‹ Poésies choisies de P. de Ronsard pub. avec notes et index concernant la langue et laChapitre 266 sur 361 · Ind. pr. de se douioir (N. 5. Rets (L., étym · texte numérisé non relu

Ind. pr. de se douioir (N. 5. Rets (L., étym

Bref, voyant vostre port, vostre grâce et beauté,

Vostre flere douceur, vostre humble cruauté.

Et voyant d'autre part que je ne puis attaindre

A vos perfections, j'ay cause de me plaindre,

D'estre mélancolique et porter sur le front

Les maux que vos beaux yeux si doucement me font.

J'ay peur que vostre amour par le temps ne s'efface, Je doute ^ qu'un plus grand ne gaigne vostre grâce, J'ay peur que quelque dieu ne vous emporte aux cieux ; Je suis jaloux de moy, de mon cœur, de mes yeux, De mes pas, de mon ombre, et mon ame est esprisc De frayeur si quelqu'un avecque vous devise.

Je ressemble aux serpens qui gardent les vergers Où sont les pommes d'or : si quelques passagers Approchent du jardin, ces serpens les bannissent^ Bien que d'un si beau fruit eux-mêmes ne jouissent. Puis quand je suis contraint d'avecq vous me partir .. [3] Alors sans nulle trêve, à toute heure, en tous lieux Vostre belle effigie erre devant mes yeux... [20]

Je ressemble à celuy qui trop avare enserre Son plus riche thresor au plus creux de la terre ; Il a beau s'en aller en pays estranger, De terres et de mers et de villes changer. L'avarice jamais de son col ne détache 2 :

Car son cœur est tousjours où son thresor se cache. Ainsy je pense en vous, mon thresor, et ne puis Vivre si par penser dedans vous je ne suis... [12] Le sommeil fuit mes yeux, et la nuict, qui appaise Le soucy des humains, ne vient point pour mon aise... [24]

Puis dt»nc vous demandez, me voyant amoureux, La cause qui me fait si triste et langoureux !

Si de vostre costé vous aviez apperceue La moindre affection que pour vous j'ai receue, Et si vous, qui m'avez de flammes tout esmeu. Aviez senti l'ardeur qui vient de vostre feu. Me jugeant par vous-mesme, auriez la cognoissance

]. Je crains*. 2. Pour se détache.

De mon propre malheur par vostre expérience ; Seriez mélancolique, et cognoistriez combien Amour donne de maux pour Tattente d'un rien.

-co-

A GENEVRE

Genevre, je te prie, escoute ce discours Qui commence et finit nos premières amours :

Souvent le souvenir de la chose passée.

Quand on la renouvelle, est doux à la pensée... [126J

(Ronsard lui rappelle leur première rencontre et leur premier entretien :)

Or, en parlant à toy de cent choses diverses, Nous esgarant tous deux d'amoureuses traverses, • A la fin privément tu t'enquis de mon nom. Et si j'avuis aimé d'autres femmes ou non.

« Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise*, Ce Ronsard que la France honore, chante et prise, Des Muses le mignon, et de qui les escrits N'ont crainte de se veoir par les âges surpris !

« Alors que tout le sang me bouilloit de jeunesse, Je fis aux bords de Loire une jeune maistresse. Cassandre étoit son nom, dont ce grand univers A conneu la beauté, fameuse par mes vers.

« Je m'espris en Anjou d'une belle Marie Que j'aimay plus que moy, que mon cœur, que ma vie. Son pays le sçait bien, où cent mille chansons Je composay pour elle en cent mille façons.

« Mais (ô cruel destin !) pour ma trop longue absence D'un autre serviteur elle a fait accointance ^, Et je suis resté veuf sans prendre autre parti Dès l'heure que mon cœur du sien s'est départi 2.

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