‹ Poésies choisies de Gentil-Bernard;Chapitre 35 sur 78 · A ÉGLÉ · texte numérisé non relu

A ÉGLÉ

OUI, je t'adore, et j'ose t'en instruire ; Mes yeux l'ont dit, mes vers te le diront, Et dans tes bras mes feux le prouveront, Si dans tes bras l'amour peut me conduire.

De ton ami le masque est enlevé; Vois ton amant, écoute son langage, Vertumne enfin peut changer de visage Quand son amour au comble est arrivé.

J'aspire à tout, à ton cœur, à toi-même; Si ta fierté condamne ce désir, Églé, pardonne à mon audace extrême :

L'excès d'amour veut l'excès du plaisir.

Tu veux aimer, mais d'une ardeur tranquille, D'une amitié si foible en son retour ; De l'amitié la voix lente et débile

Epîtres, zz'i

Répondroit-elle au cri de mon amour ?

Quels noms glacés viens-tu me faire entendre ?

Devoir, estime, intérêt, sentiment.

Vaine sylphide, au feu d'un salamandre

Peux-tu donner un si froid aliment ?

Mais quand tu fuis les plaisirs de ton âme,

Parle, à ton tour, dis-moi ce que tu sens ?

Crains-tu si fort ce dieu qui nous enflamme ?

Touche ton cœur, interroge tes sens,

Ils te diront qu'ils cherchent ce que j'aime,

Qu'à ta pudeur ils sont sacrifiés :

Ils sont garants que tu brûles toi-même.

Et meurs d'un mal dont j'expire à tes pieds.

Rappelle-toi ton sommeil et tes songes.

L'ennui du soir, les langueurs du matin;

De tes désirs c'est l'organe certain.

Et ces tourments ne sont pas des mensonges.

Ce teint, ces yeux, ces flammes que j'y voi.

Tout montre assez le feu qui te dévore :

Vois sur ton sein, vois soupirer encore

Ces deux témoins soulevés contre toi !

Termine enfin ta peine et ma disgrâce :

Tous deux punis, nous perdons les plaisirs ;

Sers donc ma flamme ou combats mon audace ;

Rends- moi l'espoir ou détruis mes désirs.

De tes faveurs j'ai conquis la première;

Songe à mes droits, souviens-toi de ce jour.

Il m'a promis ta conquête dernière.

Qui fait un pas touche au but de l'amour.

Si ta belle âme a défendu l'entrée

Aux préjugés fantômes superflus ;

224 Poésies de Gentil-Bernard.

Si toute à toi, ta couche est délivrée Du froid hymen qui ne t'y gène plus, Donne à Tamour la place d'hy menée; Ce dieu vengeur lui succède aisément.

Change de maître, amante infortunée; Qu'il soit ton dieu, je serai ton amant.

J'irai te voir, t'adorer et t'entendre; Nous serons seuls, lui, le mystère et moi ; Vif, mais soumis, impétueux, mais tendre, Voilà Tamant qu'il a formé pour toi.

Tu crains, dis- tu, les erreurs de ma vie, Mes premiers nœuds et mes folles amours.

Dois^tu, cruelle, en rappeler le cours Lorsque mon âme, à toi seule asservie, Tadore enfin pour t'adorer toujours ?

Ce vain tableau n'offre plus à ma vue Qu'un paysage éclipsé dans la nue.

Je fis un songe, et mon premier sommeil Troubla mes sens par de vagues chimères.

Le jour succède à ces ombres légères ; Et pour t'aimer j'ai senti mon réveil.

Si plus d'un nom dans mes rimes coupables Semble annoncer des feux trop peu durables, N'accuse point le cœur de ton amant.

Jouet constant de ton sexe volage, Quitté cent fois j'éprouvai le tourment De voir mes jours couler dans cet orage.

Que ne put-elle aimer plus constamment.

Celle qui vit le printemps de mon âge 1 L'ingrate, hélas I conservant son ouvrage, M'eût enchaîné jusqu'au dernier moment.

Epi ires.

Églé, partage une plus pure flamme ; Éprouve un cœur qui chérira tes fers.

Répare ainsi les maux que j'ai soufferts; Et que ton nom, gravé seul dans mon âme, Soit le dernier qu'éternisent mes vers.

ODES

ODES

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