A THÉMIRE
Écrite de Fontainebleau, 1766.
DU froid séjour de la grandeur.
J'écris à ma chère Thémire ; Le confident de mon ardeur, U Amour est mon ambassadeur; Qu'il lui porte ce qu'il m'inspire.
J'habite l'asile des rois, Palais que des sables arides Environnent au fond des bois.
Où l'on révéroit autrefois Le rameau sacré des druides, Et dont nos maîtres firent choix Pour lancer leurs meutes rapides, Et mettre les cerfs aux abois.
■ J'aime à voir ces chênes antiques,
Èpîtres. i6i
£t ces tours, ces dômes épars,
Ces rochers vus de toutes parts ;
Le désordre de ces portiques,
Ces magnificences gothiques,
N'ont rien qui blesse mes regards ;
Mais mon cœur, que peut -il y faire ?
Trouverai-je ici le bonheur ?
J'aime ailleurs, puis-je ici me plaire ?
Me plaire au faste suborneur
De la gloire et de sa chimère,
Et sous l'iniquité prospère
Abaisser le front de l'honneur ?
Que me veut l'amitié cruelle
De l'ambitieux qui m'appelle
Aux fortunes de ce séjour ? ^
Ai-je d'autre fortune à faire
Que de consacrer chaque jour
A te voir, t'adorer, te plaire,
A chanter Thémire et l'amour ?
Arraché de ma solitude
£t des berceaux de mon loisir,
Puis-je goûter, dois-je choisir
Le stérile ennui d'une étude.
Qui n'est pas celle du plaisir ?
Quel intérêt peut me dîstraij-e
Du lieu de ma félicité,
Du lieu qu'habite ma bergère ?
Ton climat, douce liberté ;
Son beau ciel, son pur hémisphère.
Ses délices m'ont dégoûté
D'habiter la terre étrangère
i62 Poésies de Geniil^Bernard,
De la cour et de la cité.
Thémire, c'est là ton partage, Cest le bonheur que j'ai quitté. Puis-je assez m'en tracer Timage ?
Hélas I j'ai vu finir le cours De ces innocentes soirées.
Plus belles que les plus beaux jours, Où sans art tes grâces parées Brilloient au milieu du concours De tes rivales éplorées, De tes amis et des amours.
Cest le bord heureux de Suresne, Cest le beau gazon de la Seine Que tes pas légers parcouroient, Quand tous les zéphyrs accouroieut, Voloient et te suivoient à peine ; Quand Carite et moi t'adoroient, £t que les Grâces admiroient Leur sœur, leur émule et leur reine.
Ces jeux, que sont-ils devenus ?
Que fait l'innocente Carite ?
La compagne de ma Vénus, Sa rivale et sa favorite ?
Que mon cœur en étoit jaloux.
Quand le tribut de ses tendresses Étoit avec des noms si doux Payé de toutes tes caresses I Sans l'espoir d'un pareil retour.
Il faut encor que je révère Cette ardeur qui vous est si chère, L'Amitié, la sœur de l'Amour,
Épi très. 16}
Si souvent fatale à son frère.
Unis-les tous deux sous ta loi; Aime ta Carite, aime-moi.
Peut-être la nature sage, Loin de condamner ce partage, Médite enfin ce double emploi.
Pour le bonheur de son ouvrage.
Mais j'entends retentir les cors, La chasse a fini, l'heure exige Que j'abandonne le prestige Du songe charmant d'où je sors.
Que le bruit des chasses m'afflige ! Adieu. D'un si triste tableau, Thémire, accuse ton absence.
Que veut-on que je peigne en beau Sans toi, sans ta douce présence ?
Par une magique puissance.
Veux-tu que tout change à mes yeux ?
Viens toi-même habiter ces lieux.
La métamorphose est aisée.
Pour moi disparaîtra la cour ; Et tu feras de ce séjour Éden, Cythère et l'Elysée.
i66 Poésies de Gentil^Bernard.
Qu'aimer et chanter tes attraits.
Mais insensible à ma constance, O ma Thémire 1 tu te tais I Est-ce donc trop peu de l'absence ?
Qui tarde trop à s'exprimer N'aime point ou n'aimera guère.
Pourquoi perdre le temps à plaire ?
Il nous est donné pour aimer.
L'âge fuit, le temps nous devance ; L'heure où la fleur s'épanouit Avec elle s'évanouit ; Et l'heureux temps où l'on jouit S'envole avec la jouissance.