‹ Poésies choisies et précédées d'une introductionChapitre 4 sur 13 · POESIES CHOISIES ^'J · texte numérisé non relu

POESIES CHOISIES ^'J

Que je chéris ta compagnie, Tîrcis. Je te cherche en tous lieux; Tes entretiens capricieux Font les délices de ma vie.

Avec tout autre je m'ennuye; Jamais personne ne sceut mieux Accommoder au sérieux La délicate raillerie.

Quand tu nous parles de la foy, Ceux qui doutent croient en toy :

Tes raisons nous sont des oracles.

Et si pour les honnestes gens Il se peut faire des miracles, C'est de toy que je les attena.

Quand près de moy vous avez cru Passer pour femme fort modeste, Vostre esprit s'est un peu deceû, Callste, je vous le proleste.

De mesme, quand vous m'eustes veû, Mon défaut vous fut manifeste; Pour faire que j'aye déplu, Je scay bien que j'en ay de reste.

Toutefois, pour s'entr'obliger, Nos cœurs ont feint de s'engager, Et le mien invita le vostre.

Nous ne sommes pas malheureux De nous entretromper tous deux.

Sans nous tromper ny l'un ny l'autre.

Sur la « Pucelle »

Je vous diray sincèrement Mon sentiment sur la « Pucelle ».

— L'art et la grâce naturelle S'y rencontrent également.

Elle s'explique fortement, Ne dit jamais de bagatelle, Et toute sa conduite est telle Qu'il la faut louer hautement.

Elle est pompeuse; elle est parée ; Sa beauté sera de durée ; Son éclat peut nous éblouir.

.... Mais enfin, quoiqu'elle soit belle, Rarement on ira chez elle, Quand on voudra se divertir.

Sur la « Pucelte »

Tu fais l'entretien des ruelles, Chapelain ; tu t'es attiré, Par ton livre tant désiré Beaucoup d'estime et cent querelles.

Ceux dont les censures cruelles

Injustement t'ont déchiré

De jalousie ont soupiré

D'y trouver des fautes si belles.

Les grands hommes, dans tous les temps. Furent en butte aux ignorans :

Nous l'en voions servir de preuve.

Ton docte ouvrage est sans pareil.

Con?olc-toy. Mesme il se treuve Quelque tache dans le soleil.

Un jour, la reine de Githere

Sans carquois rencontrant son fils,

Luy demanda, toute en colère :

« Où sont tes traits? Qui les a pris? »

Cet enfant qui craignoit sa mère Luy dit : « Hier, la jeune Iris « Me les demanda, pour en faire « Une conqueste de haut prix.

« Elle avait vostre air et vos charmes; c Trompé, je luy donnay mes armes.

« J'ay mérité vostre courroux;

« Mais l'erreur est peu criminelle :

« Tout autre, la voyant si belle,

t L'eust, comme moy, prise pour vous. »

Pour Jff"" de Sevigné

Sapho (i), faisant une peinture De l'héroïne de ce temps, Croit l'obliger; mais, à mon sens, Son pinceau luy fait une injure.

Sans doute une vertu si pure N'est pas matière de romans :

Pour exprimer ses agrémens L'art baisse et cède à la nature.

De grands éloges entassez En disent trop et pas assez.

Elle auroit mieux fait de se taire;

Clarinte a de divins appas,

Et son mérite est un mystère

Qu'il faut croire, et n'expliquer pas.

I ) Clélie, partie III.

Pour M"*' de Sevigné

Quand on dit que Clarinte est belle, Que son entretien est charmant, Qu'elle a la grâce naturelle, Que du siècle elle est l'ornement,

Ce grand éloge qu'on fait d'elle Me donne peu d'estonnement.

Mais, quand on dit qu'elle est fidclie, Je soupire secrètement.

Je vois que son ame engagée Ne sçauroit estre partagée, Quoy que je fasse désormais.

Mon malheur n'est-il pas extresme?

Son mérite veut que je l'aime.

Et qu'elle ne m'aime jamais.

Quittez ceste dévote humeur, Ne faites plus tant la mauvaise :

A vostre âge, sainte Thérèse N'offroit pas à Dieu tout son coeur.

A soixante ans, un Directeur Presche les gens bien à son aise; Vous n'en n'avez que quinze ou seize : Trop tost le diable vous fait peur.

Me deffendre que je vous aime, C'est vous faire tort à vous-mesme; Malgré vous, je vous aimeray.

Rarement la jeunesse est sage.

— Quand vous serez un peu sur l'âge,

Alors, je vous obéiray.

POÉSIES CHOISTES /ft

Iris, je vous aime; on le sçait;

Vostre rigueur continuelle

Me for[ça] d'estre peu discret ;

Je me suis plaint, plaignez vous d'elle.

Ne blasmez point ce que j'ay fait :

D'une amour si pure et si belle On peut descouvrir le secret, Sans vous faire voir criminelle.

Cependant un parent jaloux,

Qui voit les soins que j'ay pour vous,

En juge mal, et se meconte.

Je sçay qu'il n'en parle pas bien.

Mais la médisance, — à ma honte, — Est plus discrète, et n'en dit rien.

43 FOrSlES CHOISIES

Gléon, faux en tout ce qu'il fait, Chez les beuveurs à toute outrance Fait le sobre, et du peu qu'il sçait Fatigue toute l'assistance.

A table, ailleurs (i), quand on le met Sur quelque haut point de science.

En homme prudent il se taist, Et prend du vin en abondance.

On juge à peine ce qu'il est; Chaque jour, selon qu'il luy plaist, 11 prend dififerente figure.

Son foible ne m'est point caché :

11 est adroit dans l'imposture, Mais ny sçavant, ny desbauché.

(i) C'est-à-dire : dan* une autre compagnie.

POESIES CHOISIES 4i

N'escoutez qu'une passion ; Deux ensemble, c'est raillerie !

Souffrez moins la galanterie, Ou quittez la dévotion.

Par tant de contradiction Vostre conduite se décrie; Avec moins de bizarrerie, Suivez votre inclination.

Iris, chacun se met en peine

De vous voir tousjours incertaine

Sans sçavoir à quoy vous former.

Vous finirez comme une sotte :

Vous ne serez jamais dévote.

Vous ne pourrez jamais aimer.

Pourquoy venez-vous en ce lieu Importuner nostre madone?

A quoy pour vous est-elle bonne ?

Vous estes si bien avec Dieu !

Qu'est-il arrivé depuis peu?

Je sçay que vous n'aimez personne; Le Directeur qui vous talonne Vous force-t-il d'en faire un veu ?

Ce fameux médecin des belles N'a l'emetique que pour celles Qui vivent libertinement ;

Vostre vertu le désespère :

Se confesser — et ne rien faire,

C'est abuser du sacrement.

Tel que vostre humeur le souhaite, Un bonhomme (i) estoit vostre amant Il vous servoit fidèlement; Sa flame estoit pure et discrette.

Vous allez en estre défaite :

Vostre cruel eloignement Va mettre dans le monument Et son amour et sa lunette.

Amarante, ne tirez pas

Avantage de son trespas ;

Peu de gloire vous en demeure.

Vostre départ le fait périr; Mais, en le différant d'une heure, De vieillesse il alloit mourir.

(i) « Bonhomme » : vieillard. — Ne s'agit-il pas ici de Chapelain, qui faisait profession d'être amoureux de .M"' de Sévigné ?

xvin

Iris a la taill* mignonne, L'air noble et le beau tour d'esprit; L'on ne voit rien de mieux escrit Que ce que sa plume nous donne.

Elle est généreuse, elle est bonne, Modeste en tout ce qu'elle dit; La vertu jamais ne se fit Plus respecter qu'en sa personne.

Parmi tous ces talens si beaux,

Elle se cherche des défauts.

Et souvent mesdit d'elle-mesme.

On n'y trouve rien à biasmer ; Chascun l'admire, chascun l'aime ; Elle seule ne peut s'aimer.

Iris, qui m'escrivoit sans ces«e, Vit avec moy tout autrement.

Est-ce négligence ou paresse Qui fait naistre ce changement?

Est-ce qu'elle a moins de tendresse?

Est-ce caprice seulement?

Est-ce fierté, mépris, adresse ?

Est-ce un nouvel engagement?

Est-ce chagrin ? Est-ce colère ?

Est-elle lasse de me plaire?

Est-ce qu'elle veut m'oublier?

C'est tout ensemble, plus j'y pense:

Ce qu'elle n'ose publier, Elle le dit par son silence.

Pour M"** de Sevigné

Clarinte, à qui toute la Cour Rend un respectueux hommage, Des plus illustres de nostre âge Reçoit des billets chaque jour.

Qu'ils soient ou d'intrigue ou d'amour, Jamais la belle ne s'engage, Et ne leur donne autre avantage Que de les lire tour à tour.

Quelquefois, elle prend la plume.

On croiroit, selon la coustume, Qu'elle rend billet pour billet.

A toute autre chose elle pense!

Veut-on savoir ce qu'elle fait?

Elle n'escrit que sa despense.

Iris, ainsy que les novices, Croit tout avec simplicité, Fuit les plaisirs comme des vices Qui sentent la fragilité.

Jamais des amoureux caprices Son esprit ne fut agité, Les soins, les respects, les services, N'ébranlent point sa fermeté.

Sa vertu partout est connue. Mais j'en doute, après l'avoir veûe Pleurer aux pieds d'un confesseur.

De quoy se repent ceste belle?

C'est assurément que son cœur N'est pas bien d'accord avec elle.

Peux-tu bien tarder un moment!

Reviens accomplir ta promesse; Chascun sçait combien ta paresse Me vole de contentement.

0 Dieux! qui voiez mon tourment Dans l'attente de ma déesse, Hastez le temps, qui, de vieillesse, Marche, à mon gré, trop lentement.

Les heures me sont des journées; Les jours me durent des années; Attendant trois mois son retour,

J'ay passé cent ans de ma vie !

Et toutesfois, je meurs, Silvie, Moins de vieillesse que d'amour.

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