ODE IX COLÈRE DE L'AMOUR
QUE j'étois aveugle et volage.
Quand je formois mille désirs !
Un seul fait le bonheur du sage.
Apprenez remploi du bel âge; J'enseigne le choix des plaisirs.
La faveur légère et perfide A la cour m'avoit ébloui ; Mais, trompant mon ardeur avide, Au bout de ma course rapide, Le fantôme est évanoui.
Plutus, des limites du monde, M'apportoit ses trésors divers ; Mais, mon espoir flottoit sur Tonde, Et ma fortune vagabonde Périt dans le gouffre des mers.
248 Poésies de Gentil-Bernard,
Thémis embrassa ma querelle ; Mes droits lui furent tous connus ; Mais je plaidois contre une belle.
Et je vis mon juge infidèle Vendre sa balance à Vénus.
Un espoir me restoit encore :
A Silène enfin j'ai recours ; Je veille et bois jusqu'à l'aurore ; Mais ce feu lent qui me dévore Abrège et consume mes jours.
Ainsi la fortune inhumaine M'offroit tous les dieux ennemis ; Je traînois ma vie incertaine ; J'accusois Plutus et Silène, La Grandeur, Neptune et Thémis.
J'allois me sauver à Cythère, Quand je vis tout à coup l'Amour ; Il me lance un regard sévère, J'y lis sa fatale colère Et me crois perdu sans retour.
Vois, dit-il, si ta folle envie A des vœux encor à former ?
Vois les maux dont elle est suivie.
Malheureux, est-il dans la vie D'autre bien que celui d'aimer ?