XXVI VIE DE PIERRE DE RONSARD
estant aussi facile d'abaisser son stile comme il luy estoit aisé et quasi propre et naturel de le hausser. Il m*a dit maintes fois qu'aucunes pièces de ses Amours et des Mascarades avoient esté forgées sur le commandement des grands, voulant dire qu'il avoit souvent forcé sa Minerve et n y avoit pris grand plaisir, quelques autres en ayant remporté la recompense, c'est pourquoy il fil mettre au devant de ces ouvrages là les vers de Virgile : Sic vos non volfis ei les suivants. On sçait assez en faveur de qui il fit les Amours de Callyrée, qui estoit une très-belle dame de la cour de la noble maison d'Atry, surnommée Àqua viva^ comme il Texprime assez en ce sonnet qui commence : La belle eau vive..,\ et ceux d'Astrée, qui fut aussi une fort belle dame de la cour, dont le nom est assez embelly par le seul déguisement d'une voyelle changée en la prochaine première.
Après avoir chanté divers subjects, il voulut finir et couronner ses œuvres par les Sonnets d'Helene, les vertus, beautez et rares perfections de laquelle furent le dernier et plus digne object de sa Muse, le dernier parce ^u'il n'eut l'heur de la voir qu'en sa vieillesse, et le plus digne parce qu'il surpassa aussi bien que de qualité, de vertu et de réputation les autres précédents sujects de ses jeunes amours, lesquels on peut juger qu'il aima plus familièrenient et non cestuy-cy qu'il entreprit plus d'houorer et louer que d'aimer et servir. Tesmoin le litre qu'il a donné à ses louanges, imitant en cela Pétrarque, lequel comme un jour en sa poésie chaste ou modesle on louoit devant la royne, mère du roy, Sa Majesté l'excita à escrire de |)areil stile, comme plus conforme à son âge et à la gravité de son sçavoir. Et ayant, ce luy sembloii, parce discours, occasion de vouer sa Muse à un sujecl d'excellent mérite, il print le conseil de la royne pour permission ou plustost commandement de s'adresser en si bon lieu, qui estoit une des filles de sa chambre, d'une très-ancienne et trèsnoble maison en Saintonge. Ayant continué en ceste volonté jusques à la fin il finit quasi sa vie en la louant. Et parce que par son gentil esprit elle luy avoit souvent fourny d'argument pour exercer sa plume, il consacra à sa mémoire une fonteine en Vandosmois, el qui encor aujourd'huy carde son nom, pour abbreuver ceux qui veulent devenir poêles. Le roy Charles, outre sa pension ordinaire, luy fit quelques dons libéralement ; vray est quMl disoit ordinairement en gaussant qu'ilavoit peur de perdre son Ronsard et que le trop de biens ne le rendist paresseux au mestier de la Muse, et qu'un bon poêle ne se de-
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voit non plus engresserque le bon cheval, et qu*il le falloit seulement entretenir et non assouvir. Néantmoins il le gratifia lousjoursfort librement, et eust fait.s*il eust vescu, car il n*i(;noroit pas que les poètes ont je ne sçay quelle sympathie avec la grandeur des roys et sont sujets à s'irriter, fort sensibles aux disgrâces quand ils voyent la faveur ne respoudre à leurs labeurs et mérites, comme il s*en est plaint en plusieurs endroits, il fut si familier avec ce bon roy que le plus souvent il le faisolt venir pour deviser et discourir avec luy, Tincitoit à faire des vers et à le venir trouver de Tours à Amboise par vers qu'il composoit, lesquels se voyent imprimez parmi ses œuvres, et trouvoit tellement bon ce qui venoil de sa part que mesmes il luy permit ou plustost l'incita d* écrire des satyres indifféremment contre telles personnes qu'il sçauroit que le vice deust accuser, s*offrant mesmes à n'en estre exempt 8*11 voyoit qu*il y eust quelque chose à reprendre en luy, comme de laict il fit en la satyre de la Dryade violée ', où il reprenoit aigrement le roy et ceux qui gouvernoient lors de Talienation du domaine et d'avoir fait vendre la coupe de la forest de Gastine, laquelle il avoit consacrée aux Muses ; et en une autre quMl appeloit la Truelle crossée *, blasmant le roy de ce que les bénéfices se donnoientà des maçons et autres plus viles personnes, où particulièrement il taxe uu de Lorme, architecte des Tuilleries, qui avoil obtenu Tabbayede Livry, et duquel se trouve un livre non impertinent de rarchiteclure... Il se trouve aussi une autre satyre où il touche vivement le roy mesme et Tadmo* ueste de son devoir, qui commence :
Il me desplait de voir u» si g^and roy de France
et une autre encor à luy, dont le commencement est :
Roy, le meiUeur des roys ...
Ce bon prince luy donna Tabbaye de Bellozane et quelques prieurez ; et, environ ce temps, devint Ronsard fort malade d'une fièvre quarte dont il cuida mourir et qui néantmoins esbranla fort sa santé, le rendant depuis plus malade que sain...