Les petits Soins apportent sur leurs' ailes Ces riens galants, les trésors de nos belles.
L'Art d'aimer, 29
Flore et Plutus mêlent élégamment L'éclat des fleurs au feu du diamant, Ornant tous deux, par un lent artifice, De ses cheveux le moderne édifice.
A cet autel paré de tant d'appas, Quelque Nérine aura conduit tes pas; A ton idole adresse ton hommage.
Quand sa beauté sourit à son image, Lorsqu'un miroir, confident et flatteur, Lui réfléchit un charme adulateur, C'est le vrai temps où l'âme des coquettes Suce le miel du jargon des fleurettes.
D'un jeune objet conçois-tu les plaisirs De s'enflammer, d'exciter tes désirs, \ D'être adoré, de s'adorer lui-même, Et d'embellir aux yeux de ce qu'il aime ?
Nérine encor, car Nérine peut tout.
En ta faveur décidera son goût.
Livrera ses soins le billet le plus tendre :
On peut tout lire, on ne peut tout entendre.
Pénètre encore aux toilettes du soir;
La nuit amène et l'audace et l'espoir.
Du négligé la piquante parure
Ne laisse encor qu'un voile à la nature :
Le soin de l'art est d'en affecter moins.
Tu peux tout voir, sans jaloux, sans témoins.
Un feint désordre, un hasard fait paroître
Un bras tout nu, un sein qui voudroit l'être.
C'est un genou balancé mollement;
C'est la langueur d'un tendre mouvement.
30 Poésies de Gentil-Bernard.
Et rembarras d'une paupière errante, Dernier signal de la fierté mourante.
Ton heure sonne :.attaque en leur séjour Ces deux captifs que te livre Tamour ; Surprends, désarme une pudeur rebelle.
Qui risque tout, obtient tout d'une belle.
Fanny s'épuise en combats superflus; £t ce combat n'est qu'un plaisir de plus.
Modère ailleurs cette ardeur pétulante.
Une autre exige une attaque plus lente.
Du romanesque entêté follement.
Le cœur en fait son premier aliment.
Un jeune objet, le plus vif, le plus tendre, Compte toujours brûler et se défendre, Céder à l'âme et résister aux sens.
Feins d'adopter ses projets innocents ; Pur Céladon, adore sa chimère ; Traite d'horreur une chaîne vulgaire,' D'ignobles feux, de terrestres plaisirs.
Va, laisse agir l'aiguillon des désirs.
L'âme, bientôt à leur fougue livrée, Te répondra des sens de ton Astrée.
Le vrai triomphe; et telle, en déclamant Contre l'amour, tombe aux bras de l'amant.
Mais, tout à coup, quelle foule attentive Prête à mes chants une oreille captive Que de beautés, disciples de l'Amour, Ont émaillé les gazons d'alentour !
L'Art d'aimer, 31
Pour leur dicter ses leçons immortelles, L'Amour m'élève un trône au milieu d*elles.
Dieux! sans brûler peut-on voir tant d'appas! Mais qui te voit, Daphné, ne les craint pas.
Vous qui sortez de l'âge le plus tendre, ' Belles sans -art, gardez-vous bien d'en prendre. Tout plaît en vous sans art et sans apprêt :
Un défeiut même est souvent un attrait.
Sur la beauté vous l'emportez encore, Divines sœurs, ô Grâces que j'adore !
La beauté frappe, et vous attendrissez; On l'aime un jour, jamais vous ne lassez.
Lorsque Cœlus, père de Cythérée, La vit sortir de sa conque azurée, A la beauté l'univers applaudit; Pluton parut, Jupiter desbendit ; Thétis, Nérée et le peuple de l'onde.
Tout reconnut la maîtresse du monde.
Sur le rivage, accourus pour la voir.
Les dieux des bois célébroient son pouvoir; £t des ruisseaux les tendres souveraines Mêloient leurs chants aux concerts des sirènes. A tant d'appas un seul manquoit encor :
Du haut des cieux Mercure prit l'essor, Fendit les airs et fit voir sur ses traces Trois déités, qu'on appela les prâces.
Une ceinture éclatoit dans leurs mains; Ce don des cieux, ce charme des humains, Arma Vénus du sceau de sa puissance :
Vénus sourit, et l'Amour prit naissance.
Un feu vainqueur embrasa l'univers, Le Styx, l'Olympe, et la terre et les mers; Thétis brûla pour l'Océan avide; Triton suivit l'ardente Néréide.
Là, Palémon, enflammé sous les eaux, Pri^ssa Doris sur un lit de roseaux.
Ici, Junon, l'exemple des déesses.
Tint Jupiter pâmé dans ses caresses; Diane même, au fond de ses forêts.
Dut à l'Amour certains plaisirs secrets.
Le dieu du fleuve, au lit.de sa naïade, Faune, Égipan, et satyre et dryade, Tout éprouvant le charme de ce jour.
Par l'amour même on célébra l'amour.
Tel fut l'attrait des Grâces immortelles ." Tout s'embellit, tout s'enflamme par elles.
L'une éclatante, et noble sans fierté, A du maintien la douce majesté; L'autre sensible, ingénue et touchante.
De la pudeur est la grâce piquante.
Leur jeune sœur préside à la gaîté.
Avec les jeux folâtre en liberté.
D'un pied léger danse avec la jeunesse :
Son enjouement prépare à la tendresse.
Bannit la crainte, inspire le désir Et peint les traits des couleurs du plaisir.
Né pour les ris, l'Amour enfant préfère La jeune sœur, sa compagne ordinaire; L'Amour enfant connoît aussi les pleurs :
Quel charme il prête à de tendres douleurs
JJArt d'aimer.
Par un perfide Ariane abusée.
Sur un rocher pleure l'ingrat Thésée.
Un dieu paroît : mille amours sur son char,
En font jaillir des ruisseaux de nectar.
Près d'Ariane, il arrête sa course ;
Il voit ses pleurs : il en tarit la source,
Plaint et console une amante aux abois.
Et dans ses bras la venge mille fois.
Ainsi Bacchus, l'ennemi des alarmes.
Le dieu des ris, fut vaincu par des larmes.
Trop tôt peut-être, écoutant un vainqueur, La sœur de Phèdre abandonna son cœur.
Voilez un temps le secret de vos âmes :
L'impatience attisera nos flammes.
Que les refus, plus piquants que les dons.
Rendent plus chers les tendres abandons :
Cédez toujours, mais jamais sans défense; En vous hâtant, faites qu'on vous devance ; Retenez bien surtout cet heureux mot, Ce doux nenni qui plaît tant à Marot.
O vous en qui les insultes de l'âge Ont de mon art exigé plus d'usage; Vous qui brûlez dans Tété de vos jours, Parez l'autel qu'encensent les amours.
Dérobez-nous sous des ombres discrètes L'intérieur des premières toilettes.
Des soins prudents, réparateurs secrets.
L'œil du matin verra seul les apprêts.
Que la parure, habile enchanteresse,
34 Poésies de Geniil-Bernard,
Sous ce qui plaît dérobe ce qui blesse.' Qu'un voile, au sein prudemment arrêté, Ofïre un Amour, de son frère écarté.
Uart des atours compose en apparence Un port brillant dans sa juste élégance :
Il donne, il cache, il place l'embonpoint En modelant les formes qu'on n'a point.
Voyez l'iris qui colore un nuage :
Usez ainsi, mais tempérez l'usage D'un incarnat à Cythère apprêté.
Ame du teint, pastel de la beauté.
Dans une glace, école du sourire.
De vos attraits rétablissez l'empire, £t maintenez ce printemps éternel.
Dont le prestige est un charme réel.
Lorsqu'on a Êiit la conquête d'une âme.
Enseignons l'art d'entretenir sa flamme.
L'amour content, fatigué d'être heureux, Pour trop brûler, n'a bientôt plus de feux.
Suivez de l'œil ces tendres hirondelles Qui fendoient l'air en se touchant les ailes; Des deux oiseaux partis du même essor.
L'un est tombé quand l'autre vole encor.
Peuple amoureux, peux-tu cesser de l'être ?
Éveille-toi, c'est la voix de ton maître :
Fuis les dangers qui t'attendent au port; Le calme arrive, et le nocher s'endort.
Troublons les airs, suscitons des obstacles : Par eux l'Amour opère ses miracles.
Heureux qui craint les soupçons d'un époux.
UArt d^ aimer.
Les yeux d'un père et les pas d'un jaloux I L'amant aimé, qu'irrite la contrainte, Jouit sans goût s'il possède sans crainte ; Et le stylet, l'escalade et la nuit Prêtent un charme au péril qui les suit.
L'Envie, Argus et Junon irritée Rendent plus belle lo persécutée.
Le tête-à-tête, au début si charmant, Passe à la fin du délice au tourment.
On s'est tout dit, et l'amante s'accuse Près de l'amant, bégayant une excuse.
D'un peu d'absence inquiétez l'Amour, Et vendez-lui le plaisir du retour.
Craignez des nuits la longueur redoutable :
Il n'est qu'un temps pour la trouver aimable. Quand du plaisir le tmit est émoussé, Plus d'un athlète, avant l'aube glacé.
Attend le jour, se morfond et se gêne :
Il faut un dieu pour une nuit d'Alcmène.
Par un utile et dangereux secours,
La jalousie aide encor les amours ;
Mais n'aimons pas comme on dit qu'on déteste.
Loin de nos cœurs cette rage funeste.
Qui, n'écoutant qu'un soupçon orageux,
Se plaint des ris, s'effarouche des jeux.
Le nom d'amour est du fiel dans sa bouche ;
Sa main flétrit les roses qu'elle touche :
Tout l'empoisonne; et, malgré sa noirceur,
Du tendre Amour elle se dit la sœur.
Ah ! connoissez une autre jalousie,
D'amour, d'espoir et de crainte saisie !
Qui, retenant le cri de ses douleurs, Pleure un ingrat et dévore ses pleurs.
Sans invoquer Médée et sa magie.
Sa douce voix soupire une élégie ; Le prompt oubli succède à son erreur; Tendre à l'excès, elle aime avec fureur, Soupçonne, hésite, accuse, mais pardonne Et rend heureux Paris aux pieds d'CEnone.
Telle n'est point la tempête des airs, Lorsque Junon, parcourant l'univers, Met tout en feu pour un époux volage ; Mais telle Iris, au sortir de l'orage.
Perce la nue humide de ses pleurs.
Revoit son astre et reprend ses couleurs.
Souvent l'humeur d'une maîtresse altière Fait d'un reproche une rupture entière.
Je n'ose ainsi prescrire à deux amants L'art dangereux des raccommodements.
Pour ranimer un feu que le temps glace, Paroissez craindre un sort qui vous menace.
Le sentiment faible, éteint à moitié, Renaît bien vite aux pleurs de la pitié.
Je le redis enfin : que le mystère Soit à l'amour un rempart salutaire.
J'y vois ce dieu vainqueur de tout effort S'il s'y retranche, et vaincu s'il en sort.
Qu'à pas couverts le silence vous guide :
Au bout du monde est le palais d'Armide; Et quand l'Amour est aux bras de Psyché,
VArt d^ aimer, 37
C'est un désert où TAmour est caché.
Tel est, Daphné, l'encens que je f adresse ; Je dis mon culte» et voile ma déesse.
Sous un nom feint le tien est adoré, Et de nos feux l'asile est ignoré.
Pour y tracer la volupté suprême.
Je te peindrai, toi, la volupté même.
Accourez tous, amants faits pour m'ouïr ; J'ouvre les cieux, et j'enseigne à jouir.